BERNARD TEULON-NOUAILLES

 

 

 

LA TORNADE BLEUE


BERNARD TEULON-NOUAILLES

 

 

 

LA TORNADE BLEUE
(Nouveau conte moral)



 

On apprend à tout âge et au fil des ans.

 

 

                                                                   

                                                                             I

On est tous des accros du texto. On oublie que les textos, pardon les SMS, peuvent également susciter des drames. Je suis bien placé pour en parler. J’en ai vécu un des plus tragiques. Comme au bon vieux temps.
Tout a commencé par une rencontre. La première fois que je l’ai vue, vers la fin de l’été, quasiment en automne, elle m’avait invité sans me connaître, sur ma seule réputation de collectionneur. J’ai tout de suite senti qu’il allait se passer quelque chose de nouveau dans mon existence. Je vivais quasiment séparé de mon épouse, Iris, une féministe convaincue, d’ailleurs sempiternellement par monts et par vaux. Le travail, féminin, suppose de multiples émancipations. J’étais un familier du milieu de l’art, c’est vrai, j’ai depuis longtemps aimé rencontrer les artistes, plutôt femmes (Je le confesse, elles me paraissaient plus rigoureuses dans leurs audaces), et plutôt d’origine européenne, notre nouvelle « patrie » : des hollandaises, allemandes, belges, scandinaves, slaves, britanniques, baltes  j’ai toujours prisé les séries des sept ou de douze - russes même. Peu de françaises…  Ma collection se montait à une bonne cinquantaine de tableaux et dessins, encadrés principalement. Les amis artistes et les artistes amis aiment bien m’y rendre visite. Les galeries associatives du grand Sud organisaient des échanges avec certains lieux alternatifs de tous ces pays, pas si lointains au fond, et je dois avouer que je n’étais pas peu fier d’avoir acquis des travaux d’artistes de renommée internationale, du temps où elles  n’étaient pas connues, où leur côte était encore abordable et certaines m’en étaient reconnaissantes.
Je travaillais dans une agence d’architecture, où je gagnais convenablement ma subsistance. Pourtant, chacun savait que je menais une double vie. J’avais hérité d’un joli petit pactole, familial, du genre que l’on dit inespéré, dont on rêve toute sa vie, sans jamais réaliser ses rêves : il me permettait de donner satisfaction à mon désir le plus cher de me constituer une modeste collection, un peu particulière, autant d’œuvres que d’artistes, car j’ai toujours privilégié les relations humaines au quotidien. L’activité ne manquait pas dans la boîte où je travaillais. Il avait suffi d’atterrir dans la bonne ville : celle qui se sent suffisamment intrépide pour nourrir certaines aspirations. Et tel était le cas. Mon cabinet d’architecture également nourrissait quelques ambitions. Je n’y habitais pas au demeurant, dans la ville je veux dire. Comme tout architecte qui se respecte, je lui préférais une station balnéaire bien connue pour ses pyramides artificielles et son point zéro.
Revenons à celle qui nous intéresse, tout le reste importe peu (Concentration !) : elle était finlandaise et sa nationalité manquait à ma collection, forcément puisque la Finlande ne fait pas partie de l’Europe. Je ne la décrirai pas car chacun projette sur l’écran bleu de ses fantasmes la représentation qu’il se fait de l’autre, en l’idéalisant toutefois. Ce n’était pas qu’elle était très belle, non. C’eût été trop facile.  Si dans l’ensemble, sa plastique était agréable à regarder, on la disait plutôt jolie, dans le détail, elle n’eût guère été totalement à son avantage… Traits émaciés (Elle avait dû abuser de la cigarette ?), nez sans doute un peu long, quelques disproportions entre le buste arrogant, la taille et les jambes plus fines (du genre qui plaît aux obsédés des grosses poitrines), les fesses plutôt plates alors qu’Iris m’avait séduit par sa cambrure à la Birkin… Non, son charme provenait d’ailleurs : il se dégageait de sa personne une aura naturelle qui me faisait signe : Elle était de taille moyenne, et plutôt mince, atout non négligeable par les temps qui courent. Tout de suite, elle avait fait montre d’une familiarité spontanée. Dix minutes après avoir pénétré l’antre de son atelier, en cœur de ville, au fond d’une impasse et de plain pied, recommandé chaudement par une galeriste qui l’avait présentée dans un salon du dessin, et comptait sur sa commission au passage, j’avais l’impression de la connaître depuis toujours. Il y a des évidences comme ça… Essayez donc de lutter contre… D’aucuns diraient que celles-ci relèvent du fantasme. Je dirais c’est la fatalité.
J’avais été frappé, durant mes études, par la manière dont Montaigne évoquait sa relation, fusionnelle, avec son frère de cœur, Etienne de La Boétie : une âme à deux corps, disait-il, en empruntant aux Anciens. Même s’il n’envisageait l’amitié qu’entre deux êtres virils, effectuant au dernier moment quelques encoches à ses principes avec sa fille d’alliance, Marie de Gournay, je me plaisais à imaginer que, si un jour je devais découvrir l’âme sœur, en tout bien tout honneur disent les hypocrites, il se pourrait bien que ce fût-elle. En tout cas, elle s’en rapprocherait sensiblement. Je voulais en avoir le cœur net. Et plus que net, Inter-Net, devrais-je dire. Car Montaigne écrivait de longues lettres, j’avais bien du mal à fignoler de courts textos.
En plus, nous étions tous deux, chacun de son côté, à l’âge où, forcément, l’on commence à se poser des questions et où la quête de sérénité, de profondeur, l’emportent sur les assauts immodérés du désir fou. Elle la trentaine bien entamée, on sait combien Balzac prisait cet âge (Et justement sa comtesse de future épouse, il l’avait « prisée », tout d’abord de manière épistolaire, jusqu’à la mort, « peuchère », une fois le mariage consommé); je m’approchais vertigineusement de la cinquantaine pour ce qui me concernait. Je ne dirais pas que cela me pesait, la vie m’avait épargné, j’avais été exempt de maladie grave - excepté le fait que je n’avais pas d’enfants reconnus, et j’avoue que la perspective d’une postérité déficiente me dérangeait quelque peu. J’en aurais bien voulu avec la femme de mes rêves oui mais voilà encore eût-il fallu que cette dernière existât, qu’elle le sût et qu’elle m’acceptât tel que j’étais, avec mon petit boulot « plan plan » et mes velléités d’obsessionnel de la collection, disons futile. Et qu’elle n’en eût pas, de son côté, des enfants,  je veux dire : les enfants des autres sont toujours chiants, ou alors qui vivraient avec leur père, et que l’on ne verrait que de temps à autres, éventualité assez rare, il faut le souligner. Or elle n’en avait pas, pas encore. Les créateurs ont tant besoin de liberté.
Et puis quoi ! Je n’étais pas un artiste. Je les fréquentais certes, je leur achetais régulièrement des toiles et dessins… J’aurais aimé faire partie de leur confrérie, de passer du dessin fonctionnel à quelque chose de plus créatif, de plus personnel… Je crayonnais de temps à autre sans jamais toutefois montrer quoi que ce soit à qui que ce fût. Et le temps passait. J’assistais au défilé des ans. Puis il y eut le seuil de cet atelier. Je fus autorisé à y entrer. Et dès lors tout changea.
Elle peignait et dessinait des larmes, ce fut la première chose qui me frappa, des torrents de larmes surgissant d’une source, invisible, qui se situait hors cadre et que l’on supposait devoir être une résurgence, ou mieux une fontaine, puisque une série de ses œuvres portait ce titre. Elle évoquait d’ailleurs Marcel Duchamp et sa chute d’eau du musée de Philadelphie. On voyait en outre, sur la gauche, se profiler une sorte de paroi pierreuse qui me semblait être un antre ou une grotte et son jaillissement magique constituait ce que j’ai nommé un torrent tumultueux. L’originalité tenait à ce qu’elle les figurait en bleu, ces larmes, et l’accumulation de ces dessins distincts finissait par donner une unité picturale à l’ensemble. L’ultra déterminé, à l’origine, pouvait passer pour de l’indéterminé dans son aboutissement visuel. L’accumulation, menée jusqu’à saturation, nous fait basculer dans l’uniformité. Si l’on regardait de plus près, le mot « larme » apparaissait en traits extrêmement fins dans le contour du motif. Un peu plus tôt, avant les larmes je veux dire, elle dessinait des mots, le mot Ciel en particulier, souvent en spirales ou en cercles bleus, rehaussés à l’aquarelle, bleue évidemment. On en repérait partout, de ces Ciels sur le sol de son atelier.
Techniquement, elle recourait à l’ordinateur, imprimait l’esquisse, puis retranscrivait méticuleusement sur la toile, toujours à l’encre bleue, au pastel, à l’aquarelle bleue. Elle patinait ensuite selon diverses techniques, assurant cette unité indéniable qui caractérisait sa production.
Car tout était bleu chez elle, ses pulls et ses T-shirts, ses foulards et bien souvent ses pantalons, ses chaussures, ses bas l’hiver. Toutes les nuances y passaient, du ciel à la nuit, du turquoise au cobalt, même si elle privilégiait les teintes claires. Elle était la tornade bleue et l’on sait tous que s’exposer à une tornade n’est pas sans danger pour peu qu’on l’affronte, le cœur trop léger, - et le mien se portait alors en bandoulière, comme dit la chanson. Cœur à prendre, ou à laisser, en tout cas cœur en danger. Quant aux larmes, nul n’ignore leur pouvoir sur nos sensibilités exacerbées… Toute âme un peu sensible ne pouvait que « craquer » devant leur déferlement répété, quasi-obsessionnel et qui laissait soupçonner de terribles secrets, de famille ou de vie. Nous vivons un début de siècle à pathos, où l’empathie domine, en apparence pour le meilleur. On est tous solidaires de, affectés à vif par, on se découvre en osmose avec… Pourtant : Qui ne sait qu’un Bien apparent peut souvent susciter un Mal ultérieur ? Ainsi, entrais-je en sympathie. Autant dire en la grotte. Aurais-je dû ? On est candide à tout âge…
