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RETROACTIONS A L'OEUVRE

Que l'oeuvre de Patrick Saytour ait toujours dérangé est une évidence : dès l'époque Supports-Surfaces, il ne joue pas le jeu, très parisien de l'allégeance à l'incontournable peinture américaine; quand on s'obstine à l'affilier encore à ce mouvement il est déjà ailleurs, dans l'exploration des interdits touchant la notion même de goût et ses assemblages de tapis sur balatum, précédés de quelques cocardes, font grincer quelques dents; quand on le croit définitivement rallié la cause des objets, on le voit multiplier les dessins et surtout, scandale suprême, se mettre à interroger son propre itinéraire artistique!

A y regarder de plus près, et s'il me fallait définir d'un mot la postulation qui le guide et m'interroger à mon tour sur la notion même de "rétrospective" qu'il appliqua récemment à une présentation de ses travaux graphiques, j'avancerai sans hésiter le terme de déplacement. - Déplacement des interminables lés de tissu de l'atelier au lieu d'exposition, ce qui l'amène à travailler deux des propriétés formelles inscrites en ce matériau : le pliage et le roulage. Le pli divise d'ailleurs la surface en autant de petits tableaux, auquels le coup de pinceau sert de cadre. On peut évoquer une empreinte de châssis tant il s'agit de rigidifier, à intervalle régulier, la toile libre. Partant de dessin foncier, primordial, déduit de la surface et définissant un espace géométrique en l'occurrence. - Déplacement des toiles loin du mur, soit du fait de leur modalité de présentation (pensons aux tissus brûlés, perforés), soit de leur mise en volume lorsque l'artiste les referme sur elles-mêmes et les épaissit autant que faire se peut. De là à s'intéresser aux objets mobiliers, il n'y aura qu'un pas et les chaises, tabourets, porte-manteaux et autres lampes ne tarderont guère à conduire la peinture de Patrick Saytour du côté de la sculpture ou du design, rédéfinis, frôlés, "déplacés". - Déplacement de ses investigations dans un domaine étranger à la peinture proprement dite, le théâtre, comme acteur ou décorateur, avec en filigrane cette question fondamentale : où s'arrête mon activité de peintre? Suis-je un autre dès lors que je ne peins pas? Du moins pas d'une manière orthodoxe, technicienne. La réhabilitation d'une certaine forme d'artisanat s'impose avec évidence si l'on considère avec quel empressement Saytour a signé les sièges fabriqués à son intention par des carnavaliers niçois à qui il avait fourni ses directives. Cette question des limites de la peinture se retrouve dans les dessins sur micro-fiches présentés entre autres à Boîte Noire dans une oeuvre monumentale achetée par le Frac. - Déplacement de la notion même de goût, dans son obstination à utiliser les couleurs criardes et les textures grossières que notre ethnocentrisme viscéral confinait à l'usage exclusif des minorités défavorisées, maghrébines de préférence. De ce point de vue, les activités "cocardières" de Saytour, outre qu'elles déplacent le statut qu'on prête à la connotation du mot cocarde qui lui sert de titre, anticipe sur le déferlement général dans de multiples secteurs d'activité de ces expressions revendicatives qu'on constate aujourd'hui (et qui sont le fait des dites minorités). - Dans le même ordre d'idée, déplacement de la notion de culture élitiste, laquelle cherche avant tout à témoigner de son époque. Les tapis figurent d'ailleurs des avatars de scènes de chasse désignant une époque et le goût dominant, forcément nobiliaire donc élitiste, d'alors. On voit ce qu'il advient dès lors qu'un tel art se trouve vulgarisé, démocratisé. On peut parler d'un art anti "pop" ou anti "nouveau réalisme" même si ces réalisations paraissent plus populaires et réalistes que celle de ses prédecesseurs ou contemporains (Quand Saytour, peint le drapeau américain, c'est en berne et tronqué, en trompe l'oeil).

