(ARTICLE A PARITRE/PARU DANS L'ART-VUES AOÜT 2010).

CLAUDE LEVEQUE AU CRAC DE SETE

Disons le tout net. Il y a l’intervention de Claude Lévêque au Crac, cet été, et puis il y a le reste, du moins parmi nos artistes vivants. Voilà le type même de proposition à même de répondre aux exigences d’un public averti mais qui paraît susceptible également de séduire tant les autochtones que les curieux voire les peu avertis des grandes mutations de l’art actuel. L’espace du Crac est immense et pour la première fois un artiste l’investit tout seul, avec ses assistants s’entend. Le résultat est spectaculaire, éblouissant et part d’un triple constat : il faut beaucoup de réflexion préalable pour subodorer les effets visuels et sonores escomptés que C. Lévêque entend déployer dans l’espace; peu d’éléments ou objets suffisent à C. Lévêque pour occuper pleinement la volumétrie démesurée d’un lieu aussi imposant; en revanche l’effet obtenu est optimal, C. Lévêque jouant tout aussi bien avec le plein qu’avec le vide, avec l’obscurité qu’avec la lumière, avec les continuités et discontinuités de l’architecture si particulière, car vouée, dans une autre vie, à d’autres fins, du Centre. L’extraordinaire est que les neuf propositions lumineuses se répondent, dans les neuf salles occupées par l’artiste, et permettent de jouer avec des connotations élémentaires, ou culturellement informées, selon le point de vue adopté. On décèle en effet un parcours dans ces éléments qui intègrent la spécificité sétoise mais en lui prêtant des connotations universelles. Je pense à ce filet de pêche qui sature l’espace de la première salle à droite et dans lequel on s’empêtre exactement comme on se laisse embarquer dans les espaces du sommeil et du rêve. La boule disco qui tourne au plafond projette sur les murs ou dans les mailles des filets des myriades d’étoiles filantes ou de lucioles qui entrent en résonance avec les reflets de l’eau marine. Tout ceci suggéré, tandis que de petits spots habilement placés semblent effectuer des trouées lumineuses dans lesdits filets. On est d’ores et déjà au pays d’Ondine et des légendes ancestrales. Le ton est en tout cas donné, on ne rêve pas, c’est bien de l’espace du Crac dont il s’agit mais plongé dans une nuit artificielle, et on le perçoit de manière inédite, comme pour la première fois. On est plongé dans un ballet cosmique où nos repères n’ont plus lieu d’être. Si l’on choisit l’immense salle de gauche, on se trouve face à un polyèdre dont on s’aperçoit vite, anamorphose oblige, qu’il s’agit d’un bateau, en fait une cocote géante et blanche en résine, dans une atmosphère bleu-mauve et qui invite ici aussi au voyage. L’embarcation suspendue se modifie en fonction de nos déplacements et tend à obturer l’espace de son horizontalité. L’illusion fonctionne à plein mais on ne peut s’empêcher de penser à l’enfance, d’une part pour des raisons d’échelle, nous redevenons des petits hommes face à un tel objet, d’autre part du fait du choix de la cocote et des voyages imaginaires qu’elle suppose. Dans les deux pièces suivantes de merveilleux effets d’ombres duelles et contrastées réfléchissent une licorne ou un fusil en suspension recouverts de poly-miroirs, caressant les murs de leur manège. La bête fabuleuse, comme une proue, accuse cette dimension magique liée à l’univers de l’enfance auquel Claude Lévêque recourt si souvent parce que c’est celui des chimères et des douleurs foncières. La licorne brillante se livre à une ronde qui habite littéralement l’espace et nous amène à le considérer différemment voire à le prendre en considération tout court. La présence du fusil rappelle que la réalité est toujours prompte à détruire vos songes. Le danger guette. La musique de Malher, qui renvoie à Venise, et donc indirectement à Casanova, ajoute une touche tragique à ce contraste. A côté, deux placards redressés à la verticale, ouverts et en fort déséquilibre, semblent à la fois nous inviter au jeu (encore Casanova ?), à nous remémorer les parties