La seule fois où j’eus la chance de monter à son premier étage,  juste au-dessus de l’atelier, je constatais que son appartement était meublé de même : Fauteuils et canapé en cuir bleu clair (d’occasion, précisa-t-elle, payés avec la vente de sa première œuvre, période pré-lacrymale), affiches de Klein, de Picasso en période de misère (d’où les fesses de miséreux ?), et puis cartes postales de Marc ou Kandinsky, époque Cavalier bleu évidemment. J’ai cru identifier un Hantaï période froissée… Quelques artistes féminines que je ne connaissais pas… Jacques Monory avait droit à plusieurs posters. Ce figuratif  (que l’on disait « nouveau » dans les années 70) avait exercé une grande influence sur sa propre production, laquelle traitait également de la violence et de l’indifférence en milieu urbain. Elle avait laissé quelques toiles au sol, que l’on pouvait consulter. Des personnages, parmi lesquels on reconnaissait sa frêle silhouette en fuite, traversaient le tableau, sur un fond de métal et de verre, dans une ambiance froide, pour ne pas dire glacée. J’étais moins sensible à cette production, proche de l’hyperréalisme, à l’aérographe, témoignant néanmoins d’une indéniable maîtrise technique.
Quelques photos extraites de la presse étaient punaisées ça et là. Je me souviens de la forêt d’amour d’une artiste japonaise, prénommée Rieko, je m’en souviens car j’avais une copine qui portait ce prénom.
J’oubliais : Quoique brune aux cheveux longs et raides, je ne l’avais pas remarqué à l’origine, et j’aurais été bien incapable d’être très précis à ce sujet : elle avait les yeux bleus, ce qui n’est pas toujours une garantie de transparence. Le beau temps menace ! disent les suisses. Je ne sais pas pourquoi, dans mon souvenir,  je l’avais associée à une servante qui, dans une nouvelle de Rémy de Gourmont, se disait quelque peu sorcière et capable de vous noyer du regard. En jouant de ses yeux d’eau précisément. C’était pour moi une hantise – la noyade, je veux dire. J’ai toujours pensé que je mourrais noyé, émule de Jack London, ce qui ne m’empêchait pas d’apprécier les activités sportives comme la planche à voile ou tout bonnement la pêche en mer. Mourir noyé : Je ne croyais pas si bien dire.
Dans l’atelier, elle parla de ses origines, dans un pays de la Baltique, des rares souvenirs qu’elle en avait (Sévérité de la mère à son égard, incompréhension liée à l’absence du père et motifs inexpliqués du départ vers la Finlande, assez jeune au demeurant – sept ans ?), et je ne pus m’empêcher de lui déclarer que l’absence de lumière qui caractérise les régions nordiques, proches du pôle, la majeure partie de l’année, s’était manifestement logée non seulement dans ses yeux mais aussi dans le regard qu’elle portait sur le monde. Un regard pur et transparent. Cela sembla la toucher. Elle paraissait émue. La galeriste m’avait dit que c’était une artiste qui avait « des couilles ». Je fus donc surpris et sa réaction me mit sinon en appétit du moins en empathie, si je puis dire.
Néanmoins, tout cet étalage de bleu avait tendance à atténuer la force de son regard, si bien que l’on finissait par ne plus le voir, si je puis dire, disons plutôt par ne plus le remarquer. J’en arrive à me demander si le bleu des vêtements n’entrait pas directement en concurrence avec celui de ses yeux de sorte que celui qui n’aurait vu dans son être entier que son regard et rien d’autre, l’aurait bien cherché… Elle voulait sans nul doute les faire oublier, ses yeux, qu’ils soient bleus ou tirant sur des nuances radiantes. Peut-être signifiaient-ils plus pour elle que pour toute autre femme « normale ». Ils avaient vu, ou vécu, des drames et en étaient sans doute en partie responsables, ce que je ne compris que plus tard.
Elle-même ne pleurait jamais. Toutes ses larmes passaient dans ses tableaux. Elle avait tellement pleuré dans sa vie que la source réelle était tarie. Celle du tableau, insatiable.
Par ailleurs, elle était l’étrangère. Une fille du Nord, ainsi que le dit un autre morceau, d’un nobélisé de la pop engagée. Née quelque part du côté de la Baltique, dans la banlieue de Tallinn exactement, d’une mère estonienne et d’un père français, qui avait eu la lumineuse idée de la reconnaître avant de retourner dans sa région, la nôtre précisément. La mère avait depuis refait sa vie, d’abord dans son pays d’origine, puis à Helsinki, où elle travaillait à l’ambassade de France. Sa fille, retournait la voir deux fois par an, dans les périodes creuses relatives à ses travaux « alimentaires » sur lesquels je reviendrai, et y retrouvait sa famille recomposée, ses anciens amis, ses amours de jeunesse. Elle s’appelait Emma, mais pour les besoins de cette fiction j’eusse pu tout aussi bien la nommer Agnetha, ou Rikka ou simplement Eva - et j’ai cru comprendre qu’il s’agissait d’un pseudo, acquis au tout début de ses activités artistiques.  Emma et ses yeux d’eau qui venaient du froid. A vingt ans, elle était descendue rejoindre son père, chef d’entreprise dans le mobilier que l’on dit design. D’où les canapés en cuir, bien moins chers que de coutume. Sans trop s’investir disons qu’il l’avait aidée les premiers temps à s’installer. En tout cas, il ne l’avait pas catégoriquement rejetée. Elle avait ses raisons, de quitter son pays d’adoption, ce qu’il souhaitait de son côté c’est qu’elle lui f…  la paix… Il avait assez de problèmes avec ses diverses progénitures et ex-compagnes survoltées.
En saison, elle vivotait du côté de la petite Camargue, et de l’étang du Bacarès principalement, au bord de la grande bleue, plus exactement. Elle écumait les stations de la côte. Des Saintes-Maries jusqu’au cap d’Agde, poussant parfois jusqu’à Canet Plage et Collioure. Elle aussi avait deux vies : dans son atelier de la grande ville, elle peignait des œuvres ambitieuses, émouvantes, pas très complaisantes envers les goûts du public, qui commençaient à être reconnues toutefois, dans un petit cercle de connaisseurs, et plutôt du côté de Paris, dans une galerie rue Mazarine – et surtout, m’avait-on dit, à l’étranger, en Allemagne notamment. Les fameuses œuvres en bleu. Elles assuraient sa naissante réputation. Or tous les soirs, depuis douze ans, dans les restaus des ports de plaisance, elle tirait des portraits, esquissait des croquis de groupe, excellait dans la caricature et, ma foi, il semblait bien que cette activité vespérale et nocturne rapportât durant la belle saison, de quoi vivre le restant de l’année. Elle avait deux vies, ai-je dit : on ne fait jamais assez attention à ce style de détails. La seule fois où je l’ai vue pratiquer cet exercice, c’était tout à fait par hasard, dans ma station d’adoption, on ne se connaissait pas encore. Je ne pouvais la manquer : elle ne passait pas inaperçue. Le bleu était déjà plus sobre : Un jeans délavé, un simple T. shirt et… d’imposantes lunettes de soleil. La nuit tombe tard, l’été…
En même temps, je me connaissais suffisamment pour savoir que, si je m’emballais plutôt vite, il suffisait d’un rien (Une dent cassée, comme dit Albert Cohen se moquant de la passion d’Anna Karénine pour son superbe militaire, des jambes mal rasées, une crotte dans le nez ! ) pour que je bascule dans l’excès inverse. Une déception momentanée, un effet de porte à faux, une grimace sur une photo ratée et nous voilà dessillés. Souvenons-nous du Swann de Proust et de ses intermittences. On croit vénérer éperdument et l’on s’est entiché d’une illusion, ou de l’image flatteuse que l’autre nous renverrait de nous-mêmes si tant était qu’il répondît à nos sentiments. Revenons à l’essentiel : j’étais persuadé qu’il allait se passer quelque chose, sans doute ; je n’aurais su encore dire quoi, ni au fond pourquoi. Des yeux bleus, ça fait un peu cliché.  Et il s’en promène un peu partout dans les rues, sur les écrans, dans notre entourage même. Certains font peur, accentuent la laideur. On va souvent chercher bien loin…
Le prétexte me vint lorsque j’acquis, au bout de quelques visites en son atelier, si l’on peut appeler ça un atelier, une lacrymale œuvre d’elle (Elle s’arrangerait avec la galeriste !). Un torrent d’eau sur une toile, de dimension raisonnable mais humaine, partant du coin supérieur gauche et dévalant dans le coin inférieur droit. D’aucuns eussent pu la croire abstraite. Elle me dit, avec son accent nordique, si caractéristiquement féminin, (Comment si peu de chair peut-il produire un tel organe, d’une telle gravité, paradoxalement quasi virile, dans l’intonation ?), elle m’avoua donc, disais-je, que le lieu d’où provenaient les larmes, la source imaginaire, hors du tableau, se révélait en effet, ainsi que je l’avais bien senti, une sorte d’antre, ou de grotte, en lequel se protéger des agressions extérieures. L’idéal pour elle eût été qu’un acheteur (une acheteuse) eût pu la rejoindre quelque part dans ce lieu utopique, baigné de larmes où se consoler mutuellement des meurtrissures du mal vivre : la solitude, les abandons, l’ingratitude. Le bruit et la fureur du monde réel, quoi !
Il n’en fallut pas plus pour enflammer mon imagination.

