ROUGE
Le cri du sang des fauves pavots explose en aiguilles d’échos aux arômes irascibles
Quand se meut l’abeille démente au soleil du jardin d’épice et de piment

                                                           VERT
Les tiges se hérissent au gré des brises molles aux fragrances d’anis ou de menthe
Quand la guêpe folle darde ses traits de sève aux rumeurs des prairies de trèfles clairvoyants

                                                           VIOLET
Les grappes de lilas égrènent leurs exquises bouclettes aux implorants effluves encensés
Quand le bourdon fou s’agite en frémissant du côté du parc aux rondeurs éclatantes

MOUVEMENTS ORCHESTIQUES

Que perçoit l’abeille qui fait du pollen son miel
La même chose même pas une chose
Une idée du mouvement relatif à la chose
S’il nous était possible de parler de mouvement
Ou de définir les choses
Autrement qu’avec des mots
Car sa danse autour de la fleur innommable
Ni comme danse ni comme fleur
Estompe l’objet de sa quête
Et elle vient buter
Et elle vient butiner sur du papier glacé
Ainsi Adam et Ève goûtent-ils le réel sans le désigner

Qui n’a rêvé de faire un tour dans la lune
De faire le tour de la lune
Mais pourquoi toujours dire tour
Quand un point qu’on étire se fait ligne
Et déploie sa géométrie de l’espèce
Même sur le plan du ciel étoilé
On dit qu’elle rend fou à danser
A courir nu dans les forêts profondes
Quitte à s’égarer tel le cerf de Diane
Qui ne la perçoit pas de nos yeux motivés
Mais avec ses bonds mais avec son instinct
Qui ne cherche pas l’œil tout juste sa lumière

Il est des moments vite dans la vie
Où les formes n’ont plus de contours
Où les couleurs se font taches sublimes
Où l’on se déplace entre deux univers
Et où l’extérieur ressemble aux yeux qui se ferment
Quand le paysage se fait fugitif
Il est des moments aussi
Où les mots n’ont plus grand chose à distinguer
Ou alors vaguement on parle encore de paysage
Mais on est dans un autre temps
On est dans un autre espace
Où le paysage s’enfuit du mot et n’a plus rien d’un pays sage

 

 

 

ET DE TROIS, PAOLA                                             
Depuis ses origines, la photographie suppose l’immobilité de celui qui la pratique. Rares ont été les expériences qui lui ont prêté le mouvement, à moins de jouer sur des effets techniques de projection ultra rapide, comme en dessin animé.
Paola di Prima fait subir une véritable révolution copernicienne à cette activité artistique. Ses sujets demeurent fixes mais c’est elle, qui les photographie, qui s’impose l’épreuve d’un mouvement. On voit tout de suite que c’est donc le corps qui est sollicité et que l’art photographique nous rappelle douloureusement les limites physiques, corporelles de notre finitude terrestre. Il n’en reste pas moins que tout mouvement dépend d’une géométrie, fût-elle approximative, ou dans le plus original des cas, d’une volonté de stylisation.
En travaillant sur le motif de la lune, Paola di Prima choisit une sorte de point (sur un i, disait le poète), agrandi aux dimensions d’un cercle, figure de l’unité par excellence. C’est cette convention que ses gesticulations autour du motif permettent de contrarier de manière à libérer la lune cet astre familier des visions traditionnelles auxquelles on ne nous a que trop habitués, en lesquelles on ne l’a que trop confinée. Le point avec elle se fait ligne, surface et le plan du ciel peut à tout instant y ajouter l’allusion au volume. Mais surtout la lune circule, la lune esquisse des pas de danse, la lune au fond nous donne l’impression qu’il se passe enfin quelque chose de nouveau, si je puis dire, sous le soleil. On peut lire ce travail avec toute la distance humoristique que nous inspire la mélancolie à laquelle on l’associe habituellement. La lune peut être, sous le regard photographique, une sacrée luronne qui se meut au rythme que l’on veut bien lui imposer. Il est seulement dommage qu’elle n’ait le plus souvent affaire qu’à des cavaliers aux pieds plats. On notera que le motif nous oblige à lever la tête. Il est donc abordé en contre-plongée. Cela nous fournit la mesure de la réalité de notre être par rapport à nos ambitions ou aspirations.
Les fleurs, ce serait plutôt l’inverse : il nous faut revenir sur terre et baisser les yeux vers ces petites choses odorantes dont la délicatesse et la fragilité émeuvent d’autant plus qu’elles nous rappellent, encore plus douloureusement, la relativité de la condition humaine. Ronsard que ne les a que trop célébrées. Le regard est donc en plongée ou si l’on préfère, surplombant par rapport à l’essence considérée. Et nous avons affaire à un massif, à un ensemble, on peut même dire à une masse. C’est ainsi que le mouvement humain autour du motif ressemble à celui de l’abeille qui vient butiner sauf que le regard de l’abeille, si regard il y a, est instinctif et précis, alors que le résultat visuel du mouvement sur le motif prend les apparences de taches colorées, sur fond également coloré. On est dans l’abstraction la plus lyrique, plus proche d’un certain Rothko ou de Frankenthaler que des peintres floraux. On est dans le color field, ce dernier mot, après tout, connotant l’origine spatiale du motif, le champ. Les contours s’estompent et l’univers se fait onirique. On est dans un entre deux qui ne manquent pas d’éblouir. La couleur échappe à la forme, elle devient en quelque sorte l’odeur qui émane de la fleur choisie, elle propose parfois des explorations vertigineuses. Le flou devient un élément à part entière de l’art photographique.
Quant aux paysages vus en voiture, le regard est latéral mais l’appareil est le plus souvent placé frontalement par rapport au sujet considéré. Ce sont les horizontales qui dominent, la structuration de l’espace se fait comme naturellement et l’on aboutit à un autre type d’abstraction plus linéaire, en raison de la présence de la ligne d’horizon. C’est toute la tradition paysagiste qui est alors renouvelée. Le paysage se fait la malle en même temps que nous avons fait nos valises. Il s’est en quelque sorte libéré de cette obsession que nous avons de la précision du détail. On est plus proche d’Olivier Debré, parfois de Hartung, que de Corot, a fortiori de Poussin. Il se présente dans sa cohérence lumineuse et nous donne à voir rien moins que son essence. C’est l’espace qui se révèle à nous de manière originale et turbulente. Mais après tout l’univers macro comme microscopique n’est-il point fait de mouvement ? Se mettre à la mesure de l’univers, à échelle humaine, tel est le projet de Paola di Prima.
Ainsi avec Paola di Prima, grâce au mouvement, la photographie se fait-elle picturale, imaginative, émancipée d’autant qu’elle aide le motif à s’émanciper lui-même.
C’est encore le meilleur moyen de lui faire accéder à ce statut d’art qu’elle revendique à l’égal de ceux qui l’ont précédée. BTN