de cache-cache de l’enfance et la peur des fantômes, car nous entendons des bruits de pas inquiétants. Puis nous sommes plongés dans l’obscurité pour écouter un enfant lire un passage d’Oceano nox de Victor Hugo (C.Lévêque savait-il que Marie Hugo exposait à quelques encablures ? Curieux hasard !), évoquant le thème du temps, de la mémoire, de l’ombre et de l’oubli. Or nos ombres se projettent fugitivement sur les murs, brièvement éclairées par les effets stroboscopiques, comme échappées du placard. Car les pièces se répondent (filets et bateaux, licorne et fusil, placards et voix de l’ombre) et aboutissent, quel que soit l’itinéraire choisi, à ce qu’on pourrait nommer le clou de cette installation in situ : une couronne d’acier miroitante, en suspension verticale, que l’on peut interpréter comme le résultat inattendu de la pêche miraculeuse et cosmique, comme une allusion à la souffrance liée à le perte des êtres chers (les créatures du placard qui peuvent faire penser à des cercueils), à une figure de l’enfermement et de la solitude,  ou plus simplement à des références religieuses, notamment au Saint Sebastien criblé de flèches (Mantegna…). A l’étage, une pièce s’ouvre sur l’extérieur, et donc sur une partie portuaire, invisible  habituellement, du Crac, comme si Lévêque avait la vertu de traverser les murs. Ainsi ce travail sur un intérieur intègre-t-il un extérieur. Enfin, à l’étage, une longue lame étincelante en deux parties, au plafond, se déploie sur les deux pièces longilignes, renversant nos repères visuels et kinesthésiques, mettant le bas en haut et vice-versa tandis que sur le mur s’incarne l’ombre paradoxale d’une colombe ou du moins d’un oiseau. Bref on en prend plein les yeux et, même si l’on sait que C. Lévêque joue sur l’impact émotionnel dans un esprit souvent revendicatif et agressif, découvre qu’il sait aussi faire preuve de tendresse, de délicatesse et de rêverie enfantine. Une invitation au voyage, aurait dit Baudelaire, sur une mer de diamants, ceux de la lumière et de l’esprit. BTN
Jusqu’au 3 octobre, Crac de Sète, 26, quai aspirant Herber, 34200 Sète 0467749437

ENTRETIEN AVEC CLAUDE LEVEQUE (PAR BTN)
Q : Cette exposition aurait-elle été différente si elle ne s’était pas inscrite dans le cadre du parcours Casanova for ever ?
R : Il y a des éléments qui ont permis de faire un lien avec cet événement, quoique je me fiche un peu des expositions thématiques qui ne révèlent rien jamais de très pertinent par rapport aux questions qu’elles posent et qui sont comme des alibis qui justifient un choix de commissaire. A la limite, il vaudrait mieux faire l’inverse : réunir des artistes qui peuvent avoir des affinités et à partir de ça, trouver un lien thématique. L’expo thématique ne peut pas être à la fois une question et une réponse. Je n’en ai jamais vu. Pour Casanova, quand j’ai su que j’allais exposer ici, j’ai regardé le film de Fellini. Mais répondre  au personnage, ou à autre chose d’ailleurs, ne pourrait qu’être illustratif. Quant à savoir si l’expo aurait été différente, je n’en sais rien. Il y a certes ce lieu qui peut être perçu comme un prolongement de la Biennale de Venise au pavillon Français, et puis il y a la présence du port, la mer, les bateaux, les caractéristiques très fortes de la ville. J’ai considéré que la proposition que je faisais ici était évidemment très différente de celle de Venise puisque elle ne s’applique pas au même espace, au même contexte, mais elle peut être perçue comme un prolongement, dans l’histoire d’une ville avec un canal.
Q : Justement tu joues beaucoup souvent sur la spécificité historique du lieu…
R : Oui ça peut être un élément mais l’extérieur aussi m’importe beaucoup. Un lieu va me révéler des choses, soit par sa mémoire, qui va m’importer pour le récit, soit par sa situation géographique. Plein de paramètres entrent en ligne de compte dans le projet, in situ bien sûr, pas simplement l’Histoire, les anciens frigos…
Q : Alors quel aspect du lieu a retenu ton attention ?
