PHILIPPE RAMETTE AU CRAC DE SETE
Il n’était guère évident de succéder à Claude Lévêque  pour une exposition personnelle dans un lieu aussi spacieux  que le Crac, qui plus est dans une ville portuaire comme Sète, aux traditions bien ancrées dans une culture spécifique. Philippe Ramette a pourtant  relevé le défi, avec le courage qu’on lui connaît (ses mises en danger sur l’eau, dans l’eau ou en équilibre instable face à l’ abîme) et une volonté manifeste de monter que son œuvre n’est pas seulement associée à la photographie plasticienne et performative. Ses installations occupent ainsi l’espace de manière cohérente déterminant un sens de visite certes mais qui en même temps renvoie à sa conception de sa pratique artistique, mise en quelque sorte en abyme. Cela commence par ce parcours du funambule, en fait une ligne dessinée dans l’espace, nous forçant à lever démesurément la tête pour suivre un itinéraire sinueux, loin des droites associées aux lois du genre. Une dizaine de structures élevées assurent le support et pauses interlignesques et ne relèvent que mieux l’absence du corps, auquel chacun peut donc s’identifier. Ainsi l’espace est-il magistralement occupé dans les deux premières salles à la volumétrie impressionnante. La troisième a été complètement déformée, incurvée, rétrécie, de manière à nous suggérer qu’il faut aborder le travail de Ramette en  laissant de côté sa vison euclidienne des choses, et d’ailleurs le parcours sinueux et dangereux du funambule ne pouvait qu’aboutir à un tel chamboulement sensoriel. Il est à noter que des sortes de porte voix en forme d’instrument à vent tissent des traits d’union entre les salles tandis qu’une musique de préparation d’orgues assure une présence sonore rappelant quelquefois les sirènes de bateau. Pour cette composante Philippe Ramette s’est adjoint les services de Denis Savary. Puis c’est la traversée du miroir, objet  insolite concocté par cet artiste qui a fait de l’illusion l’un de ses chevaux de bataille, face à une boite peut-être magique d’où émerge un buste tragi-comique, au strabisme divergent ‘sans doute après passage dans la salle en fish-eyes) costumé et « perruqué ». tel qu’on l’a toujours connu. Avant  l’escalier une photographie  stylisée de l’artiste rappelle l’origine photographique de sa démarche, du moins quant à la reconnaissance qui lui est dévolue. Elle tranche avec son image de marque, décontractée,  haut du crâne rasé, barbu et en lunettes comme si l’artiste s’affranchissait ladite image (clin d’œil aussi à Jacques Fournel ?). A l’étage, l’extraordinaire ombre qui a perdu son corps, ne laissant que des oripeaux et un trompe l’œil. Un énorme cachet sécable en synthétique nous renvoie au bleu du ciel et des paradis toujours si proches et pourtant différés ou trop fugitifs. Ensuite un dispositif de marionnettiste géant laisse traîner des attaches de cuir bien inquiétantes sous le regard d’une créature, un voyeur, qui nous fixe d‘un seul œil, derrière un drap d’où dépasse le bas seulement de son corps.  Le regardeur est alors regardé ce qui chamboule quelque peu nos repères. Bib brother is watching us. Au rez de chaussée nous attend le corps d’un homme noir (« qui erre »), lequel se masque la vue face à une immense paroi  immaculée comme si pouvaient s’y projeter tous les imaginaires humains, toutes les utopies du monde. Peur de la réalité ou souci de préserver le rêve ? Baudelaire parlait de cœur mis à nu. Ramette y substitue  le corps mis à nu. Derrière une rangée de bancs sur lesquels s’asseoir pour se confronter à une horloge numérique, et donc à la dictature du temps, un temps fait d’attente de lendemains censés chanter. C’est ici que semble émerger une dimension politique et philosophique chez Philippe Ramette. La sculpture « déboulonnable » nous attend sur son socle, sorte de Mao sans visage, prêt à être cassé comme un cachet à illusions. Ainsi Philippe Ramette joue-t-il sur l’illusoire danger d’un projet parfaitement maîtrisé par ailleurs (ses risques sont toujours calculés) et sur un retour à la réalité qui elle aussi n’est faite que d’illusions, d’attente et de révolutions jamais abouties. La position de l’artiste est celle de l’éternel résistant, tel le Che, parodié dans l’unique  photo-portrait de cette expo, comme si son travail dans son domaine à lui, était de promouvoir la révolution permanente, perceptive et plastique. Et pas seulement de faire illusion. Ce parcours est bien le signe d’un regard porté sur son œuvre dont semble se dessiner ici comme une évolution, sinon une révolution. BTN
ENTRETIEN AVEC PHILIPPE RAMETTE
BTN : Pouvez-vous nous dire si le fait d’exposer à Sète, et plus précisément dans un lieu aussi connoté que le Centre d’art, a eu une quelconque influence sur la conception de cette exposition ?