II

Il faut se méfier des mots. Surtout quand on n’est en rien un professionnel de l’écriture. J’en ai fait l’expérience, enrichissante et douloureuse. C’est un peu le sujet de ce qui s’écrit dans ce récit, on appréciera l’anagramme. Car après trois visites, plutôt brèves, et mon achat larmoyant, tout en grâce lumineuse, avec quelques irisations dans la partie inférieure dont j’aurais dû me méfier, après la troisième visite donc, je me sentais bien sans doute, très satisfait de mon choix, et pourtant quelque chose n’allait pas, me rendait morose : j’éprouvais comme un sentiment de manque.
Ceux qui ont été un tantinet les « accrocs » d’une passion particulière quelle qu’elle soit (Jeux vidéos, cinéma porno, poker ou jeu de dames et d’échecs, et textos évidemment…), me comprendront. Je ne savais pas encore de quoi mais j’étais en manque. Sans doute souffrais-je de l’absence d’une amie à qui me confier à ce moment-là, ou ainsi que le suggérait Montaigne, citant le discours d’Aristophane durant le Banquet de Platon,  de ce qu’il est convenu d’appeler une âme-sœur. J’avais envie de la revoir évidemment. Il faut préciser, car c’était un sentiment nouveau pour moi, que je n’y mêlais pas, ou si peu, le désir sexuel. Entendons-nous bien : je n’étais pas bégueule… Simplement aux alentours du milieu de la vie, on a envie de passer à autre chose, à d’autres types d’émotions, ou de valeurs. Il ne faut jamais jurer de rien et, comme l’on se le disait entre boutonneux, pendant les pires moments de la prime adolescence, frustrée et impuissante : Elle serait dans mon lit, je n’irais pas me coucher dans la baignoire. Or, je n’avais pas de problème de ce côté-là, n’ayant de surcroît jamais mêlé le sexe aux sentiments, et ayant pris la vie telle qu’elle se présentait à moi, riche en rencontres et en échanges épicuriens, y compris avec Iris au début de notre relation. Des femmes délaissées, j’en rencontrais des tas dans mon milieu : A ne considérer que les ex, abandonnées, de mes collègues (Régine, Nadine, Joëlle…), j’avais de quoi me sustenter jusqu’à la fin, sinon de mes jours, du moins de mon endurance sexuelle, naturelle je veux dire.  Une stagiaire, dont je faisais presque deux fois l’âge, m’avait même fait, récemment,  des avances par collaborateur interposé. J’avais poliment décliné l’invitation. J’y reviendrai. Cependant, je m’accommodais de la défection temporaire de ma chère et tendre, et me sentais trop seul, entouré certes ou mal accompagné, et au fond très solitaire, du moins dans la durée. Ce que je dis peut paraître un peu macho (mais à qui ?)… C’est ainsi que je le sentais…
Tout de même : il eût paru suspect que je me retrouve comme par hasard dans les cafés et restaus des stations balnéaires où elle exerçait son activité secondaire,  je veux dire alimentaire, sachant de surcroît qu’elle ne tenait pas à ce qu’on l’y vît (que je l’y visse ?). Il eût semblé que je la suivais à la trace, voire que je la harcelais, et que mon achat n’était qu’un prétexte pour créer d’autres rapports que ceux dictés par la simple concordance esthétique. On peut se sentir à l’aise quand nulle inclination ne vient se mêler à une relation. On peut devenir gauche, quasiment timide dès que le sentiment s’en mêle.
Elle m’avait demandé de revenir en l’atelier, récupérer son, en fait je veux dire, mon œuvre, le temps de régler quelques menus détails techniques concernant cette acquisition, protections et encadrement, retouches et fixations ça et là, et je savais qu’il me restait douze jours avant l’échéance. J’ai toujours été sensible à la symbolique des chiffres, surtout ceux relevant d’une série complète. Et, avec le douze, on est servis : douze mois dans l’année, deux fois douze heures pour faire un jour, douze commandements du nouveau testament… douze chapitres dans ce livre…
C’est là qu’a commencé l’affaire des textos, pardon des SMS. Je me mis en effet en tête, et m’empressai en conséquence, de lui faire une proposition qu’elle ne pouvait, selon moi, refuser : il s’agissait de rédiger à son intention des pensées quotidiennes, assez courtes au demeurant (Je me savais incapable de développer), dont le prétexte était, qu’elles pourraient sinon égayer, du moins nourrir sa propre réflexion d’artiste œuvrant en solitaire – et qu’elle répondrait si elle le voulait, si ce que j’avais à lui signifier lui parlait, l’interpellait. Cela m’aiderait à patienter avant de récupérer ma toile, arguais-je, ce qui sembla l’amuser au point de me promettre de se prêter au jeu, dans la limite de ses disponibilités car elle était très occupée, ajouta-t-elle. Pas au point néanmoins de ne pouvoir me consacrer quelques minutes par jour…
Le soir même je mettais ma proposition à exécution, par « short message service »,  pour la première fois. J’avais rédigé de manière à la fois drôle et révérencieuse. Il faut toujours solliciter la part enjouée de la nature humaine, laquelle brise les défiances. Quelque chose du style : Me permettez-vous, chère artiste lacrymale, d’apporter un rayon bleu dans le fond de votre regard d’eau ? Ce sera une manière de visiter cet antre qui bientôt sera constamment sous mes yeux ? Elle confirma par une icône souriante et une  confession encourageante : J’ai justement besoin de lumière au plus profond de mes toiles en ce moment. Le rayon bleu me mettra du baume au cœur. Et mon antre est bien sombre quand nul ne la visite… Je trouvais sa réponse bien tournée. Elle maniait bien la langue française. Nous avions au moins ce terrain d’entente.
Un texto par jour, ma foi, pour une amitié naissante ce n’était pas la mer – y compris de larmes – à boire. Ce fut ainsi que tout commença.
Mes pensées étaient vagues, c’est le cas de le dire. Telles les vagues déferlantes de ses torrents. Certes, en dessinant mes plans et en fixant mon écran, il m’arrivait de décrocher et de me perdre en quelque songerie picturale. Néanmoins je n’étais pas, loin de là, et jusque-là, ce qu’il est convenu d’appeler un rêveur. On peut même affirmer le contraire : Je préférais la réalité brute et ses exceptionnelles offrandes.
Je ne puis cependant nier que, ce qui me plaisait, chez les artistes que je rencontrais, c’était leur capacité sans doute à côtoyer les nuages, à condition qu’ils sachent passer du rêve à la réalité et de la réalité au rêve, à créer des passerelles, bref à affirmer leur subjectivité prospective et perméable.
J’eus alors l’idée, le premier jour de mon attente (Appelons le 12 - 1) d’évoquer une passerelle invisible, qui allait nous relier à son antre, disons plus joliment sa grotte secrète, si je puis m’exprimer ainsi. C’est exactement ça, me répondit-elle, vers midi. L’idée de la passerelle me plaît. On s’en servira pour écarter les intrus qui nous embrouillent l’existence, on s’éloignera de leur cupidité, mesquinerie ou intolérance. Ce sera notre secret à nous, précisa-t-elle, en terminant par une icône souriante, on dit un smiley je crois. Je lui demandais si elle invitait ainsi beaucoup de monde et elle répondit : Pas vraiment… avec une icône qui clignait de l’œil.
Je démarrais en m’invitant dans son domaine. J’avançais les quelques idées sur l’art qui guidaient mes achats : L’œuvre dépendait de codes,  de contraintes et de respect des règles. Or, ce qui nous faisait vibrer en elle, c’était sa faculté de les oublier de temps à autre et de se laisser porter par l’instinct, la spontanéité, l’authenticité transgressive. Il  en était de même dans la vie, régie par le principe de réalité et des pieds sur la terre. Elle serait insupportable souvent  sans la part de rêve ou d’enthousiasme qui la reconduit continuellement. On vit alors des moments de bonheur pur. Et quand le rêve rejoint la réalité, même si ça ne dure que quelques secondes,  c’est le paradis sur terre. Ou quelque chose d’approchant. Trop long, mon texto, je le reconnais, ça m’avait occupé un bout de temps.  La réponse ne se fit pas trop attendre, disons le temps qu’il faut toujours un peu après midi. Cette relation s’engageait bien. Ce que je disais la séduisait… Elle se retrouvait dans cette façon d’aborder l’art. Et il se pourrait même que cela lui inspirât quelques esquisses d’un travail à venir. Inspirer les artistes : quand on rêve d’en être un, que vivre de plus gratifiant ?
L’inconvénient des textos, pardon des SMS, c’est que la réponse est souvent différée…
Je poursuivis plus galamment : C’est très agréable le matin de savoir que l’on s’apprête pour un rendez-vous charmant avec la belle dame de ses « pensées » (si je puis dire).  On cherche quelle va être celle du jour tout en sachant qu’elles ne peuvent être toutes de la même valeur, certaines seront utiles d’autres pas forcément. Elle répondit qu’elle attendait ses pensées avec impatience, quand l’atelier ne la monopolisait pas trop, que les premières reçues, au matin, à l’heure du petit-déjeuner, lui avaient déjà suggéré quelques prolongements ou variations par rapport à  ses thèmes de prédilection. Qu’elle était ravie à la fois de notre rencontre, de mon intérêt pour son travail et de nos premiers échanges qu’elle considérait comme un privilège.
Je sais qu’ensuite, avec plus de difficulté car je ne suis pas à proprement parler un imaginatif, je lui indiquai combien  j’étais heureux, de mon côté, de ces premiers échanges et quels avantages je trouvais à avoir ce droit de la visiter dans son antre intime : Le monde s’abstrayait. On oubliait tout autour de soi : contraintes, ennuis, tracasseries et l’on savait que l’on allait commencer la journée par un moment de pur bonheur, vécu au moment présent. J’insistais sur cette notion de « présent », que l’on ne vit jamais assez pleinement. Il ne fallait surtout pas y mêler l’avenir ni les fantômes du passé. Le présent est ce qui nous sauve et il contient à lui tout seul le fameux paradis que cherchent en vain les apprentis mystiques (Où allais-je chercher cela ?). A condition de le garder secret. Révéler, c’est briser le rêve. Et de la remercier de me faire vivre cet édénique moment de pur présent (Je jouais sur l’ambiguïté du mot puisqu’un présent est aussi un cadeau), à l’instar des troubadours de l’ancien temps, présent que je redécouvrais en l’évoquant, et dont je ne soupçonnais pas l’existence, cette existence-là, avant de me mettre à pianoter sur le clavier (Les idées venaient toutes seules). Elle trouva formidable l’idée du présent, laquelle correspondait métaphoriquement à son antre, d’un point de vue spatial, il est vrai. Et puis l’antre la grotte, ça avait quelque chose de préhistorique, d’ancestral. Toute la mémoire du monde, tout l’art du monde pouvait s’y donner rendez-vous, toute la pensée aussi. Nous n’avions qu’à la recueillir précieusement afin d’enrichir nos échanges…
Et nous serons les nouveaux Eve et Adam, surenchéris-je ; Elle répliquait d’une dizaine de smiley souriants et un clin d’œil.
Cela commençait sous les meilleurs auspices. Bienveillance réciproque, respect mutuel, platonisme absolu… Bon l’image de la passerelle, par-dessus le torrent de larmes ne me semblait pas d’une profondeur exceptionnelle - j’eusse sans doute pu trouver mieux. En tout cas, si j’avais été un vrai poète, sauf que je n’étais qu’un médiocre architecte, et plus un exécutant qu’un véritable créateur, doublé d’un amateur d’art, un néophyte au fond. Ma pensée de la passerelle, je n’en étais pas toutefois peu fier. J’avais l’impression d’avoir marqué un point.
Je remettais ça le jour suivant, plus par affèterie, ou du moins par recherche d’un minimum de préciosité stylistique, disons-le plus clairement par quête d’un effet à même de me faire bien considérer, voire d’étonner mon interlocutrice (et moi-même, par surcroît) en la flattant quelque peu, que pour exprimer une émotion sincère - je n’en étais pas encore là. Du moins le croyais-je, gros ingénu que j’étais. En fait, j’étais pris au jeu, au piège même. Ainsi m’appuyais-je sur sa production d’alors pour évoquer les quelques larmes qui me montaient aux yeux quand je pensais à ses toiles et que j’avais bien envie d’ajouter au tableau, espérant qu’en tombant dans son eau, elles se transforment en perles - et peu importait alors si l’on s’y noyait, comme on se fût noyé dans la mer bleue de son regard (Bon je sais, ça fait un peu vieillot). Ces perles pouvaient devenir un trésor dont nous seuls profiterions (Je n’osais pas dire « jouirions », c’eût été, pour l’heure, abuser du sens propre). J’étais très satisfait  de ce cliché que n’auraient pas renié poètes de la Pléiade et les amateurs de blasons du corps féminin.
La réponse tarda. J’avais tapé mon texto le matin. La journée au boulot fut maussade à l’instar du temps instable. Je devais tenir compte de ses activités, soit en l’atelier, soit dans les cafés chics, salons de thé et restaus. Elle ne me parvint que le lendemain au réveil. Je passais alors une mauvaise nuit, tournant et retournant dans ma tête, les termes que j’avais utilisés et qui auraient pu déplaire, ou déconcerter. La passerelle n’était peut-être pas si stable. Mon compliment avait été peut-être prématuré. Je pouvais toujours revenir en arrière. Je cherchais en vain des moyens de rattraper le coup et m’apprêtais, juste avant de partir au boulot, à m’amender, sans trop savoir ce que j’allais imaginer en tant que reniement, quand la réponse me parvint enfin, enveloppée d’excuses familiales - c’est vrai que l’on est très égoïste envers l’autre que l’on suppose disponible à la mesure de nos désirs : une demi-sœur à visiter, son père, des préparatifs à régler...
Bien sûr que les larmes pourraient devenir des perles ! Les bonnes fées, c’était fait pour ça… On en composerait des guirlandes pour embellir la grotte conviviale. Et même, à l’intérieur de ces perles, on pourrait distinguer l’antre en plus petit. Ce serait très beau au contraire, et une promesse d’échanges fructueux et authentiques. Je trouvais sa façon de s’exprimer parfaite, pour une étrangère. Je lui dis et vantais sa manière de style à la fois poétique et raffiné.
J’étais soulagé et ravi. Il me fallait pourtant me montrer à la hauteur de mes premiers succès. La passerelle, les perles, c’était bien je le concède, à part que l’on était tout de même un peu dans la galanterie désuète, à l’ancienne, ou dans un conte moral du cinéaste Eric Rohmer (que je vénérais), et à l’heure des sites de rencontres de tous poils, en tous genres et plus si affinités, des prises de paroles agressives à la télé et des autofictions gratinées,  je me sentais un peu ringard… Attention à ne pas me précipiter dans le ridicule… Ceci dit, il ne tue pas contrairement au dicton… Sinon je ne serais pas là pour raconter cette histoire… Quoique…
Il me fallait recentrer sur l’œuvre acquise puisque tel était après tout le pacte que je m’étais fixé, que je lui avais proposé : entrer dans l’œuvre et contribuer à sa richesse en faisant preuve d’un minimum d’esprit d’analyse. On est collectionneur ou on ne l’est pas. Et j’entendais bien être capable de justifier mes goûts ou achats auprès des collègues, et confrères connaisseurs, toujours prompts à railler ma passion dissipatrice.
Quant à moi, j’avais besoin, à mon âge de faire le point, en particulier sur mes « a priori » esthétiques. Je lui en fis part en parlant de quête actuelle de repères. Ton repère sera mon repère, me fut-il répondu. C’était formulé sans ambages. L’échange évoluait vers son zénith. On ne peut pourtant arrêter le temps, malheureusement…
J’avais remarqué que le respect scrupuleux des bords du tableau dans sa production ne lui interdisait pas de franchir le pas hors des limites, comme si un prolongement était toujours possible en dehors d’un territoire circonscrit. L’idée m’est alors venue que le code n’interdisait pas sa transgression et qu’un espace délimité favorisait  justement toutes les variations possibles, un peu à la manière de l’improvisation sur un thème dans le jazz ou le blues (Je fréquentais volontiers les concerts avec des amis). Et j’y allais ainsi de ma pensée du jour, plus exactement. J’étais assez content de ma réflexion dont je me disais qu’elle pourrait lui être utile, que le torrent bleu pourrait déborder, grimper vers les nuages, donner d’impression de glisser hors du cadre vers le bas, ou que deux déferlements pourraient se rencontrer, finir par recouvrir l’essentiel de la surface... En même temps,  je songeais à des transgressions plus concrètes… Il  en est de même dans la vie, ajoutai-je, régie par le principe de réalité. Elle serait insupportable souvent  sans la part d’enthousiasme (au sens étymologique : habité par un dieu) qui la ravive continuellement. Et nous fait basculer parfois dans l’inconnu d’un présent qui comblerait toutes nos aspirations, tous nos désirs. Car un monde sans désir n’existe pas. Toute initiative est sous-tendue par du désir, forcément…

