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VERTIGE FIXE

Elisabeth Krotoff, parce qu'elle est peintre, n'accorde pas au langage la même importance que le commun des mortels. N'est-ce point l'apanage de la Peinture que de se passer, selon toute apparence, du verbe, sinon à renoncer à ce qui en fait la spécificité : le sensible. Pourtant combien de mots nous trottent par la tête quelle que soit l'activité - et la peinture est une activité - à laquelle nous nous livrons. C'est sans doute pour cette raison qu'Elisabeth Krotoff s'est élaboré une sorte d'alphabet à son usage, une mythologie personnelle (c'est la définition même du style selon Roland Barthes) fait de signes, d'icônes ou de symboles, parfaitement identifiables comme tels (bobine, épingle à linge, visage, gueule de loup, boîte de sardine etc.) dont l'agencement sur la toile, carrée de préférence (de sorte qu'on peut changer l'ordre des choses en présentant la toile autrement), mais qui figurent en fait une déclinaison à chaque fois différente, une multitudes de variations à partir de quelques notes sensibles.

D'aucuns repéreront des allusions aux quatre éléments dans ces concepts au figuré, d'autres des métaphores ou métonymies de la peinture dans ces images semblant flotter sur la surface, dans un déséquilibre flagrant mais méticuleusement ordonné.

Car si le passage à l'acte créateur suppose un minimum d'organisation des choses (après tout le Créateur était avant tout un remarquable compositeur et son œuvre originelle consista avant tout à ordonner les choses en ce monde), il n'en reste pas moins qu'il est le fruit d'une gestation, - d'une Genèse - intérieure, en d'autres termes d'un chaos qu'il s'agit justement d'ordonnancer. Des signes nous en sommes naturellement saturés, dans le monde informatisé et voué à la communication que nous connaissons de sorte qu'on en arrive à n'en considérer que la valeur fonctionnelle, au détriment de leur charge poétique.

C'est à une sorte de réhabilitation de la valeur affective du signe que se livre Elisabeth Krotoff, pour qui la re-présentation de ces déclinaisons sensibles prend automatiquement un caractère universel, réceptible par tous en fonction des connotations que chacun lui prête et des associations qu'il engendre. En quelque sorte Elisabeth Krotoff fait parler la peinture sans le truchement des mots et ce n'est que par l'écho verbal qu'un signe éveille en notre espace mental qu'on peut dire que sa peinture se rattache en dernière instance au langage. Combien de messages voués à la lecture immédiate, dans le meilleur des cas, mais qui deviendront vite lettres mortes dans les quotidiens voués à l'information à outrance.

C'est à partir de ces papiers destinés à la disparition (un scoop chasse l'autre) qu'Elisabeth Krotoff confectionne à présent d'imposants disques macro-sillons, à partir de rouleaux concentriques qu'elle peint jusqu'à saturation, de sorte que la texture peut paraître a priori énigmatique. A cette différence près que ce ne sont pas des sons qui nous sont proposés mais des images. Le cercle, figure parfaite, accuse cette volonté d'unité dont les résonances seraient d'ordre cosmique. Il y a d'ailleurs quelque chose de la gravitation universelle dans cette représentation emblématique de vertiges fixés. Les couleurs, sourdes, ne cherchent pas la séduction : plutôt la dramatisation car toute authenticité suppose une part de drame intime et qui sait si l'existence n'est pas la représentation d'un tel drame.

Il se joue, chez Elisabeth Krotoff,, sur un espace non rationaliste, comme si l'artiste tournait le dos à la tradition illusionniste pour s'intéresser à des modes de figuration primitifs, plus proches de l'enfance de l'art, quand les rapports d'échelle entre les images et leur arrière-plan n'étaient pas inféodés à la perspective. De tout ceci il ressort l'impression d'un chaos ordonné, d'une accession graduelle à la lumière spirituelle à travers cette constellation de signes stylisés nécessairement porteurs de sens.

C'est assez net dans les petites pièces circulaires sur isorel, présentées en carré incomplet, en " suspension " dont la périphérie est noire et tend à s'éclaircir vers le centre ajouré où s'identifient dès lors les signes. De même des emblèmes, sue les macro-sillons, noyés dans la monochromie picturale, finissent pas s'imposer au regard et lui fournir ce qu'inconsciemment il y cherchait : ces vertiges fixés qui situent l'art sur la corde raide entre le construit et l'informel, le rassurant et l'inquiétant, la matière et l'idée, le repère et le pire.

Et puis, tous ces éléments rendus compossibles sur un même plan n'ont-ils pas aussi à voir avec l'univers du rêve dont on dit qu'il " travaille " précisément par symbole, condensation (métaphore) et déplacement (métonymie) ? Rêve qui fonctionne sur le principe de l'intime étrangeté, de l'inquiétante accointance ou si l'on préfère de l'informulé à déchiffrer. Au fond, du vertige fixé.