PHILIPPE RAMETTE : Pas vraiment. Sauf dans la salle 3 qui est conçue sur le principe du “ fish-eyes ”. Il s’agit d’une installation : j’ai fait réduire l’architecture et les déformations des murs, plus ou moins sensibles, sont censées se rapprocher de ce que l’on pourrait voir en utilisant un objectif dit fish-eyes qui  arrondit les formes observées. Il y aurait donc peut-être dans cette salle une référence à l’extérieur du Centre et à l’activité de la pêche d’autant que le Crac était auparavant un ancien entrepôt frigorifique. Une réminiscence donc du passé  du  lieu et de la situation géographique de la ville. Mais il est vrai qu’une pièce se colore en fonction de l’endroit où elle est présentée et que certains interpréteront les installations dans une perspective plus contextuelle à laquelle je n’avais pas forcément pensé.
BTN : Le fish-eyes, vision supposée arrondie, du point de vue du poisson, permet de pointer un thème majeur de toute votre œuvre : c’est l’illusion…
P.R. : Oui. Ce qui m’intéresse c’est l’idée d’un bref changement de perception. Dans cette salle émerge une pièce réalisée  en commun avec Denis Savary, artiste que j’ai invité, très minimale, qui perce les cloisons et on comprend très vite que l’on pourrait communiquer avec une personne que l’on ne verrait pas de l’autre côté. Le son traverse les cloisons de sorte que l’on sentira mieux l’interaction entre les ambiances des différentes salles.
BTN : Justement comment avez-vous investi cette volumétrie, cet espace immense que propose le Crac ?
P.R. : Je l’ai conçu si l’on entre par la gauche, dans les deux premières salles, comme un parcours de funambule, donc plutôt aérien, avec cette idée récurrente dans mon travail d’une sorte de déambulation, de promenade sans but précis, mais pas en ligne droite. C’est également un dessin dans l’espace, fait de stations inaccessibles ce qui provoque des projections mentales puisqu’elle n’est visible que du bas. C’est aussi une proposition de jeu qui donne le ton. Le lieu, par sa physionomie se prête à ce travail aérien et l’espace particulier du Centre me l’a en quelque sorte permis. Mais le visiteur n’est pas obligé de suivre le parcours que je propose. Il est libre. Un centre d’art est un lieu de liberté. En fait ce qui m’a intéressé c’est qu’il y ait pour chaque salle une ambiance particulière et c’est pourquoi la bande son réalisée par Denis Savary est si importante, parce qu’elle courra dans toutes les salles. Il a travaillé avec des accordeurs d’orgue qui utilisent un langage un peu hermétique et il alterne dans la bande son, des moments de communication ardue pour les profanes et des sons d’orgue qu’on accorde. Le son se déplace d’une salle à l’autre et devient le pendant sonore de la déambulation du funambule. Mais ce qui a intéressé Denis Savary c’est que l’on puisse quelquefois percevoir le déplacement sonore et avoir l’impression que le son est éloigné comme si l’on était incité à aller un peu au-delà…
BTN : Un peu comme un port incite à partir vers d’autres ports, suppose lui aussi un au-delà.
P R. : Tout à fait. Il y ce lien là, accentué par le fait que l’on pense à des cornes de brume. Le son va se déplacer pour inciter justement au déplacement. Nous appelons ça entre nous des traits d’union. N’oublions pas qu’il s’agit au Crac d’un lieu industriel où le son n’est pas le même dans telle salle où il résonne et trompe, et dans telle autre où il isole.
