DIPTYQUE OU LE HAMAC

J’ai fermé les yeux sur le hamac du ciel. Les suintements subtils de la lumière prohibée modelaient mon corps, lui sculptaient une forme souple où tout mon être aussi deviendrait idéal. Mes paupières me semblaient lourdes. Tout le sommeil du monde s’y pressait. Le vide commençait à se faire en moi. J’étais dans un état de flottement nouveau, des sensations jamais éprouvées de l’ordre du soulagement après la fièvre, ou du réveil après la mort. Des forces obscures cherchaient à me retenir : c’était l’enfer sur la terre. – Qui voyaient bien que je leur échappais, l’espace d’un instant, d’un rêve ou d’un poème. J’étais comme happé par la paix intérieure. Il s’agissait de s’adonner au néant, si tant est que ce fût possible, mû par une soif impitoyable d’immobilité, entre les eaux de la terre dure et du ciel léger. Curieusement c’est la volonté de demeurer immobile qui me contraignit à me balancer, doucement, tel un enfant qu’on endort. Dès lors ce fut la dérobade. Je me sentis pris dans un siphon tumultueux. Et c’étaient des trous noirs à l’infini qui me gobaient à l’instar d’une bouche d’ombre. Ma pensée voyageait dans des territoires innommables, que je ne cherchais guère à nommer. Et c’est la conscience du vide qui me donna, un laps de temps, un sentiment de plénitude. J’avais perdu le goût même de la mort.

J’ai ouvert les yeux sur le hamac du ciel. Des perles de verre caressaient mes jambes nues. Autour  fleurissait un frisson d’étoiles. L’air était lumineux, chargé de particules cristallines. Il faisait presque trop clair. Mes yeux avaient du mal à s’habituer au jour nouveau qui pointait à l’horizon de ma conscience. Les choses du monde avaient disparu, aveuglées par les éclats célestes. Des vents inconnus bourdonnaient à mes oreilles. Je me sentais léger comme quand les mots vous manquent pour signifier le vertige, la jouissance ou l’euphorie. Je n’éprouvais nulle fatigue, non, et pourtant il semblait que tout mon être n’avait jamais aspiré qu’au repos. Mais c’était, comment dire, le repos de la science, de l’omniscience, celle qu’on rêve d’atteindre et que l’on n’atteint jamais. Je savais qu’il me faudrait bientôt passer mon tour, que l’expérience n’était en rien définitive, qu’on ne pouvait indéfiniment demeurer sur le même fil tendu. Par ailleurs le hamac demeurait fragile. Sans doute il s’adaptait au corps qu’il accueillait. Tout geste irresponsable l’eût abîmé. Je réussis toutefois à maintenir cet état de tension vers la lumière qui m’inondait de sa clémence. Je m’en abreuvais comme à une source idéale, où les couleurs avaient un goût. Je m’efforçais de l’identifier. Et soudain ce fut la révélation sublime. Celle à laquelle j’aspirais depuis toujours. J’avais retrouvé la saveur de la mort

A paraître avec Clarbous aux Editions Rivières

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