J’attendis toute la journée… Je gambergeais… Bon le matin, d’accord, l’atelier supposait l’isolement requis, un peu inquiet, de plus en plus inquiet devrais-je dire, et imaginant le SMS, assassin, à venir : En effet, de quoi me mêlais-je, c’était toujours saugrenu quand un profane venait se piquer d’intervenir dans une création solidement assumée, réfléchie voire éprouvée  (Je rappelle qu’elle bénéficiait d’une notoriété naissante et que l’on savait qu’une galerie parisienne gérait sa carrière),  je la dépitais beaucoup et elle se demandait même si elle n’allait pas renoncer à me vendre le torrent bleu aux irisations tombantes que j’avais choisi… Je me disais cela…
C’était mal la connaître. Soit qu’un réel sentiment de complicité soit né entre nous, soit que j’étais tout simplement tombé sur une personne gentille (Il en existe si peu, et on leur rend la vie si dure !), c’est vers les Minuit que j’entendis enfin le son si familier du message qui m’était parvenu sur mon portable, celui de l’Aurore (boréale, ne puis-je m’empêcher de penser). Une série d’images apparut à l’écran, réalisée à l’ordinateur. En gros, un ensemble d’esquisses représentant mes propositions, en bleu sur blanc naturellement, et accompagné d’un émoticône souriant. J’étais soulagé. Elle avait perdu du temps pour moi, pour donner vie à mes propositions c’est donc que mon avis lui importait et qu’elle tenait à me faire plaisir. Il se passait donc bien quelque chose entre nous. Je ne savais pas quoi, toujours est-il que cela me paraissait indubitablement encourageant.
Elle convoqua Nietzsche que je maniais très peu, en tout cas depuis la Terminale. Mes propositions faisaient penser à l’opposition Dionysos et Apollon telle qu’elle la percevait. Elle revendiquait elle aussi la liberté de l’esprit affranchi du milieu et de la mode.
Je réitérais le lendemain en évoquant à nouveau sa bienveillance, si exceptionnelle dans un pays qui détient tous les atouts pour être heureux et qui passe son temps à s’auto-flageller, à ne mettre en exergue que le mauvais côté des choses, à grand renfort de medias, lesquels justifient ainsi leur utilité ou leur raison d’exister. J’interprétais ses torrents de larmes comme une manière d’exorciser, ou de stigmatiser, cette manie qu’a l’humanité d’oublier les joies du présent… La grotte originelle, et les parties irisées du bas, comme un moyen de se libérer de cette vie toujours associée à la douleur. Je me surprenais moi-même à rédiger de telles analyses que j’eusse été incapable d’improviser à l’oral. La réponse me parvint quelques minutes plus tard. Mon interprétation la comblait. On était bien dans une réelle communion de pensées. Il devait y avoir sans doute cette intention dans sa démarche. Elle trouvait bien que je m’approprie l’œuvre de la sorte. C’était pour cela même qu’elle peignait les larmes en bleu,  pour que le monde nous apparaisse un peu plus transparent, comme l’air, le ciel ou telle l’eau. Elle connaissait L’eau et les rêves, forcément. Son intention était précisément de faire entrer, dans l’avenir, le monde dans ses larmes. Quant au présent, que j’avais convié précédemment, j’avais parfaitement raison et notre échange en était la meilleure preuve. Et pour la gentillesse, c’était la raison d’être de son antre. Je rebondis sur cet aspect en disant qu’on n’avait pas à en avoir honte, qu’on en avait par-dessus la tête des apprentis tyrans, qu’elle pouvait devenir expansive, cette gentillesse tant ridiculisée, ce qui n’empêchait pas de recourir à la pensée de derrière, qui feint le compromis et garde dans le même temps toute sa tête froide. On a lu son Pascal. Et ses « Pensées » justement.
Je prenais du plaisir à ciseler les phrases. Je sentais qu’elle aussi faisait des efforts. Elle finit par admettre qu’elle adorait écrire. Qu’elle tenait un journal en finnois, plutôt poétique. Et que nos pensées la replongeaient dans l’univers scriptural de son ancienne vie.
De mon côté, je me sentais, comme on disait dans l’ancien temps, inspiré. Au boulot, je me surprenais à rêvasser et, de temps en temps, j’avais droit à un quolibet d’un collègue plus jeune qui me chambrait sur mon âge, incompatible selon lui avec la rêvasserie. Eh, le vieux, t’es amoureux ou quoi ?
Sur le moment, je m’indignais. Qu’est-ce qu’il racontait ce con-là ? N’étais-je point au-dessus de tout soupçon ? Amoureux, non mais de quoi il me parlait ? Dans la journée je m’interrogeais plus sérieusement. Les gens voient le mal partout… Ils ne savent pas ce qu’est une amitié solide… Je bougonnais, maudissais… Les blaireaux ignoraient la sensibilité… Leur pensée plafonnait au niveau de la ceinture…
En sortant du boulot, j’étais moins assuré de mes certitudes. Et s’il avait tapé juste ? Car pourquoi de tels rêves, pourquoi ce vague à l’âme qui ne me quittait pas, cette impatience aussi et en même temps cette peur permanente de décevoir, de glisser de la paroi rocheuse, de ne plus même y accéder ?  La meilleure façon de le savoir était d’exprimer mes sentiments tels que je les ressentais au présent, à savoir au moment même où je les exprimais. On verrait bien où cela devait m’amener.
Il y en eut d’autres, de ces « gentils » SMS, sur fond bleu, il faut tout de même le noter, que j’ai oubliés, et de moindre importance… Il s’agissait surtout d’améliorer le confort l’antre, ou de la grotte c’est tout un, sans pour autant l’alourdir de ma présence… Que je ne sois ni un intrus ni un boulet…
Le douzième précédait notre rencontre. Je l’intitulais Texto 12ème et dernier. En effet, la montée graduelle des sentiments nécessitait, dans mon esprit, de prendre un peu de recul, de faire une pause salutaire. J’y parlais à nouveau du présent, dans une intention bien précise toutefois : il me semblait impératif d’effacer nos échanges, lesquels ne devaient avoir été que des pensées fugitives, à prendre comme telles. Cela avait dans mon esprit l’avantage de libérer la parole, de favoriser toutes les audaces, de se révéler d’une sincérité absolue. Elle était d’accord avec moi. Elle regretterait, d’ores et déjà, de mettre un terme à ces « pensées » quotidiennes qui, admit-elle, lui faisaient tant de bien quand elle retournait dans sa grotte solitaire – hors mes interventions présentes, et bien évidemment dans son atelier. Elle avait même envie de différer la remise de l’œuvre bleue afin de prolonger l’enchantement de ces échanges quotidiens. Elle les attendait en effet tous les matins (Ou parfois les soirs, après les portraits et caricatures, car la saison commençait à tirer vers sa fin), dans son atelier, qui enrichissaient sa réflexion. De mon côté, j’étais aux anges. Sauf que je regrettais d’avoir été si prompt à me limiter au nombre de douze, lequel ne porte pas forcément bonheur, demandez donc aux apôtres. Je me dis alors que si je devais y renoncer, en tout cas temporairement, afin de demeurer dans ma logique et de tenir ma parole, il ne m’était pas interdit de recourir aux e-mails, où les pensées peuvent s’avérer plus approfondies et leur expression plus réfléchie, plus aboutie. D’autant que s’ils me manquaient à moi aussi, ces perfides SMS, et plus que je ne l’eusse imaginé - c’est donc bien qu’il se passait quelque chose.
La technologie a ses revers, on ne le sait que trop.

