PIERRE NEYRAND A l'ESBAM + CHATEAU D'O

C'est toujours avec un immense plaisir que nous voyons des artistes que nous avons vu évoluer et s'épanouir dans notre région s'avérer en quelque sorte prophètes en leur pays. Ainsi en va-t-il de Pierre Neyrand, l'homme qui balisé " la dépression du bonheur ", sur la corniche des Cévennes, près de Florac en Lozère, invité de l'Ecole des Beaux-Arts en cette fin d'hiver et en résidence au Château d'O, avant une installation qui ouvrira la saison.

SAGE PASSAGE

Une école d'art, on y entre mais c'est en principe pour mieux en sortir. Y revenir en invité-exposant, pour un ancien élève, c'est une sorte de consécration, un retour aux sources, un exemple pour les nouveaux venus. L'occasion de rencontrer un déjà ancien. Un qui a de l'expérience. Un sage. C'est en considérant qu'il était en quelque sorte de " passage " en un lieu qui lui produit, et l'aide à réaliser ses projets, que Pierre Neyrand a conçu cette exposition entièrement dévolue à une problématique du " passage ". De surcroît ne s'agira-t-il pas pour les étudiants de sortir affronter l'extérieur ? Neyrand a ainsi concocté une série de photographies translucides, un peu à la manière de vitraux, toutes sur la thématique du ciel, d'où le titre, " Cielo Drive ", directement collées sur les baies de la galerie. Ainsi mettra-t-il en abîme la situation de l'étudiant qui doit nécessairement tourner ses yeux vers un au-delà… de son apprentissage. Passage à venir donc de l'intérieur à l'extérieur de l'école. Ces ciels -genre traditionnel - ont été travaillés et modelés à l'ordinateur, de sorte que des figures géométriques, et impulsives, apparaissent, sortes de tremplins vers l'avenir. Nous incitant à tourner nos regards vers ce que nous nommons métaphoriquement nos " amériques " - car quoi que l'on puisse lui reprocher, que peut-on lui opposer de mieux comme rêves, aspirations et utopies ? Ainsi, trouvons-nous, outre ce Cielo Drive tout droit sorti dEL os Angeles, un double hommage à la Californie : celui offert au regretté Mark Willis, dont nous saluions jadis les séries de guitares peintes ou moulées, façon pattern de l'époque. Mark Willis aura ainsi son avenue en forme d'instrument de prédilection. Celui à Greta Garbo, via Hollywood, (Mona Greta) avec une intéressante expérience interactive et optique (et anti-wharollienne) sollicitant la participation magique du visiteur. Passage trop rapide de vie à trépas pour l'un, d'un négatif visuel à un positif cérébral pour l'autre. Passage aussi d'une cause à une autre : celle de Patricia Hurst, sur fond céleste monochrome, passant ainsi à l'ennemi, syndrome dit de Stockholm. Que s'est-il passé ? Passage enfin d'une forme à l'autre avec une photo inversée de la même et qui fait apparaître la figure ricanante d'un joker inattendu. Ces œuvres sont réalisées en sérigraphie sur plexiglass, jouant sur la transparence et les ombres portées mais aussi sur l'épaisseur du support, moins traditionnel que la toile. Ceci pour la partie baignée de lumière du jour, de la lumière du ciel. Car Neyrand a également conçu une face cachée, isolant une pièce pour un autre type d'expérience, plus terre à terre. Il s'agit de plaques de contre-plaqué ou de medium partiellement peintes de phylactères de BD blancs, cernés de lignes noires. Cette installation nous ramène au sol, à la sculpture mais en tant qu'elle sollicite la peinture, activité manuelle, quelque peu délaissée par le progrès technique, plus proche de l'humain comme corps ambulant pourtant. Le visiteur sera en effet invité à traverser cet espace, à passer entre chaque pièce, plus ou moins surélevée. Socles émancipés ? Tables basses ? Peintures détachées du mur pour faire l'expérience du sol ? Chacun y trouvera ce qu'il veut y compris de l'opacité, en contraste avec la translucidité céleste de l'autre salle. Il importe en tout cas d'appréhender ces œuvres comme propositions à compléter mentalement, des volumes en devenir, les phylactères demeurant muets, mais nous ne doutons pas qu'ils feront parler d'eux, autour d'eux et au-dessus d'eux. Neyrand revendique ce caractère inachevé comme un entre deux états, un passage encore une fois. Un travail sciemment inachevé, intitulé d'ailleurs 59 fantômes-Seconde. Au Château d'O, c'est un autre aspect de sa production que propose Neyrand. En effet, il convie à une rétrospective de ses créations principales depuis vingt ans, avec des propositions et présentations nouvelles. Ainsi retrouvera-t-on ses perspectives aériennes sur des objets de terre cuite ou céramique émaillée déjà montrés à Toulouse ; façon de réhabiliter le tout " fait main " en ces époques duchampiennes de tout fait " en série ". Ou encore ces tableaux rouges pêle-mêle, présentés à St Gervais sur mare, cela fait à présent deux étés. Ailleurs on pourra voir des œuvres mises sens dessus dessous puisque la sculpture sera posée à même le sol, surmontée de son socle. Le travail de Neyrand aboutit au renversement des valeurs visuelles généralement acceptées. Voire au retournement. Ainsi clôturera-t-il cette présentation par des toiles accrochées, juxtaposées jusqu'à couvrir tout le mur en fresque murale, à l'envers et sans espace entre elles, de sorte que seuls les côtés rendront compte de ce qui a été travaillé au verso. Façon de frustrer le spectateur de sa rapacité scopique, de solliciter sa curiosité, de l'inciter à aller y voir de plus près. Justement Neyrand a prévu de remodeler l'architecture d'une salle pour que le visiteur côtoie ses petites sculptures de terre cuite, puisse les approcher, les caresser… du regard. Il faudra compter aussi avec les œuvres sur carton, matériau non noble, promesse d'une œuvre à venir, avec l'altuglass et ses vertus réfléchissantes, avec le contreplaqué qui fait respirer le mur. Un travail qui a acquis sa pleine et entière maturité et qu'il importait que nous découvrions, en espérant qu'il s'agira pour lui, à l'instar des planches de surf de sa géométrie céleste, d'un moyen de le propulser vers les crêtes. Ce serait ça la vraie sagesse. BTN

Jusqu'au 18 mars, Ecole Supérieure des Beaux-Arts de Montpellier, 130 rue Yehudi Menuhim 34000 Montpellier 0499583285 Résidence à partir du 6 février au Château d'O pour une exposition prévue en mai.