Ce n'est pas en effet l'objet de consommation comme tel qui intéresse Saytour, mais ces éléments décoratifs qui meublent l'intimité des gens modestes, ceux dont on dit qu'ils n'ont pas de goût. Pensons non seulement aux tapis, à la tapisserie, mais aux fourrures synthétiques aux teintures châtoyantes qui ne font guère dans la sobriété.

Dans ses assemblages sur balatum par exemple, il utilise des matériaux "tout trouvés" (on devrait dire "tout cherchés" ou "re-trouvés") et comme neufs, mais la pratique de l'assemblage (épinglage, couture...) l'éloigne du "ready made". En revanche l'emploi du balatum ironise sur la planéité de la surface picturale et sur l'invasion des "monochromes". Saytour déplace encore les données du problème en présentant les oeuvres murales de guingois, déséquilibrées à l'instar de nos habitudes visuelles trop souvent guidées par la géométrie de base.

Passons sur le renversement du sol au plafond, sur l'insertion dans certains tapis d'une image sur une autre image. Il me semble que le tissu apparaît de surcroît sur chacune des représentations comme mis en abyme (cape du toréador, voiles des caravelles, vêtements des protagonistes, équipage des chevaux...). Si l'on cherche du baroque... - Déplacement inverse du mur au sol , de la peinture à la sculpture (voire à l'architecture ainsi qu'en témoigne telle commande publique pour une fontaine monumentale) mais sans la revendiquer comme telle. En poussant la peinture dans ses derniers retranchements, en la poussant selon les théories de Thom, à la limite de la catastrophe, on la fait accéder à un niveau nouveau, topogiquement différent (du topologique au territorial, avançait Lamarche-Vadel).

Les objets vont proliférer dans les années 80, et notamment les chaises, dont l'historique nous montrerait qu'elles ne conquirent que très lentement le coeur de nos pièces, leur vocation originelle s'avérant de longer les murs. Quel beau châssis qu'un dossier de chaise! Et quelle belle surface que les matériaux qui la composent! Mais ne comptons pas sur Saytour pour sombrer dans l'esthétisme. Les chaises qu'il s'est procurées étaient de qualité médiocre. Ici encore il les détourne de leur fonction et leur impose des modalités de présentation inouïes.

On aura à y revenir. - Déplacement du néo positivisme sournois qui hante l'effervescence du marché de l'art avec en point de mire rien moins que la notion même de nouveauté. Dans l'expérience nommée Zone libre, avec ses jeunes amis Claude Caillol et Judith Bartolani, Saytour s'est livré à une expérience des plus dérangeantes sur ce qu'il en est de l'antériorité d'une production sur une autre (on sait que certain se chamaillent à propos de quelques trouvailles simultanées).

Les trois comparses ont donc à tour de rôle proposé aux autres un sujet d'inspiration. Peu nous importe dès lors lequel des trois servit de modèle aux deux autres. On a là une démarche qui tourne en dérision l'individualisme forcené qui hante le milieu. Qui trouve, qui copie? Ces questions, ici, sont déplacées... - Déplacement d'une activité l'autre, de la mer à la terre ou du port à la ville en l'occurrence. Patrick Saytour, notamment dans l'atelier Calder dont il fut le résident, a beaucoup travaillé sur la chaîne de bateau, matériau traité d'un seul tenant et laissé à sa libre expression comme aux plus beaux jours de Supports Surfaces. Elle est donc soudée, rigidifiée comme les anciennes toiles dont elle semble la trame démesurément grossie.

 

Elle joue en outre sur la notion d'articulation, si essentielle dans la distribution des plis. Elle est récupérée mais pas dans le but d'exalter ou de critiquer notre époque. Ce n'est pas un temps qui importe à Saytour; c'est "tout le temps" (aussi n'oeuvre-t-il point dans l'urgence de la reconnaissance; il prend "tout son temps" et change de direction quand une exploration lui semble sur le déclin). J'en viens à un point essentiel : il s'agit d'attribuer au matériau une nouvelle vie, les conditions de son émancipation, un autre usage que fonctionnel. Certes la chaîne peut prendre la forme d'une échelle, d'un ceintre, d'un parapluie ou d'un cache-pot. Qui ne voit cependant que cette nouvelle fonctionnalité est purement gratuite, et déplace la notion même de fonctionnalité à tout prix. - Déplacement du concept de "rétrospective", auquel je préfèrerai pour ma part celui de "rétroaction", la nécessité d'un retour sur l'ensemble de la production s'imposant non par vaine présomption mais au contraire par modestie.