III

Je récupérais mon œuvre. Elle irait bien dans mon salon, au-dessus d’un canapé en cuir noir, entre un monochrome jaune et une sanguine islandaise… Il me faudrait seulement changer les rideaux. Tout allait pour le mieux, je l’interrogeais sur sa façon d’opérer. En fait, elle peignait à même le sol. Et redressait en suite sur le chevalet pour rehausser et retoucher. « Il ne faut se pencher que pour aimer », précisa-t-elle, en citant fièrement René Char que de mon côté je n’avais jamais compris. Elle m’avoua qu’elle aimait beaucoup notre poésie et rêvait de rencontrer les grands poètes contemporains. Elle énuméra des noms que je ne connaissais guère sauf James Sacré, que l’on m’avait présenté une fois dans une galerie. J’aurais bien été incapable de citer le moindre vers de cet auteur et d’abord est-ce qu’il écrivait en vers (Et contre tous ?). Je réalisais alors qu’elle était plus instruite de notre culture que je ne l’étais moi-même, ayant limité mes connaissances aux programmes scolaires, aux grands auteurs et à trois ou quatre philosophes. Je connaissais mieux Niemeyer ou Franck Lloyd Wright  - et Ricardo Bofill ou Norman Foster - que tous les penseurs qu’elle évoqua, et qui manifestement l’aidaient à théoriser sa pratique. Il allait me falloir redoubler de virtuosité pour rivaliser avec ces grands noms, mais bon, à l’impossible nul n’est tenu, et qui ne tente rien n’aura rien…
Malheureusement, de son côté, elle était très occupée ce jour-là, où elle faisait sa relâche alimentaire. Plusieurs personnes passèrent pour des raisons diverses : Emprunt d’un outil, demande de renseignement, curiosité envers le visiteur et collectionneur que j’étais…. C’est à peine si je pus lui taper dans la main à la manière des jeunes et, furtivement, la prendre amicalement dans mes bras, pour une accolade complice, sans chercher à aller plus loin, afin de lui montrer en quoi elle m’était devenue plus que très proche… Pour entériner notre connivence en quelque sorte. Elle s’y plia avec le sourire, non sans une certaine raideur, à laquelle je ne m’attendais guère et qui refroidit mes ardeurs, pourtant bien innocentes. Enfin, bon, on n’est pas de bois non plus… Avec le recul, et eu-égard aux confidences d’une ami ayant longtemps vécu avec une scandinave : dans ces pays du Nord, la raideur est de rigueur. On est ni démonstratifs ni tactiles… Et elle avait de surcroît sans doute d’autres raisons de se méfier des hommes…
Son atelier ne m’était pas interdit. Pourtant, outre que j’étais au boulot quand elle y était, sa méthode de travail supposait, ainsi qu’elle me l’expliqua lors de cette visite, un silence méditatif absolu qui l’amenait à éteindre son portable durant une séance de travail, souvent longue et minutieuse. Il fallait l’attraper au vol, compter sur un heureux hasard, un tant soit peu de chance. Au fond, elle était du genre insaisissable, à l’instar de l’eau vive, comme dit la chanson.
La remarque du collègue de mes deux me tracassait : elle m’était entrée dans l’esprit. Impossible de l’en chasser. Etre ou ne pas être amoureux ? Le problème c’est que l’on se prend soi-même, parfois, au mot.
Je ressentais bien, en permanence, une impression de tristesse, qui me venait de l’enfance (Ce point là nous rapprochait sans doute : un sentiment d’abandon), que j’avais très peu connue au fond dans le courant de ma vie trop facile - et que je reliais directement à son absence. J’attendais trop impatiemment ses réponses, parfois très concises, quelquefois réduites à un smiley  (plutôt sympa, il est vrai, avec de plus en plus de cœurs) pour ne pas être en train de subir les premières affres de  la cristallisation, dont parlait Stendhal. Quand on en prend conscience et que l’on se met un tel martel dans la tête, l’on ne laisse plus de s’en persuader, et ça tourne vite à l’obsession. Je décidais de déposer ce qu’on appelait naguère mon état d’âme sur un fichier. On verrait bien ce que j’en ferais ensuite.
Alors je me suis dit : je vais lui écrire un texte, quelque chose d’un peu poétique, sans prétention toutefois : on sait combien les poèmes, qui plus est en vers, même libres, s’avèrent en général ridicules. Des poèmes, j’avais dû en écrire une poignée durant l’adolescence tardive. Marqués par les lectures d’alors et en particulier celle de Baudelaire. Le cycle Mme Sabatier. Il avait choisi l’anonymat. Je ne pouvais plus faire de même. Elle eût alors tôt fait de me démasquer. Par ailleurs, l’anonymat levé, la Présidente avait cédé. Je n’étais pas sûr que cela fût mon but dans l’immédiat, ni qu’elle fût prête à franchir ce cap. Sa raideur ne me l’indiquait que trop. De mon côté, je ne sais pourquoi,  je la respectais. Elle me paralysait (Le froid sans doute, ou les yeux d’eau). Et d’ailleurs, dans le cas de Baudelaire, d’égérie, la muse était devenue femme. L’expérience n’avait pas été réitérée. Le cycle était arrivé à son terme. Sacré poète !
C’est ainsi que j’ai improvisé, entre deux plans de supposés chefs d’œuvre architecturaux à venir, je ne dirais donc pas un poème car un poème je ne sais pas en écrire. Nous les architectes sommes doués pour la rigueur du trait, pour le calcul précis de données avérées, pour évaluer l’équilibre des matériaux… pas pour l’épanchement lyrique ni l’hermétisme mallarméen. Bref j’y suis allé de ma première déclaration depuis ma jeunesse boutonneuse. Le prétendu poème devait susciter un effet coup de poing. Il serait plus percutant. Et puis, il paraîtrait improvisé, spontané et aurait tous les atouts de la sincérité, qui d’ailleurs avait l’air bien réelle.
Je révélais que je vivais une période délicate de mon existence, que j’avais besoin de repères, que je regrettais une gosse que j’avais perdue autrefois, et qui pourrait à présent avoir quasiment son âge, que j’étais en quête d’une âme-sœur - que je plaçais par prudence sur le plan spirituel - que j’avais été ému non seulement par les larmes qu’elle peignait dans ses tableaux bleus mais par les révélations qu’elle m’avait faites sur leur origine, enfantine, elles aussi (L’absence du père français, la sévérité de la mère finnoise, les injustices inhérentes à la recomposition familiale) et que, si je me voyais convié à me glisser quelques instants de temps à autre dans la grotte magique, où elle invitait quelque heureux élu, j’en serais comblé, dans l’espoir de me faire dorloter dans ses bras sororaux... J’ajoutais que ma vie privée n’avait pas été, à franchement parler, une réussite, que je ne voyais jamais ma moitié toujours en voyage, et avec qui je ne pouvais jamais parler d’art, qui se moquait bien de mes goûts artistiques, et de mon boulot « alimentaire » a fortiori, que je préférais ne rien savoir de la sienne afin de préserver mes illusions à son égard… Et quitte à laisser libre cours au torrent de mes larmes scripturales : Que je perdais le goût à tout ce qui ne la concernait pas… Que je m’ennuyais avec mes amis… Que je trouvais vide jusqu’au vertige le temps qui me séparait de ses SMS bienveillants, maudits SMS… Que je raccrochais tout ce que je vivais à sa présence cristallisante, quasi centripète… Qu’il me semblait qu’elle était continuellement derrière moi, à regarder par-dessus mon épaule, ce que je visitais… Je m’exaltais en écrivant ces lignes. Je ne savais plus si je pensais réellement ce que je disais, ou si je cherchais seulement à lui faire plaisir, à me faire plaisir à l’idée de lui faire plaisir et à vibrer de plaisir à la pensée de lui faire partager ce plaisir larmoyant. Tels étaient en tous cas mes travaux d’approche, qui devaient lui paraître assez maladroits plutôt flous – même si la maladresse abonde en vertus car elle apitoie, voire mieux : elle touche ! : Elle devait se demander si je m’adressais vraiment à elle ou à l’égérie dont je lui faisais jouer le rôle. A elle : en vrai -  ou à la personne idéale qui me recevait dans l’antre, sa grotte, au présent. J’avoue que je n’en savais rien.
J’attendis. C’est alors que je sentis s’insinuer en moi un sentiment d’angoisse que j’avais connu avec intensité, plus jeune, à chaque examen et concours : l’angoisse, qui ne vous laisse aucun répit, et n’admet pas la « différance », je veux dire l’attente, du verdict ou de l’assentiment. Une angoisse quasi permanente. Avec un ressassement mental des propos tenus, dans la crainte qu’ils aient pu déplaire…
Elle me répondit le soir même, après sa tournée quotidienne. Elle ne se sentait pas agressée, non. Rien n’empêchait, bien sûr, une relation de franche confiance, qu’il existait effectivement des êtres ou des âmes avec qui peuvent se créer des affinités électives, qu’à deux on était en effet plus forts pour affronter la réalité et la cruauté du monde, que l’antre en constituait l’abri, qu’il était évident que nous étions fait pour nous entendre et qu’elle espérait bien que nous en tirerions un enrichissement mutuel… Je pris ces quelques mots, toujours bien choisis, manifestement elle prenait son temps, pour une exhortation. Et puis l’exercice me plaisait bien. Je me trouvais comme grisé par les accents de sincérité grandissante que je tirais des images qui venaient s’imposer par intermittence à mon esprit : de papillon bleu, de cerf-volant, d’arc-en-ciel également. Des puérilités qui font tant de bien à quelques encablures du demi-siècle…
Tout en continuant les SMS de nature plus banale (Sur l’évolution de son travail, sur les actuels utilisateurs de la couleur bleue, sur le ravissement de voir une complicité naître et s’épanouir aussi vite...), j’envoyais alors une seconde improvisation, un peu plus poussée, toujours par e-mail. Or, c’est là qu’il y eut comme l’on dit un premier hic. Je me rendis compte, au fur et à mesure que je la rédigeais, que je croyais de plus en plus fermement à ce que je disais… Foin de calcul. J’étais dans la nécessité absolue d’écrire ce que je ressentais. Plus j’écrivais et plus j’éprouvais avec intensité ce sentiment nouveau dont je n’osais pas formuler la nature. J’étais bel et bien épris, jusqu’au malaise, jusqu’à la nausée, jusqu’à la crise de larmes inéluctable. J’aurais pourtant dû me montrer plus prudent. Un copain philosophe, Fouad, m’avait dit un jour : Lis Schopenhauer, tu comprendras vite que l’amour est une imposture… C’est surtout une maladie, comme dit la chanson… Et la Fontaine, justement, du pipeau…
C’était du lourd,  sans libertinage s’entend, et d’ailleurs je n’étais pas dans cet esprit. Je ne pensais plus qu’à elle, du soir au matin, entre le monde et moi je percevais en permanence le filtre bleu de son regard, ma vie reprenait du sens grâce aux repères, bleus toujours, qu’elle fournissait à mon existence, j’alternais le moments de joie intense, quand je réalisais la chance que j’avais de communiquer quotidiennement avec elle, et de déprime profonde le reste du temps, entre deux messages où la vie me semblait vide… Le vertige nécessite des bornes et, pour moi, c’étaient les SMS, de plus en plus nombreux jusqu’à l’excès…
Et l’excès lasse… L’excès épuise… l’excès alarme. Vous, c’est évident, vous maigrissez à vue d’œil (Ca ne vous fera pas de mal, diraient de méchantes langues) mais aussi la partenaire, l’âme sœur…
Je n’avais pas terminé : Je souffrais terriblement de l’absence, le pire des maux, je me comparais à Guillaume de Machaut (sur qui je venais d’écouter une émission à France culture), je jouais sur l’ambiguïté amitié et amour, en me contentant des deux premières lettres du mot (Au demeurant, n’aime-t-on pas réellement ses amis ?), je prétendais, et je ne puis nier que le ressentais ainsi au moment même où je l’énonçais, ne point avoir éprouvé de tels sentiments jusqu’à présent dans le courant de ma plutôt longue vie… D’ailleurs, notre première rencontre n’avait-elle pas été pour moi effectuée sous le signe de l’évidence ? De ce que l’on nommait autrefois fatalité ? J’énumérais les sentiments que j’éprouvais envers elle : mélange d’admiration sincère, de compassion, de reconnaissance, d’amitié bien sûr, avec un soupçon sans doute d’amour platonique. Ainsi, le mot, même atténué par l’adjectif, était-il prononcé. Il avait été. Pensé au moment où énoncé. Expédié. Plus de repentir possible. Il ne m’a jamais quitté depuis. Et puis, ça m’aurait bien plu de me retrouver seul avec elle, oh pas pour faire des cochonneries, non plutôt dans le but de nous révéler nos secrets respectifs de manière plus incarnée, plus sensible. On n’est pas seulement des communicants virtuels. Nous sommes aussi des êtres faits de chair et de sang. Un peu de tendresse, dans ce monde de brutes, ça ne pouvait pas faire de mal, non ? Enfin, cette passerelle que nous nous étions créée, n’était-ce pas de l’inédit à l’état pur ? Un truc à nous, unique, hors normes, un nouvel espace de communication, une véritable création commune et que nous étions en train d’inventer… Un mythe, secret certes mais un mythe…
Quelques terribles heures plus tard… Elle me remerciait. Elle ressentait l’envie de me remercier. Se sentir l’élue ne pouvait que faire du bien au moral, s’avérer flatteur. Mais, car il y avait un Mais (c’était trop beau, et merde !), elle était bien placée pour savoir que l’on confondait souvent un sentiment vécu comme sincère avec un besoin instinctif - et narcissique - de souffrance, lequel finissait par devenir auto-complaisant. Elle ne voulait qu’on la considère telle une créature irréelle sur laquelle d’aucuns pouvaient fantasmer, elle avait trop joué ce rôle-là, la poupée manipulable à souhait, dans son passé pas si lointain. Elle y avait laissé quelques plumes. Elle ne souhaitait pas briser ce je ne sais quoi qui était en train de se créer entre nous. Elle craignait que, l’idéalisant, je ne vois pas la femme en elle au quotidien, auquel pourtant il n’était pas question de renoncer. On devait la considérer telle qu’elle était dans la vie réelle. Mieux valait ainsi ne pas songer à l’impossible. Pas d’attente surtout, cela contraignait, et elle voulait éviter justement les contraintes. Elle avait peur, elle insistait sur ce point, qu’elle était quelqu’un qui avait peur, de se voir éjectée de son piédestal, de ne plus correspondre à l’image que l’on projetait d’elle et, au fond, pour résumer sa pensée, de me décevoir. Elle avait peur aussi pour moi, de ne pas, en l’approchant de trop près, la trouver à la hauteur. Ou plus du tout celle que j’idéalisais… Le rendez-vous final, « sororal », était tentant, sûrement : trop sans doute et elle n’était pas sûre que ce soit une bonne idée, ni le bon moment car elle sortait, ajoutait-elle d’une liaison dévastatrice, non encore réglée. Il lui fallait du temps pour panser les plaies. J’admirais la finesse finnoise de son analyse… Elle termina en citant Schopenhauer (le copain de Fouad)  et les charmes juvéniles s’emparant de manière éphémère de l’imagination de l’homme… ! : J’allais voir sur le Net et je tombais sur cette phrase : Le simple aspect de la femme  montre qu’elle n’est faite ni pour les grands travaux matériels, ni pour les œuvres de l’intelligence. Pas toujours opportunes, les références si on les pousse jusqu’au bout…
Elle devait s’absenter pour quelques semaines. Elle ne me dirait pas où. Nous abordions la morte saison. Toussaint approchait. Elle proposait de m’amener dans sa valise. Nos échanges continueraient. C’était une « évidence ». De mon côté, j’avais pris une semaine de vacances, sans trop savoir comment les occuper (Paris ? La famille ? Lectures pour compenser mes manques évidents en la matière ?). Cela n’a d’ailleurs aucune importance. Je ne raconte pas cette histoire pour digresser à tout bout de champ. Concentration.
J’avais évidemment eu très peur de sa réaction à la lecture de ma déclaration. Après tout, ça cassait ou ça passait. Et cela m’eût fait bien du mal, cette souffrance auto-complaisante qu’elle avait pointée du doigt, si cela eût cassé. Ca passait, avec des réserves mais ça ne cassait pas. C’était un gros soulagement. Les quelques semaines d’absence seraient pénibles à supporter sans doute. Au moins cela me laisserait-il le temps de faire le point, de prendre sans doute un peu de ce recul, nécessaire, et de vivre, en attendant, en l’attendant.
Pourtant l’allusion à l’impossible me tracassait. Je l’interprétais comme une référence à la différence d’âge, laquelle pouvait, à la longue, en cas d’entente temporaire, de son point de vue, s’avérer délicate à gérer, et j’admirais, je le confesse, une telle clairvoyance, a fortiori pour ce qui concernait la question des enfants qu’il nous restait, éventuellement, à faire. Quoi de plus troublant d’avoir un père qui devînt vite à leurs yeux (bleus) un aïeul ? J’avais, dans mon entourage, parmi mes collègues, des couples mal assortis qui avaient explosé à la soixantaine de l’un, ou pire à la retraite, alors que la « jeune » épousée se sentait toujours dans la fleur, épanouie, de l’âge, ouverte à toutes propositions. J’avais vu des vieillards se ridiculiser en étalant outrageusement, en public, leur amour toujours intact pour leur femme, dont ils craignaient qu’elle ne leur préférât le premier blanc bec de bellâtre venu.
Pour le rendez-vous « sororal » (puisqu’il s’agit d’âme-sœur),  je me disais que c’était sans doute trop tôt et j’en différais la requête que je promettais de réitérer de temps à autre, selon l’opportunité, en l’explicitant toutefois. Je tirais de cette réponse un point positif : elle tenait à préserver notre relation, nos échanges quotidiens dans ce qu’elle appelait son antre secret, tout en la plaçant sur un autre plan que celui du réel.
Disons d’un autre type de réel, celui qui passait par le truchement du portable.
Et de ses perfides SMS, s’entend.

