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La règle de Trois

Il y a quelque chose d'énigmatique et de familier dans la production actuelle d'Alain Nicolet. Certes, face à ses toiles et œuvres sur papier, les mots nous manquent pour désigner ce qui se donne à regarder mais on ne peut se départir en même temps d'une impression de "déjà vu", si l'on veut bien restituer à ce verbe en son acception mentale : nous nous reconnaissons quelque part dans sa peinture et c'est par là qu'elle touche à l'universel.

Il y a d'abord, pour simplifier, les émergences du dessin, indéfinissable, hésitant, à la recherche d'une forme inédite qui trouve sa finition, paradoxalement, dans l'inachevé. C'est la partie la plus automatique, la plus "à fleur de peau", celle qui renvoie aux émotions les plus profondes, ineffables, comme les racines flottantes d'une entité en devenir, éternellement suspendue. Il y a ensuite la couleur, délicate, toute en nuance, finement étalée sur la surface, suscitant une véritable éclosion atmosphérique, à résonance cosmique, avec quelque chose de frais et de brouillé qui est comme la pâte de l'artiste, sa palette en quelque sorte, son territoire intime et son image de marque, son signe distinctif.

Ce n'est sans doute pas un hasard si Nicolet se sert à présent de tampons qui renforcent encore cette impression d'immatérialité dont les paysages de sa Suisse natale, imprimés dans son inconscient, lui ont peut-être suggéré l'essor. Il y a enfin les lignes, qui déterminent un découpage géométrique, tantôt prépondérant, tantôt relégué dans un recoin et dès lors d'autant plus essentiel à la composition de l'œuvre. Dans certains tableaux, elles déterminent carrément une architecture tripartite aboutissant à une paysagéité, abstraite, dont Mondrian a sans doute fourni l'exemple décisif : terre, ciel ou mer, présence ardente du peintre.

Les élements sont de la fête. Ces trois instances : graphisme, couleur, construction à géométrie variable, ne sont sans doute pas pour rien dans l'impression "d'étrange familiarité" qui nous saisit en les contemplant. C'est qu'elles incarnent le fonctionnement mental et corporel de l'artiste à l'œuvre. Qui nous tend en quelque sorte cette même œuvre en miroir. Le graphisme primaire puise au cœur des tréfonds de l'être, où il est interdit de regarder, fragments d'un récit qui s'écrit à notre insu et ne se restitue que pour révéler l'inacessibilité absolue des fondements de la personnalité. C'est comme "ça" et pas autrement.Littéralement et dans tous les sens.

Ca n'a à dire que ce que "ça" dit, non pour clamer une vérité arrachée au monde intime mais pour pointer les émergences vibrantes, dérobées à la zone interdite, de l'impossibilité même de dire. La peinture proprement dite, la couleur, c'est ce qui forme le Moi du peintre. Il en connaît les valeurs, il en maîtrise l'usage, il en subodore les effets, il en accepte les lois, il en découvre les enjeux, il en expérimente les tensions, il en varie les tonalités à l'instar d'un musicien tournant autour du thème.

C'est son emploi que le désigne comme peintre. Qu'il la pousse à bout, dans ses derniers retranchements est une autre affaire. La couleur est au peintre ce que le moi est à notre Psyché… Face à ces deux instances mouvantes, ondoyantes et diverses, le plus souvent incontrôlables, la géométrie assure des repères, ses bases. C'est elle que nous appellerons Surmoi. Ca, Moi, Surmoi : qui ne voit que cette peinture nous parle de ce que nous éprouvons, de ce que nous réalisons, de ce que nous pensons en regardant l'œuvre du Peintre.A ces trois instances, j'en superposerai trois autres : expression (graphisme), communication (par la couleur), échange (code culturel commun)…

La règle de trois. Corps, lumière, Esprit. Il y a du Prométhée dans cette expérience. Avec, ça et là, le hasard, le bonheur, la grâce, d'une image. BTN