Bon nombre d'aspects de l'oeuvre n'échappent-ils pas souvent à son créateur, qui n'apparaîtront qu'avec un tant soit peu de recul (méditant sur quelque chaise en forme de "C U L" par exemple?). Le regard rétroactif (avant de doubler, mieux vaut consulter son rétroviseur) non seulement s'enrichit lui-même de ce passé perçu maintenant comme un corpus sur lequel travailler, mais enrichit ce passé de toute l'expérience acquise. Apparaissent alors des lignes de force, des axes de continuité, des récurrences et au bout du compte une spécificité, un style. Ce n'est pas par hasard si le dessin prime alors chez Saytour. Que sont les volumes sinon des dessins dans l'espace? Qu'étaient les plis sinon les dessins minimaux?

Enfin quel élément plus synthétique que le dessin pour qui embrasse une histoire? N'en assure-t-il pas la quintessence? Ne nous l'offre-t-il pas en réduction. Dans son épure? Ainsi, les séries présentées au château de Castellnou durant l'été 94 sous le titre éloquent de "Puer Senex" doivent-elles moins se lire comme un bilan de diverses expériences graphiques menées antérieurement que comme une réflexion sur la (re)présentation d'ensembles cohérents, animés à présent d'un ordre possible, d'une signification rétroactive. Les dessins n'étaient pas proposés individuellement mais en groupements définis et numérotés.

Des liens émergeaient dès lors de l'hétéroclite et une unité se constituait, déterminant une oeuvre nouvelle, parfaitement inédite et riche d'approches inattendues. Patrick Saytour rapprochant en effet des espaces, des temps et des motifs différents nous incitait à dégager une continuité dans l'anachronique. Ce souci de poser un regard neuf sur ces périodes d'une vie d'artiste (et de vie tout court puisque le théâtre tient la même place que les plis, les chaînes ou les chaises) était rendu sensible par un accrochage judicieux car volontairement surélevé.

Ainsi nous retrouvions-nous dans une position d'humilité, en contrebas, comme désespérément cloués au sol bien en deçà des oeuvres (encadrées, ce qui les rendait d'autant plus imposantes à notre endroit), c'est-à-dire au fond dans la position de l'enfant par rapport à ce qui le dépasse, l'adulte notamment. Nous touchons ici à un point crucial sur lequel je me permettrais d'avancer quelques hypothèses. Ainsi que Freud (les perversions polymorphes durant la prime enfance) ou André Breton (puis Vitrac et ses enfants au pouvoir) qui y voit l'essence même de l'esprit surréaliste (on pourrait remonter à Rimbaud voire à Baudelaire pour qui le génie n'est que l'enfance retrouvée), le continent mal connu de l'enfance marque jamais le destin du futur adulte. Comment parler du passé sans remonter jusqu'en ses sources?

L'enfance est dénuée de préjugés mais pas d'imagination, de la faculté d'associer des idées, d'inventivité, de rêve (Saytour insiste sur cette notion dans un entretien) et de poésie. La notion de goût n'y est pas aussi affirmée que pour l'adulte. En revanche l'interdit et sa transgression y règnent en maîtres. Et qu'a fait Saytour tout au long de son oeuvre sinon transgresser des interdits en matière de goût, de logique et de bon sens? Les chaises s'émancipent et font la fête quand il les manipule (Ah, si les rapaces des vernissages pouvaient en fairet autant!). Saytour, comme Artaud dans son théâtre, les dote d'un grain de folie.