IV)

En attendant, puisqu’attente il y avait, je pus mesurer le nombre de signes qui me parvenaient spontanément et qui relevaient de ce que d’aucuns appellent une « synchronicité », d’autres des coïncidences, les surréalistes le hasard objectif, tous tendant à me signifier que je ne devais pas laisser passer ma chance. C’était inexplicable mais il me semblait de plus en plus que cette communion intellectuelle ne me prévenait que trop que j’avais affaire sans doute à la femme de ma vie, en tout cas de la seconde moitié de celle-ci, car en cherchant bien, j’avais sans doute vécu de tels états de frénésies, oubliés certes, ou refoulés dans les méandres de l’inconscient. Les rêves les retrouvent de temps à autre, et nous trahissent souvent, de sorte qu’au réveil ils nous restituent des émotions, dissimulées depuis des années.
Pour en revenir aux coïncidences, Il suffisait en effet que je parle d’elle à un autre artiste ou à un responsable du milieu de l’art pour que son SMS du jour, appelons-le sa pensée,  me parvienne instantanément; si j’allumais  la télé, je pouvais être certain que les infos évoqueraient son pays (Elections, naufrage, expédition scientifique, raréfaction des élans, exactions nationalistes, crimes xénophobes…). Quand je m’informais d’une petite fille à naître elle se prénommait, comme par hasard, Emma. Il lui était arrivé, dans ses textos, d’user  fréquemment d’une expression originale, par exemple elle insistait sur le mot Légèreté, qui devait régner dans notre abri temporaire, j’entendis dix fois de suite ce terme, sans doute banal, dans la journée, de manière inhabituelle voire extraordinaire. Je parcourus pour un achat de catalogue, je cherchais des informations sur les filles de l’art : Sarah Braman, Kates Gottgens, Françoise Pétrovic ou Lisa Brice (qui pouvaient l’intéresser et alimenter nos discussions), il me suffit de tourner la tête vers le rayon de la littérature pour que le prénom de l’héroïne de Flaubert me sautât aux yeux. Un livre s’intitulait même : Les secrets d’Emma… Tout un programme… Ca devenait systématique, et quelque peu épuisant. Inquiétant, diraient certains…
Je ne regarde jamais de film à la télé. Je préfère sortir et les voir sur grand écran. Je l’allumais par hasard un soir, afin de me changer les idées et meubler mes temps morts et tombais sur L’homme sans passé, primé à Cannes et dont le titre me plut… Il avait été tourné, comme par hasard, dans sa ville d’adoption… Jusqu’à un projet de pôle culturel, sur lequel on me demanda de travailler à l’agence, et qui portait son prénom, allez savoir ce qui était passé par la tête des concepteurs. Le comble fut atteint quand le portable sonna pour m’alerter de son SMS, au moment même où je me renseignais, auprès d’un ami féru d’ésotérisme, sur le crédit à prêter à ses coïncidences qui nous feraient presque accroire que l’univers est planifié.
C’était bien une pensée d’architecte… me fit-elle remarquer… quand je lui fis part de ses troublantes analogies… En plus, je l’interprétais bien évidemment Aime A, et A c’était moi. Je m’appelle Amand, (avec un d) et ça m’allait comme un gant (avec un t). Je recourus alors à un code : AME, comme âme sœur, qui signifiait Amand M Emma.
Et ce collègue de l’agence, ignare, qui en toute ingénuité, m’annonce qu’en matière d’art le beau varie… Aurait-il lu dans mes pensées (lui aussi ?) ?
Emma avait malgré tout ses mystères. En fait, j’évitais d’apprendre quoi que ce fût de sa supposée vie privée, elle m’intéressait surtout dans le présent où nous étions en quasi-parfaite communion (au décalage temporel prêt, mais La Boétie disposait-il du téléphone ?). Je préférais  conserver notre relation à son zénith, ou juste un peu après (à cause du Mais « car il y a un Mais »), disons à midi une, sachant qu’en matière de sentiments tout peut se défaire du jour au lendemain. Comme le disait Nerval : Je craignais de troubler le miroir magique qui me renvoyait son image. Or, je voulais prolonger cet état de grâce, où l’on semble pris dans une grande aventure sentimentale, dont on ne sait pas trop si elle aboutira, et c’est bien ce qui précisément nous charme. Je reprenais donc mes textos, de plus en plus précis, de moins en moins implicites même si je maintenais toujours une certaine ambiguïté dans le propos puisque je me plaçais sur le plan strict de l’échange spirituel - ce qui ne m’empêchait pas de temps à autres de rêver à quelques caresses plus terre à terre. Je l’ai déjà dit : On n’est pas de bois. Rien ne semblait la choquer, ni la surprendre de ma part. Elle prenait tout de manière naturelle, s’inquiétant toutefois de quelques allusions à ma souffrance, lorsque j’y faisais allusion, laquelle troublait le caractère azuré de nos rapports irisés, si je puis dire. Je me souviens d’avoir lu plusieurs fois le mot Cruauté ou Cruel dans ses envois, - et qui ne laissaient pas de l’inquiéter…
Toujours est-il qu’elle partit pour trois bonnes semaines, sans me préciser où. Je n’osais pas le lui demander et elle évitait manifestement le sujet. Ce devait être assez loin, et dans des destinations différentes car, en m’annonçant son départ pour le lendemain, et comprenant que cela m’attristerait (L’icône représentait une larme), elle me renouvela sa promesse de me donner des nouvelles au quotidien. C’était à moi de la suivre dans des lieux et pays que j’imaginerais, ou reconnaîtrais selon mon gré. L’antre, notre abri, pouvait se retrouver partout. C’était un jeu. Un joli jeu au fond. Un peu dangereux toutefois.
J’improvisais quelques délicatesses, dont j’ignorais que j’en fusse capable : C’était une série de Si (la conjonction, je suppose), suivis d’une faiblesse éventuelle à réconforter… du style : Si tu te sens triste, tu sais qu’une âme sœur existe et pourra te consoler. Si tu doutes de toi, j’ai de la clairvoyance pour deux et tu n’as qu’à choisir ainsi que je l’aurais fait à ta place, Si tu as peur prends ma main elle est toujours pour toi disponible. Si tu te sens faible : j’ai de l’énergie pour deux etc. Et d’autres du même acabit. Ces anaphores lui plurent beaucoup. Elle se dit une nouvelle fois émue. Cela allégeait le poids de ses bagages. Nous défiions la physique : Plus de poids dans la valise amenait moins de poids dans notre abri.
Elle partit. J’attendais qu’elle honore sa promesse. Et ce fut le cas, dès le premier jour…
J’eus ainsi droit, quotidiennement, à des clichés d’aéroports ou de gares (assortis d’une plaisanterie du genre : On arrive. Tu peux sortir de la valise - que je trouvais à la fois fine, familière et plaisante), de flaques de pluie, de mains de vieilles femmes (une grand-mère ?), de toits de ville, d’un lac en chœur de ville, de dessins entrepris au crayon bleu, de gros plans sur des détails architecturaux (assez éclectiques : bâtiment d’apparat style hôtel de ville, ou temples à coupoles, maison plus sobre sûrement de la famille au sens large, usines ou commerces typiques), de lieux intimes (des rideaux, une fenêtre ouverte sur un immeuble), des plats locaux que je ne reconnaissais pas (brioches à la cannelle, barquettes caréliennes, tartines au pâté de renne..). Sur certains on pouvait reconnaître des mots : du français, de l’anglais et une (ou plusieurs) langue(s) qui m’étaient totalement inconnues. J’eusse pu m’informer du côté des collègues germanophiles… J’y renonçais. Si Emma aimait cultiver le mystère, au nom de quoi dérogerais-je à sa règle ? L’important n’était-il pas qu’elle maintînt cette passerelle qui me conduisait en son abri sourcier ? Le problème c’est que les MMS et leur commentaire, souvent très brefs, toujours bienveillants, me parvenaient tantôt le matin, suscitant un grand vide après mon accusé de réception, tantôt le soir orientant mon impatience et la sensation de manque qui l’accompagnait. Et me troublant souvent pour la nuit… Au téléphone ? Elle ne répondait pas. En tout cas pas à moi… Quant aux mails, elle était trop pressée pour prendre le temps de les consulter sans raison de force majeure quand elle était ailleurs… Ne restaient donc que les SMS et c’était déjà pas si mal…
Mes sentiments changeaient radicalement de nature, ce ne paraissait que trop évident. De beaucoup on passait à éperdument. Ne restait plus que la folie… Le paradis était un tant soit peu perdu. Il incluait nécessairement la souffrance et la conscience de la faute, si l’on peut appeler ça une faute.
Le problème, avec les textos, il suffit de voir les gens dans la rue, c’est qu’ils vous creusent subtilement un puits sans fin. Vous vous croyez tenu d’y répondre et, si vous n’êtes pas payé immédiatement d’un retour sur investissement, vous commencez à mijoter, cherchez ce qui, dans votre formulation, a pu poser problème, vous vous ingéniez à rattraper l’erreur supposée en vous sentant obligé de surenchérir ou du moins de corriger, de compléter. Si la réponse vous parvient enfin (Comme si l’autre n’avait que ça à faire que de passer son temps à consulter son portable ou sa tablette), vous n’êtes toujours pas satisfait. Certes, on vous a répondu mais pas comme vous le souhaitiez. Certains des sujets que vous avez abordés sont restés de côté (Car vous en traitez dix, quinze, simultanément, passez d’une pensée à l’autre par association d’idées) alors qu’ils constituaient pour vous l’essentiel du propos. Vous en remettez une couche au point de lasser votre interlocutrice (dont vous espérez secrètement qu’elle soit flattée), bref vous avez mis la tête dans un véritable tonneau des danaïdes dont la seule satisfaction serait… La présence de l’autre bien entendu. Et un bon échange en direct qui ne vient toujours pas…
Problème : l’autre n’est pas là. Vous ne savez même pas où elle est, où elle se trouve. Vous vous doutez bien qu’il s’agit de la Finlande, d’Helsinki même, mais qui lui interdit de traverser d’autres pays, de retourner en Estonie, de faire un saut en Allemagne, ou simplement de se trouver quelque part dans le Nord de la France, et même dans le sud, et avec qui ? Vous l’ignorez. Vous n’êtes point jaloux certes, là n’est pas la question. Vous n’aimeriez pas que l’on empiète sur votre propre liberté. Toutefois, vous craignez de laisser passer votre chance, fût-elle infime de la persuader de l’intensité, de la sincérité nouvelle de vos sentiments. Ce serait trop bête de la perdre pour n’avoir su vous déclarer avant un autre. Quel autre ? Elle n’en parlait jamais. Vous ne l’imaginiez pas toutefois perpétuellement seule. La galeriste qui vous l’avait recommandée avait même malicieusement annoncé : Elle est très courtisée…  Il y a du monde au portillon. Le doute s’insinue… Vous refusez de l’approfondir. Pas de souffrance inutile. C’est elle-même qui l’a dit. Fine mouche, la guêpe…
En attendant son retour, stupéfaction : Iris vous a fait la surprise, comme tous les trois mois environ,  de venir passer quelques jours. Comme vous aviez repris le travail, ce n’est que le soir que vous vous retrouviez pour dîner, discuter de choses et d’autres (Naturellement vous aviez la tête ailleurs), vous avez même dormi ensemble et fait l’amour, par nostalgie du temps passé (Manifestement, il n’y avait pas que la tête qui était ailleurs, ce qui l’étonna grandement, vous ayant connu en meilleure forme et assez satisfait de ses fesses : elle vous conseilla le viagra, le cialis, des décoctions animales. C’était méchant. Elle eût pu simplement admettre que vous ne la désiriez pas, ou pas à ce moment-là, ou qu’il vous fallait du temps pour vous réhabituer à son corps…). Elle insista pour que vous preniez une pilule de cialis. Et, petit à petit, la vigueur revint, comme quoi le corps est un fameux faux-cul, si je puis dire. Vous vous souveniez des caresses qu’elle préférait, de son goût pour les positions originales et les pénétrations inédites, de sa dextérité buccale aussi, si j’ose dire, ou si l’on voit ce que je veux dire. Elle osa un « Je t’aime » trop sonore pour s’avérer honnête et votre « Moi… »  + quelque chose se perdit dans des grognements indistincts et polis. Vous aviez mis ABBA en fond sonore et, tandis que vous la besogniez, vous ne pûtes vous empêcher de penser que ce qui vous avait plu, chez Emma, c’est qu’elle vous faisait penser à la fois à Frida et Agnetha. Le visage plutôt fin de cette dernière combiné aux longs cheveux noirs de Frida et à sa ligne de corps assez mince. Après tout la Suède, la Finlande, ce n’était pas si loin… Et d’ailleurs, historiquement…
Elle partit en vous laissant entendre qu’un jour sans doute vous pourriez vous retrouver, elle était prête à envisager toutes les éventualités. Elle reviendrait plus fréquemment. Pour l’instant, elle s’épanouissait dans son boulot de conseillère dans l’industrie des parfums de luxe. Elle voyageait beaucoup.
Bien sûr, on en reparlerait plus tard, qu’elle profite bien de sa carrière, c’est très important une carrière, après tout on n’a qu’une vie. Elle n’avait jamais voulu avoir d’enfants. En tout cas pas avec vous… Mais foin de politesse, revenons à l’Autre, à Elle… 
J’ai oublié de dire : Iris, avait sept ans de moins que moi. Et des yeux verts (yeux pervers).
Pour en revenir aux SMS on n’est pas très loin parfois de Ionesco et du dialogue de sourd. Quelquefois c’est plutôt amusant. Quelquefois ça peut tourner au drame.
- T’ai envoyé une photo d’Iris jeune…
-…
- J’ai pas trop le moral en ce moment !
- Super !
- Comment ça super ?
- Tu as vraiment bon goût.
- Je te disais que j’avais pas trop le moral
-Au fond tu es quelqu’un de chanceux…
- ???
- Youp, je pense qu’il y a eu comme un certain décalage dans nos envois. Bon j’y vais. J’ai du boulot par-dessus la tête…