R : La volumétrie. C’est vraiment un espace dans lequel il y a un temps de circulation, donc le temps de s’imprégner d’un récit, que l’on ne pourrait obtenir dans des espaces plus petits ni des parcours plus réduits. Le parcours est un vrai voyage tellement les espaces sont volumétriques…Il y aussi l’aspect labyrinthique dans cette configuration qui porte vers l’aventure. On n’est pas dans un couloir avec des portes. La circulation n’est pas particulièrement rationnalisée. D’ailleurs il n’y a pas de portes.
Q : Comment as-tu géré cette occupation de l’espace ?
R : Par des séquences, neuf éléments qui jouent comme un voyage et correspondent au nombre d’espaces offerts
Q : Il y a souvent dans tes réalisations un caractère politique mais aussi intime, de l’ordre du biographique. En est-il de même ici ?
R : J’ai certes des positions. La politique je n’y crois plus. Mais on peut révéler des choses : on a cette liberté là.  On est dans un tel délabrement… C’est peut-être pour cela qu’ici, au Crac, on trouve des éléments qui se situent dans l’ordre du rêve, du féérique, avec des reflets, des éléments légendaires comme la licorne, que j’utilise pour la première fois. La dimension de l’enfance est aussi omniprésente dans ma production. Et puis il y a toujours le jeu entre la réalité et la fiction, la réalité littérale n’ayant pas beaucoup d’intérêt. En revanche, plus elle est dramatique, comme actuellement, plus elle sollicite une réponse de citoyen. Au Crac on trouvera un bateau géant inspiré d’une cocote en papier. Mais à côté de cela on trouvera des éléments de danger, d’enfermement, d’aliénation mentale, de torture, de piège qui sont toujours présentes dans mes productions. On aura ainsi un fusil qui tourne et projette son ombre. Un cercle suspendu aux pointes acérées dans la seule salle où l’on n’a pas le droit de pénétrer pour des questions de sécurité... Il va être très reflétant. Ainsi d’un côté on aura la pièce avec les filets de pêche qui occupent tout l’espace de la première pièce à droite en entrant, dans lesquels on peut s’emmêler, se perdre, avec la boule disco au-dessus, et juste derrière cette pièce dangereuse. J’aurais bien aimé que l’on puisse y entrer mais bon… Si l’on commence la visite par la gauche on aboutira également à cette pièce interdite mais avec un autre point de vue et un autre contexte, d’autant que notre image inversée est reflétée, au bas de l’escalier, par les miroirs de l’étage. En fait chacun circule comme il veut et peut mette ainsi en rapport des éléments présents dans les neuf pièces : le bateau, la licorne, le fusil, les deux placards de guingois, les longues lames de vingt quatre mètres et qui forment des miroirs suspendus aux plafonds de l’étage, traversant l’architecture comme un boomerang. L’ouverture, à l’étage également, grâce à deux volets qui donnent sur le port… Par rapport à ce que j’avais prévu c’est une chose que j’ai découverte et modifiée, intégrée au parcours, sur place.
Q : Et tout cela bien sûr comme le plus souvent dans tes réalisations dans l’obscurité, avec un éclairage au néon et des filtres, cette ambiance nocturne si caractéristique de tes réalisations in situ, avec une importance accrue accordée non seulement à la lumière mais aussi au son…
R : Oui on entendra la voix d’un enfant lisant un extrait de l’Oceano nox deVictor Hugo, un son linéaire et sifflant de diapason à l’étage en réponse aux lames recourbées et éclairées de rouge, un adagio de Malher emprunté au film Mort à Venise, quand la licorne ou le fusil tournent et projettent leur ombre. On n’est jamais certain de ce que va produire le son. Ici il y a beaucoup de résonance. Cela nous a posé des problèmes dans la pièce aux placards avec des bruits de pas.
Q : As-tu le sentiment que cette exposition au Crac de Sète va marquer une étape importante dans ton parcours ?
R : Oui. J’y ai beaucoup travaillé, beaucoup réfléchi, même avant Venise. Ca faisait longtemps que l’on avait le projet de travailler ensemble avec Noëlle Tissier. En plus il y a ces éléments nouveaux, le légendaire.
Q : Toutes ces manifestations autour de Casanova t’ont-elles donné envie de lire son œuvre ou de réviser ton opinion sur lui ?
R : Je m’en fous un peu de ce personnage. Je pense que Fellini a très bien traduit ce qu’il était. Un personnage fantoche, appartenant au royaume du faux, du reflet, l’imposture.