Il les surélève, les déséquilibre, les scelle à sa fantaisie. L'enfance retrouvée, tout leur est permis : le grotesque et le jubilatoire; l'original et le convivial. Tout pour qu'elles échappent à leur fonction utilitaire, partant rationnelle, pragmatique et... adulte. Et que dire des sièges réalisés pour le centenaire du carnaval où Saytour donnait volume à la lettre (le mot CUL qui lui est nécessaire et en constitue la métonymie) et dessinait les mots dans l'espace à la grande joie des petits et des grands? Voir le mot s'incarner en même temps que ce qu'il désigne : quel linguiste osera parler dès lors d'arbitraire du signe? Et quel art de la correspondance dont la poésie nous a donné un équivalent sous la main à plume du génial Arthur, lui même à la recherche des images perdues de la divine enfance?

J'ai parlé d'associations d'idées : Saytour assemble des objets contradictoires mais dans le rêve de l'enfance, tout est rendu compossible sur le même plan et les antinomies n'existent guère. Quel enfant n'a jamais bricolé à partir d'un matériau de fortune une forme que ledit matériau lui impose? Saytour n'opère pas autrement quand il nous érige l'une de ses lampes d'un seul tenant, à force de chaînes dressées comme des serpents obéissants à leur maître-charmé? L'enfant va au plus simple, sans préjugé.

Aussi accède-t-il à l'essentiel. Pas facile de retrouver plus tard ce privilège, surtout pour qui les oeillères ne poussent qu'à foncer droit devant soi. Quant à l'interdit, la transgression, nous pourrions évoquer le feu perforant les motifs fleuris des anciennes toiles. Et que dire de l'importance du ludique dans cette production? La chaîne de bateau elle-même, loin de glorifier les objets-cultes d'une époque, ne retrouve-t-elle pas, grâce aux réalisations de Saytour, une nouvelle enfance? On croise ici l'ironie chère à cet artiste. Non seulement la chaîne n'est plus synonyme d'arrêt ou de repos forcé (chacun sait que les marins n'aiment que leur mer) mais elle se prête à de multiples transformations.

A bien y réfléchir je me demande si Saytour, qui avouait récemment dans un entretien que ses premiers travaux étaient avaient été surréalisants, n'a pas rencontré empiriquement cet état d'esprit qui fit la grande force du surréalisme initial et qui se libérant des chaînes morales, logiques et esthétiques, s'efforçait de redécouvrir l'autre en nous, qui ne s'embarrasse guère de contraintes justement. Le regard rétroactif réserve décidément bien des surprises à qui s'obstine et a pris le pli... De pli parlons-en : Ils sont le dessin fondamental, déduit de la toile même. J'ai eu par ailleurs la chance de voir des travaux des années 6O à partir de carte de géographie et jouant sur les plissements de terrain. Le dessin est essentiel dans l'oeuvre de Saytour. O en trouve des occurrences tout au long de son oeuvre.

Sans doute Puer Senex nous en fait-il prendre conscience. C'est que davantage que la couleur, toujours un peu "primaire", il se situe dans cet entre-deux poreux soulignant le passage de la passivité à la maîtrise, de l'âge de l'expérience à celui de la sagesse, bref celui de l'enfance à l'adulte, de l'indéterminable au civilisé. Rappelons la définition de Baudelaire : Le génie n'est que l'enfance retrouvée, mais il s'empresse d'ajouter dotée d'organes virils et de l'esprit analytique. Rien de plus étranger à cette production qu'une régression infantile. Le dessein est à la fois plus modeste et plus ambitieux : recueillir le meilleur de l'enfance, ce qu'il en reste quand on en a tout oublié, ses "plis", ses "dessins". En retrouver l'épure donc.

C'est à ce prix qu'on aura quelque chance de rasséréner la pratique picturale dans son ensemble, d'en "déplacer" les références et les valeurs, de l'aider à assurer son essor vers un genre nouveau qui, tout en tenant compte de l'acquis dont il aura cherché à saisir l'épure, oeuvrera vers les amériques de l'art avenir. Il y a du Christophe Colomb chez Patrick Saytour. Il ne m'étonnerait point que ses tapis s'envolent comme des caravelles. Bernard Teulon-Nouailles. 1-10-94