 

V)

Le retour se fit en fanfare. D’abord,  j’eus droit à plusieurs messages, ce qui me surprit de sa part, dans la journée, tous aussi amicaux les uns que les autres, et me fit penser que je lui avais quelque peu manqué ; ensuite elle téléphona, rapidement il est vrai, fait rarissime, parce que disait-elle, la voix était une incarnation qui tranchait avec le mode écrit, muet et trop immatériel (J’étais entièrement d’accord, forcément !); elle proposa de nous retrouver d’ici à quelques jours dans un appartement et nouvel atelier que l’une de ses collègues, appelons-la Ingrid, avait ouvert tout près du sien et qui fêterait, en quelque sorte, sa crémaillère avec quelques amis dont une artiste de ma collection. On ferait, si je voulais, un détour à son appart, pas loin de là. Je l’aiderais à transporter des productions anciennes, celle où elle jouait sur le mot Amour, répété inlassablement, jusqu’à ne plus le reconnaître ; on les apporterait à la crémaillère car sa copine tenait absolument à sa présence. Elle ne pouvait pas montrer son travail actuel, trop cher pour être vendu à des relations. Je lui dis qu’entre temps l’on pourrait déjeuner ou dîner  ensemble quelque part mais elle déclina l’invitation : elle ne mangeait jamais dans un restau, c’était un principe et une philosophie de vie, et d’ailleurs la nourriture lui posait problème : elle souffrait de quelques allergies, se méfiait des produits exotiques, détestait la viande, ne buvait pas... En outre elle était débordée, devait acheter du matériel, effectuer plusieurs visites à des galeristes, devait passer chez son père régler des histoires de documents administratifs… Par-dessus tout, prétendit-elle, sa peur était trop grande de me décevoir au quotidien – elle n’en disait pas plus, si bien que je ne pus savoir si elle évoquait ses capacités orales, l’aspect culturel ou le côté physique, voire sexuel, de notre éventuelle relation. Une telle interprétation me rassurait. Craindre de me décevoir supposait le désir de ne point me perdre. Le rendez-vous se voyait fixé la semaine suivante, un vendredi en huit (Une série de 7 + un nouveau départ. Toujours ma passion des séries).
En attendant nous pouvions reprendre nos échanges que je qualifierais de normaux. Les fameux SMS. C’est alors que me vint l’idée, saugrenue, d’une nouvelle improvisation, la troisième (et dernière donc). Je la rédigeais dans un état de transe que je ne m’étais jamais connu (ou je l’avais oublié, comme dit la chanson)..
Je la prévins, par SMS, que c’était du encore plus lourd et, si je m’en tiens aux émotions que j’y exprimais,  je prenais en effet tous les risques. La nature de mes sentiments s’était transformée durant sa trop longue absence. L’éloignement rapproche, dit-on. Ou Loin des yeux bleus près du cœur. Je ne pouvais plus nier que ce que j’éprouvais était bel et bien de l’amour. Elle était bien la femme de ma vie, celle que j’avais depuis toujours attendue, trop de signes permanents ne me laissaient plus aucun doute : sinon comment expliquer que la voisine, qui ne me parlait jamais, m’arrête dans l’escalier pour me raconter des histoires de syndic auxquelles je ne me serais jamais intéressé si elle n’avait ajouté, en guise de conclusion : En quoi dois-je le lui dire : En finnois ? Ma voisine connaissant le finnois !  On était dans l’irrationnel pur ! En voici d’une autre cuvée : Comment se faisait-il qu’Iris, lors de sa visite, ait oublié sur la table de nuit conjugale, peut-être avec une intention cachée, le roman à succès de Sofi Oksanen, Purge, qui de surcroît se déroule en Estonie ? Ou encore qu’allumant inopinément la radio, en plein embouteillage,  je tombe comme par hasard sur la valse triste de Sibelius.
Elle prit mon impro à son accoutumée, avec bienveillance, sans trop toutefois s’attarder sur les détails. Evoquant d’autres sujets secondaires, selon moi s’entend : la fatigue, la lassitude des tournées vespérales sur lesquelles elle commençait à s’interroger, les vicissitudes du milieu de l’art, la famille… un peu de déprime en tout cas, c’était toujours comme ça quand elle rentrait de voyage, tandis que mes révélations lui faisaient du bien, éclairaient ses journées, lui donnaient de la force pour les affronter et du courage ou de la motivation dans son travail créatif. Elle remerciait d’être quotidiennement là. On nageait dans l’harmonie. Et je craignais de mourir noyé…
Je repris alors les textos, de plus en plus explicites, sans doute de moins en moins ambigus, au fond de la même veine que l’impro III.
Je lui dis que j’avais quelque chose de grave à ajouter. Elle s’en inquiéta et me dit qu’évidemment elle était prête à l’entendre, si l’on peut dire, puisqu’elle m’invita à recourir aux textos, plus pratiques pour elle sur son lieu de travail. J’avais ruminé cela toute la nuit dans ma tête. Il fallait qu’elle le sût. Deux âmes-sœurs ne doivent-elles pas tout partager ?
Et ce fut le premier texto de trop. Les premiers devrais-je dire, car je dus le diviser en cinq envois, parties, l’expédier donc en discontinu…
Je lui proposais alors un programme en cinq points, encore une idée d’architecte, on connaît mon goût pour la, symbolique des chiffres. La main qui relie et réconforte, et vous fait voyager sur la terre entière. Je lui demandais un quart d’heure de son temps, en fin de matinée, peu importe le jour…
Le premier consistait en des précautions oratoires : Tout oublier si ce que j’avais à lui proposer devait la heurter. A ma grande surprise : elle me répondit : On verra… Cela s’engageait mal. Je n’avais jamais jusque là connu la contradiction de son côté… Je faillis tout laisser tomber…
Deuxièmement : Ne pas hésiter à tout se dire, ce que j’avais commencé à faire, en révélant la nature de mes sentiments. Cela importait peu puisque nous envisagions de toute façon l’impossible. Cela me semblait nécessaire sinon à quoi bon des âmes-sœurs ? L’idéal n’excluait pas les allusions au réel. Sinon ça devient vite du Bisounours… Elle n’était pas non plus d’accord. Il fallait conserver ce qu’elle appelait des frontières. Tout ne pouvait être dit. Plus exactement, on ne pouvait pas, on ne devait pas dire n’importe quoi… Légèreté, dans les relations, mais pas à n’importe quel prix… Le mot Frontières était répété, nominalement, et suivi de trois !!! (Entre l’espace de rêve et le réel, je suppose). J’eus quelques minutes le désir de tout abandonner. Ce n’était décidément pas le moment. Je continuai pourtant, ne me résolvant pas à renoncer à mon satané projet. Le renoncement, Quelle horreur… Ne jamais renoncer… Jamais… Renoncer c’est mourir un peu. Et s’entêter, c’est quoi ?
Tertio : Se voir au moins une fois par mois afin de resserrer nos liens par des étreintes charnelles, des moments de tendresse pure bref de privautés et libéralités familières. « Je t’ai déjà dit que ce n’était pas une bonne idée. Frontières ! Légèreté !». Et en plus, je ne lui plais pas, me dis-je… Sinon, quoi ? Pourquoi ? Je n’étais pas si répugnant… la vieillesse était encore loin…
Le quatrième point allait jusqu’au bout de ma pensée d’alors, je veux dire du moment où je la formulais, à savoir le présent : s’il existait seulement une chance sur mille que notre relation débouchât sur une prise de décision de vivre ensemble, ne pas la laisser passer, la différence d’âge n’était pas un problème (Je n’étais pas à l’article de la mort, que diable !). Pérenniser le présent au fond, tel était devenu mon projet de vie avec elle.
La dernière : De faire le point, disons tous les trois mois sur l’évolution de nos sentiments respectifs et de s’engager, le cas échéant, à faire le ménage dans nos vies respectives afin de mettre en place les conditions d’une vie commune, ou du moins de nous en rapprocher au plus près dans la mesure du possible.
La réponse se fit attendre, pour les deux derniers points. Elle ne fut pas cinglante mais visait à me « recadrer ». Etonnamment, ce qui la choquait le plus, ce n’était pas ma déclaration proprement dite, c’était l’éventualité de tout se dire. Non ! On ne pouvait pas tout dire. Elle avait trop souffert de la parole des autres et celle-ci nous entraînait souvent trop loin. Mes impros en fournissaient plus ou moins la preuve. Il n’était que trop évident que les mots dépassaient ma pensée et que je me laissais griser par mes propres paroles. En d’autres termes,  je fantasmais à son sujet. Par ailleurs,  je ne la connaissais pas, j’aurais été bien incapable de définir ses traits de caractère, ce en quoi elle se distinguait de la commune des mortelles. Après tout, elle ne me connaissait pas non plus. Elle avait vécu, dans un passé pas si lointain, un rapport assez conflictuel et douloureux avec les hommes. Une nouvelle aventure ne pouvait plus être prise à la légère. Il lui fallait se reconstruire, elle était dans cette phase-là. Ce qui lui plaisait, dans nos rapports, c’est qu’ils demeuraient dans la sphère du virtuel ou, si je préférais, du rêve et que le retour à la réalité s’avèrerait sûrement décevant. Mes habitudes alimentaires, mes ennuis gastriques, mes ronflements nocturnes la concernaient peu. Mes pensées et avis oui. Il n’était pas question de me faire souffrir inutilement. Elle ne se voulait pas cruelle… (Je savais bien que ce mot la tracassait…). Bref, elle ne se sentait pas prête à entrer dans les plans que j’avais rédigés. Une relation se détermine à deux. Elle n’avait pas choisi l’émancipation pour se voir édicter, voire imposer, l’orientation de son existence… En revanche, elle m’acceptait dans cet antre où je m’étais immiscé et qui lui apportait énormément, à elle aussi, elle en convenait, sur un autre plan… Elle terminait par deux jolies phrases relatives à l’antre d’où elle m’écrivait : Merci d’être là… Je suis là…
Je trouvais ce qu’elle disait raisonnable, même si je n’imposais évidemment rien du tout. Je proposais, et elle pouvait ou pas disposer… On sentait dans ses propos, toujours affables, un peu de déception, de l’agacement, tout en m’épargnant, je le sentais bien, de l’humiliation ou de la honte; pas de colère en tout cas, la colère n’avait jamais, jusque-là, fait partie de son registre. Cela me faisait mal et pourtant je devais reconnaître qu’elle était dans le vrai. Je me retrouvais dans la position du vil séducteur qui s’enflamme et se refroidit une fois l’objet de la quête conquis. Ou du chasseur qui se moque du gibier une fois qu’il l’a piégé. D’un Dom Juan, quoi… La chasse m’importait-elle plus que la prise ? Je lui fis remarquer qu’elle ne m’en avait jamais écrit si longuement en un seul jour. Selon elle, c’était nécessaire. Notre relation avait besoin de « retouches ». La métaphore picturale était accompagnée d’une icône en clin d’œil. Notre complicité perdurait.
A propos de Dom Juan, mon copain de classe, Hervé, m’avait dit un jour : Dom Juan est un con. Quand tu prends ton pied avec une fille, tu n’as qu’une idée en tête. Recommencer… C’est bien une idée d’impuissant, ça, de la larguer pour tenter de s’en taper une autre…
Elle m’invitait donc à demeurer dans le cadre que nous nous étions fixés. Elle m’y attendait, quotidiennement, si je le voulais, mais qu’il ne soit plus question «d’amour». Elle n’était pas prête à ce type d’accointances, ne savait pas si elle y croirait fermement un jour à nouveau, ayant passé l’âge des illusions. Elle aurait bien aimé y croire, justement. Elle gardait au fond d’elle-même un peu la foi de cette jeune fille qu’elle avait été. Ce serait long sans doute. Elle ne perdait pas tout à fait l’espoir… En outre, notre différence d’âge pourrait vite devenir un handicap (Je l’attendais celle-là ! Moins de quinze ans pourtant !). Quant aux aventures d’un soir, elle n’était pas épargnée par les propositions, surtout lors de ses tournées quotidiennes dans les lieux de consommation… Elle n’en avait point envie, préférant se consacrer à son travail, d’artiste… Nous deux, c’était différent. C’était du solide si nous le voulions, et du définitif si nous le souhaitions… Et puis elle trouvait ça beau. Là, au moins, elle me trouvait beau… Je veux dire que la beauté, elle s’en moquait éperdument… C’était bien autre chose qui lui plaisait en moi…
Le plus « cruel » restait à dire : Ce que tu me demandes est impossible. Je me sens terriblement mal à l’aise. Au début, j’étais ton égérie, cela m’amusait, me flattait. Tu disais des jolies choses. Je n’en avais pas l’habitude. Or, là tu veux m’amener sur une voie qui ne fait pas partie de mes projets… Reprenons nos échanges amicaux… Sois raisonnable, voyons (J’entendais : à ton âge, ce n’est pas trop te demander…).
Cette remarque sonnait comme un avertissement ; je la reçus comme un coup de fouet.
Je risquais bel et bien de la perdre. Et je ne pouvais m’y résoudre… Et d’abord, comment aurais-je pu renoncer à ses maudits textos dont je faisais ma pitance quotidienne ? Je n’y étais pas prêt… Il m’aurait fallu une cure de désintoxication que j’eusse pu envisager en d’autres périodes de ma vie. Or, là, j’étais mordu…
Je lui promis alors tout ce qu’elle voulait. On repartait à zéro. On oubliait tout ce que j’avais dit (Quelle preuve ne donnais-je pas de la fragilité de nos certitudes et de nos paroles quand elles sont trop liées aux sentiments ! J’en venais à me renier, à écarter à ce qui m’occupait l’esprit depuis plusieurs jours. Je renonçais à « l’amour ». Dorénavant, je lui laisserais l’initiative de nos échanges, de nos éventuelles retrouvailles et je ne la dérangerais plus avec ce qu’elle n’avait pas envie d’entendre (En tout cas dans le réel). On faisait machine arrière, sur le plan de l’amitié. J’y ajoutais cette question idiote : Que ferais-tu à ma place ?
Et, sans doute avec un peu de malice : Tu me laisseras t’acheter une nouvelle œuvre, pour me rattraper… s’il te plaît ?
Je ne l’avais jamais fait avec aucune autre artiste… (Ca pouvait faire jaser…).
L’éloignement rapproche ai-je dit ? Et la proximité fout le camp…
Entre les deux : la plaque tournante des SMS.
Et la mauvaise foi. Je n’avais absolument pas envie de renoncer à mes projets…

