DOUGLAS GORDON


COLLECTION LAMBERT+ PALAIS DES PAPES  (AVIGNON)


Il ne reste que quelques semaines pour voir sans doute l’une des expositions les plus importantes de cet été révolu, du vidéaste britannique Douglas Gordon dont l’œuvre s’est rapidement imposée sur le plan mondial notamment depuis qu’il a transformé le fameux film d’Hitchcock en  « 24 hours psycho » de ralenti. Douglas Gordon laisse flotter ses écrans dans l’espace, en double face, dans la semi-obscurité et nous laisse le choix tant de l’angle de vue que de celui de l’endroit ou l’envers qui modifie notre appréhension de l’image. Certes il détourne des films célèbres, L’exorciste par ex, ou le Dr Jekyll, en jouant de superposition ou en travaillant le négatif et l’agrandissement mais il lui arrive de filmer des images personnelles comme ce monumental et- sculptural éléphant qui fait son numéro dans une galerie new-yorkaise avant de s’adonner à un sommeil qui s’apparente à la mort tandis que la caméra mobile et orchestique se met en danger en voulant l’approcher à l’unisson (« Play Dead »). Douglas Gordon occupe ainsi toutes les immenses pièces d’exposition du musée d’art contemporain, les utilisant comme une facette de se production et donc de son identité stylistique. Tout le corps est sollicité de la tête aux membres en passant par les organes et la peau. Par exemple, il accumule des crânes tatoués d’une étoile (américaine ou empruntée à Duchamp ?) censés recenser ses anniversaires. Plus loin il fait flotter ces crânes sur une étendue lacustre et rend hommage aux nymphéas de Monet qui auraient voulu intégrer les natures mortes, toujours un peu « vaniteuses » de Cézanne. Douglas Gordon revisite ainsi bon nombre de références culturelles tout en retournant la technique contre elle-même. Son Mr Hyde en négatif et au ralenti est bien plus inquiétant que l’original, les grimaces réelles se transformant dès lors en sourires féroces. Les acteurs ne sont pas épargnés, dont Gordon brûle ou détériore les portraits trop esthétiques et conventionnels comme on sacrifie ses idoles de jeunesse pour passer à la maturité. La perte des yeux les prive d’âme et après tout ils ont bien les nôtres pour se consoler, nous qui fantasmons du regard à leur sujet. Mais Douglas Godon c’est aussi un travail photographique important, que l’on pense à la répétition obsessionnelle du très gros plan sur sa cicatrice à l’encoignure de son œil droit et qui occupe toute une salle. Que l’on pense aussi à cet autoportrait ou graduellement le visage s’avance pour embrasser son vis-à-vis dans le miroir. Car manifestement c’est le revers des apparences qui intéresse Gordon, l’autre côté du miroir, l’envers du décor, parfois même son endroit décalé, présenté autrement. Les combles de la Collection présentent une installation de 50 vidéos résumant l’essentiel de la production de l’artiste comme s’il avait voulu nous livrer le meilleur de ce qu’il a dans la tête, présenté simultanément, alors que nous sommes habitués à voir les choses les unes après les autres et que l’artiste est souvent sans la nécessité de choisir parmi celles-ci, selon les opportunités qu’on lui offre. Parmi les travaux remarquables dont on ne saurait rendre compte avec exhaustivité notons les prises de vue sur les charmeurs de serpent ou de scorpions, manifestement réconciliés avec un danger que nous ne cessons de fuir (et sublimons ou exorcisons dans les films d’horreur). L’exposition se prolonge d’ailleurs dans la grande chapelle du Palais des papes, où l’on vous accueille une fois n’est pas coutume, fort mal et dans la plus extrême suspicion (malgré la carte de presse). On peut y voir deux grands écrans verticaux où sont projetés les charmeurs filmés. Le choc visuel et aussi celui des cultures est garanti même si la chapelle est désaffectée d’autant que le serpent est fortement connoté par le christianisme. D’autres animaux viennent compléter le bestiaire de Douglas Gordon, l’âne dont on connaît les vertus évangéliques, le corbeau, la grenouille, le chat et plus inattendu, le paon. Les moniteurs sont éparpillés dans la grande chapelle de telle sorte qu’il faut errer, à l’instar de ces créatures introduites en décalage par l’artiste. Une exposition à voir impérativement pour ceux qui s’interrogent sur les enjeux de l’image dans une société qui va finir par s’en lasser, et aussi sur ceux de la création contemporaine, aux ambitions universelles. BTN


Jusqu’au 2 novembre, Collection Lambert, 5 rue Violette + Palais des papes, Avignon, 0490165620