BTN : Et après la salle du fish-eyes ?
P.R. : Ensuite il y aura la traversée du miroir, que l’on a pu découvrir sur le carton d’invitation, et une photographie particulière, « éloge de la clandestinité (hommage à la Résistance) »,  mot pris dans son sens intemporel. Je me suis représenté dans un agrandissement d’une sorte de photomaton mais j’ai changé mon apparence, sans recours à l’outil numérique. Le cliché s’inspire de celui qu’avaient fait les services cubains au moment où Che Guevara avait rejoint la guérilla bolivienne. Avec une vraie fausse calvitie, une paire de lunettes… On m’y voit sans ma veste et sans cravate, qui sont mes attributs habituels. Une image qui prend le contrepied de mes photos connues et qui paraît  signifier que la photo semble en sommeil, ou clandestinité, dans mon travail par rapport aux objets, sculptures ou installations. En 2008, Au Mamco, j’ai pu franchir une étape et cette exposition en est sans doute la suite enrichie. Dans les deux cas il s’agit d’expérimenter plutôt la troisième dimension.
BTN : Précisons que vous avez beaucoup sollicité votre corps pour des images photographiques, que vous avez aussi beaucoup travaillé des objets insolites comme cette chaise qui se suicide ou de curieuses poignées d’amour et que les effigies de votre corps tiennent des deux, votre image et l’objet sculptural…
P.R. : Oui j’utilise mon corps en tant qu’objet, attitude, et elles sont la suite des photographies, comme si elles en émanaient et s’incarnaient. D’où la traversée du miroir. Mais aussi dans la salle suivante un portrait tragi-comique. Puis un espace d’anticipation proche d’une salle d’attente, collective, avec un agencement de bancs assez rigide, avec une horloge très simple et c’est comme si on se ménageait une possibilité de laisser passer le temps, le temps en soi étant suffisamment considérable pour que l’on puisse lui aménager un espace. J’ai d’ailleurs fait dans le passé un fauteuil à voyager dans le temps. Entre le titre et la réalité il peut y avoir une déception, une frustration.
BT N : Ou de l’humour… Et la dernière salle du bas. ?
P.R. Dans cette salle il y aura une sculpture qui s’appelle  « sculpture déboulonnable »  et qui représente une sorte de dictateur au visage quasi-lisse, comme si elle n’était pas terminée. Elle comportera deux parties sécables au niveau du genou, partie vulnérable du corps. Il faut la voir comme une sculpture non aboutie comme s’il était faite pour l’extérieur, d’où son socle imposant. Enfin à l’étage il y a une installation qui se nomme l’ombre de moi-même, avec mes vêtements posés froissés sur le sol, et l’émergence d’un trait d’union avec la salle du bas. Au fond du couloir il devrait se trouver un objet mystérieux, deux mains qui tiennent un drap avec de pieds qui apparaissent en dessous. Une sorte de camouflage à l’absurde. Dans mon esprit c’est le voyeur. Un personnage énigmatique.
BTN : Pour finir quelle importance accordez-vous à cette exposition au sein de votre parcours déjà fourni ?
PR : Une importance extrême. J’avais eu la chance de bénéficier d’une résidence grâce à Noëlle Tissier et Jacques Fournel qui m’avait beaucoup apportée sur le plan de la réflexion. Cette seconde confrontation est donc chargée de sens et je la vis comme une nouvelle étape. Elle signale l’ajout d’éléments différents, un trait d’union certes essentiel. La pièce du funambule que je n’aurais pas pu faire avant.
BTN : Le funambule c’est pourtant un mot qui symbolise magistralement votre œuvre.
P.R. : Dans cette métaphore ou vision poétique que l’on peut porter sur le funambule, il y a quelque chose comme le fil du rasoir, comme un engagement, ça parle du déséquilibre permanent qui caractérise l’artiste… Cette exposition s’inscrit justement entre le parcours du funambule et ce personnage peint en noir qui se masque le visage comme s’il avait envie de ne pas voir tout en manifestant par son geste le désir de futures découvertes. 28 juin 11.
Jusqu’au 2 octobre, CRAC, 26, quai Aspirant Herber, 34200 Sète, 0467749437