SUJET D’INVENTION : SUITE DE CHACUN SA CHIMERE (BAUDELAIRE)

(Rappel : Dans un paysage désertique, sous la coupole spleenétique du ciel, Le Poète rencontre des hommes avec des Chimères écrasantes sur leur dos. Il les interroge mais ceux-ci ne savent pas où ils vont. Ils semblent toutefois se diriger vers l’horizon. Or le Poète se dit soudain abattu par l’Indifférence, aussi lourde que les Chimères sur le dos des humains. Et il renonce à comprendre...)

Sujet : Le poète décide pourtant d’accompagner la caravane humaine…

Mais la compassion fut la plus forte. Après tout ne s’agissait-il pas de mes frères humains ? N’étais-je pas en quelque sorte leur compagnon de voyage ? Ou peut-être était-ce l’humanité tout simplement qui m’incitait à les suivre ? Et puis aussi un peu la curiosité, ce si vilain défaut.
Je dus faire un gros effort sur moi-même pour échapper à l’Indifférence qui s’était emparée de mon âme, comme à chaque fois que pesait sur mes épaules le poids d’un ciel bas et lourd qui ne vous laissait aucune lueur d’espoir de vous élever vers les sphères azurées.
L’enjeu cependant en valait la chandelle. Où pouvait donc aller la caravane humaine ? Et qu’y avait-il de l’autre côté de la ligne d’horizon ? Il était bien tentant d’aller y voir de plus près. Après tout si le Poète se veut témoin de la condition des hommes de son temps, peut-il les abandonner à leur triste sort ? J’emboîtai donc le pas de celui qui passait à ce moment-là devant moi. Je me demandai même s‘il ne s’agissait pas du dernier  être que j’avais interrogé, mais tous se ressemblaient tellement… Je ne voyais que son dos recouvert par le monstre écailleux, d’où dépassaient de maigres jambes nues et les pieds souillés de poussière.
Et nous continuâmes à traverser cette lande pelée, sous ce ciel si déprimant, uniformément gris et qui donnait l’impression de vouloir à son tour crever de mille ennuis
Alors il se passa une chose extraordinaire : au fur et à mesure que j’avançais, je distinguai comme une lueur au loin, d’abord comme un point à peine perceptible mais qui grossissait sensiblement au-dessus de la ligne d’horizon. Mais surtout, tandis que je marchais, mes pas me semblèrent plus lourds, le sol moins ferme sous mes pieds et j’eus même l’impression que je m’enfonçais graduellement dans les nuages de poussière grise. Les yeux fixés sur la ligne d’horizon, je sentis comme une chape de plomb envelopper ma tête, un poids surnaturel peser sur mes épaules et j’eus la sensation très forte que quelque chose ma comprimait la poitrine, comme pour m’étouffer et qui s’enfonçait puissamment dans ma chair.
En même temps une seule idée semblait me conduire : avancer, atteindre ce point lumineux qui pourrait bien se révéler salutaire, rejoindre l’inconnu et découvrir qui sait la terre promise tant désirée. Avancer, ne pas se poser des questions, avancer, on serait toujours à temps de savoir où cela vous mène.
La ligne d’horizon semblait se rapprocher mais peut-être était-ce une illusion. J’avais bien du mal en effet à redresser à présent la tête. Une force inconnue me poussait à ne regarder que le sol, avancer mais ne regarder que le sol, avancer, le sol, avancer, le sol, on verrait bien quand on arriverait. C’était sans doute ce que disait chacun des hommes-Chimères. Mais j’étais moi d’une autre trempe que mes semblables. Quitte à me briser le cou, je voulais savoir moi vers où j’allais.
La lumière à présent semblait prendre le pas sur le ciel obscur sous lequel nous continuions d’avancer, le sol, avancer, le sol…
Soudain, sans crier gare, l’homme devant moi s’arrêta. J’essayai de comprendre pourquoi. Toute la caravane devant lui s’était également arrêtée. La longue marche toucherait-elle à sa fin ?
Et là, il se produisit quelque chose d’incroyable : l’homme devant moi se retourna. Je ne voyais pas ses yeux mais ceux du monstre odieux qui semblait ricaner à mon endroit. J’eus un bref instant l’impression qu’à travers lui c’était la caravane entière qui se retournait et peut-être même  l’humanité. Je ne pouvais en douter. L’homme, au nom des siens, s’adressait à moi en silence.
Mais pourquoi, pour quoi donc ?
Je ne tardai pas à le comprendre : face à nous, en léger décalage sur notre gauche, parallèlement à notre cortège, une autre caravane s’était arrêtée, qui nous observait avec étonnement, sans doute même avec un soupçon d’inquiétude, peut-être même eût on pu lire au fond de leurs yeux éteins, assombris par la gueule de leurs monstres à eux, une once de désespoir.
Et c’était à moi qu’incombait l’honneur, peut-être aussi la nécessité, de les interroger à leur tour, de comprendre vers quoi ils cheminaient, ces frères en humanité.
Ils avaient leurs Chimères sur leur dos eux aussi, oh pas les mêmes que les nôtres, mais tout aussi tyranniques et féroces. Après tout ne dit-on pas Chacun sa Chimère ?
Même si le doute commençait à s’insinuer dans mon esprit, afin de ne pas faillir à la mission que l’on me confiait, je leur demandai : Frères, où allez-vous donc comme cela ?
Mais je n’avais pas besoin de réponse. Ces êtres venaient bel et bien de la ligne d’horizon que nous cherchions désespérément de notre côté à atteindre, ils venaient de notre terre promise à nous, et ce qu’ils prenaient pour une lumière d’espoir, du fin fond de leurs illusions, c’était bel et bien ce même ciel ténébreux sous lequel nous avancions…
Et ce que nous prenions pour une lueur d’espoir c’étaient leurs illusions au fond de leurs sombres yeux. Alors une colère folle me saisit. Avec une force herculéenne que je ne me soupçonnais pas, j’arrachai les griffes qui me labouraient la poitrine, je me débarrassai du casque horrible qui cherchait à me m’empêcher de penser, je jetai à mes pieds la dépouille du monstre qui poussait à son tour des cris de dépit, et qui d’ailleurs s’évanouissait petit à petit à mes yeux, comme une illusion pensai-je….
Je hurlais comme une bête et en même temps je ne m’étais jamais autant senti si humain.
Certains de ceux qui me virent agir de la sorte, avec cette rage désespérée m’imitèrent mais les autres, la majorité silencieuse, après avoir poussé un soupir de découragement à avaler un monde, reprirent leur pénible marche, les uns dans un sens les autres vers l’autre.
Ceux qui s’étaient débarrassés de leurs Chimères prirent leurs jambes à leur cou et s’égaillèrent dans tous les sens. J’eus même l’impression que certains m’avaient suivi.
Enfin j’atteignis un rocher à partir duquel on voyait les portes de la ville au loin.
Je m’y reposai, tout en essayant à nouveau de comprendre ce mystère. Mais l’Indifférence m’attendait, et je la suivis jusqu’à la ville dont le Prince était le Spleen.