VI)

A ma place, elle n’y était pas et elle ne se permettrait jamais de s’y mettre. Elle me respectait trop pour cela (Et vlan ! Se pourrait-il que je ne la respectasse pas ?).
Elle était subtile, sûrement plus intelligente que la moyenne, pour une artiste a fortiori. Sa connaissance de la complexité des sentiments humains, vu son âge, me sidérait. Cependant, nous avions bien conscience d’avoir atteint un point de non retour. Du zénith, nous basculions dans l’abîme avec le mécanisme implacable des heures qui nous conduisent du matin vers l’après-midi. Et l’on sait que la dégringolade, la destruction, est rapide, quand la construction put durer jusqu’à 107 ans, comme ND de Paris… Montaigne avait écrit, sur le sujet,  à propos de la majesté royale : Elle dévale plus difficilement du sommet au milieu qu’elle ne se précipite du milieu au fond… C’est le milieu le point fatal. Et le milieu c’avait été le zénith, avant mon plan néfaste…
Disons qu’il était midi un quart… Pour faire oublier la mauvaise impression, et ne pas risquer une rupture totale (qui peut-être eût été salutaire : il faut croire que l’homme aime souffrir !), je décidais de changer totalement de registre afin de regagner sa confiance, que je sentais ébranlée.
Je recentrais donc nos échanges sur son travail. J’eus une idée saugrenue : Le SMS exagérément sévère. Je lui dis qu’il était stupide de présenter, lors de la crémaillère, ainsi des œuvres anciennes qui ne cadraient plus avec son état d’esprit actuel, que cela témoignait d’un opportunisme regrettable et qu’il y avait certainement des choses plus urgentes à envisager que de faire plaisir à tout le monde en exposant n’importe quoi, n’importe où. Cela pouvait refroidir certaines personnes du milieu de l’art qui du coup n’adhèreraient plus à son projet artistique… (L’inverse eût pu être vrai aussi. Quand je parlais de mauvaise foi…)…  Que se servir du mot Amour, pour couvrir toute la surface, cela faisait un peu puéril, un peu baba cool et que l’on attendait de son âme balte quelque chose de plus profond, de plus tragique, en ces temps si durs. Que si à la rigueur elle avait mis le mot en suédois ou en finnois, c’eût été plus pertinent car plus abstrait, le titre pouvait orienter l’interprétation… Que si par hasard elle vendait à des relations, forcément à bas prix, ses galeristes, s’ils l’apprenaient, pourraient mal le prendre… Bref, je lui donnais une petite leçon de discernement, avec une mauvaise foi que nous les hommes sommes seuls capables d’adopter en cas de nécessité. C’était ma petite vengeance, minable, à moi. Le seul point par lequel je pouvais titiller sa souffrance à elle, lui faire partager ainsi la mienne. Et aussi montrer que je pouvais passer  d’un plan à un autre, retrouver ma personnalité publique, sans être obnubilé par mes sentimentales propositions du jour même...
Elle prit très bien la chose au contraire. Je reçus même plusieurs SMS, qui n’évoquaient évidemment plus mon projet de vie quintuplé, ma quinte major en quelque sorte qu’elle semblait avoir zappée. J’avais tout à fait raison. Elle manquait de clairvoyance parfois. C’était là son défaut majeur. Sans doute trop gentille, trop naïve… Elle comptait sur moi pour lui fournir de précieux conseils. Elle était heureuse quand notre relation se situait sur ce plan-là, qui lui apportait tellement, elle ne pouvait le nier. Même si, concéda-t-elle, l’autre plan,  celui de l’affectif, m’aura bien aidé à surmonter des moments difficiles… : Je me suis sentie ressusciter grâce à toi. Fortifiée en quelque sorte. Et je t’en remercie.
Si j’ai pu être utile en quoi que ce soit…
Je crois que je reçus autant de Sms en un jour que dans toute une semaine, les premiers temps, au moment de l’euphorie et de la symbiose totale. J’ironisai : Envoyez les plus touchantes déclarations d’amour du monde et l’on vous répondra du bout des lèvres. Imaginez en revanche quelques vacheries bien placées et vous voilà auréolés d’une autorité usurpée. La nature humaine serait-elle encline à l’auto-flagellation ? Oui, je deviens bavarde, répondit-elle. Je m’inquiète pour toi, ne le comprends-tu pas ?
Cette dernière phrase me fit monter les larmes aux yeux. Elle avait décidément l’art de susciter de l’émotion. Et sans doute raison de surcroît… Et que l’on s’inquiète pour moi, cela me flattait, forcément, et m’encourageait dans mes divagations.
Cela semblait s’arranger sauf que je n’étais pas encore guéri. L’homme ne veut jamais s’avouer vaincu, alors que ses chances sont infimes (Une sur mille !). Il me fallait aller jusqu’au bout de mon entêtement, de ma logique amoureuse, assortie de cécité persistante. Je suppose que c’est ainsi que font les « jusqu’auboutistes » de tous poils.  Les grands passionnés. Les éternels perdants. J’avais promis de ne plus faire état de mes sentiments. Cela ne m’empêchait pas de les éprouver. Et de jouer dès lors mon va tout. Mon ultime chance (Toujours sur mille). Mais quel atout me demeurait-il ?
Et puis, il restait cette fameuse crémaillère chez l’amie d’une amie artiste, d’origine allemande, dont j’avais acquis un dessin représentant des tas d’objets entassés, une sorte de montagne élancée et manifestement en voie de se casser la figure. Sans couleurs, au fusain. Durant la fête, elle en exposerait quelques-uns et Emma serait invitée à en faire de même, avec ses fameuses œuvres anciennes, à base du mot Amour, justement, sur lesquelles j’aurais à revenir.
Etait-ce par crainte d’effusions de ma part, dont j’aurais été, vu mon état d’esprit d’alors, bien incapable ? Par crainte que je ne monopolise la conversation, moi qui ai toujours eu peur de déranger mes interlocuteurs ? Toujours est-il que je reçus le message auquel je m’attendais le moins. D’un ton embarrassé, qui tranchait avec tous ceux reçus, depuis plusieurs semaines, avant ma déclaration. Il s’agissait de me dire que, pour prévenir toute souffrance inutile, ou déception éventuelle, elle croyait bon de m’avertir qu’elle serait très occupée, sans doute très sollicitée, ce soir-là, par les relations qu’elle allait retrouver, et que bien sûr, âme-sœur ou pas, elle ne pourrait pas m’accorder tout le temps, durant la soirée, auquel sans doute j’aspirais. Elle ajoutait qu’elle n’avait pas la faculté de décupler son âme, sur un ton plus badin et une icône souriante.
J’en étais presque vexé. Cela me paraissait d’une évidence criarde, même si on peut toujours rêver de s’octroyer une surprenante exclusivité. Moi-même j’étais un peu connu, j’allais sans doute me retrouver, de mon côté, sollicité. Je connaissais pas mal de monde. On m’appréciait et certaines espéraient bien me caser une de leurs œuvres, ou profiter de mes relations, ou faire ouvrir ma collection aux grandes régions françaises. Demeurer avec elle toute la soirée eût paru bizarre, j’allais dire partial… Cela me mit la puce à l’oreille, comme quoi le sentiment n’exclut pas le discernement et, malheureusement, preuve d’un paradis irrémédiablement perdu, l’ère du soupçon.
Je répondis que nous avions deux, trois sujets à évoquer. Pas de stress, répliqua-t-elle. Nous n’allons pas planifier également le sujet de nos conservations… Tu as encore un plan en cinq points ? (Avec un clin d’œil iconique).  Je me sentais percé à jour, un tant soit peu « recadré » par la maîtresse d’école, un peu ridicule au fond. Les rapports s‘inversaient. C’était elle, l’expérience, l’ironie, la clairvoyance. Mon prestige diminuait à ses yeux…
Puisque je viens de faire référence à Nathalie Sarraute, j’eus l’occasion d’éprouver la finesse psychologique de mon âme-sœur en jouant sur les mots. Je lui demandais, et c’est la première fois que je quittais la sincérité pour la ruse, si elle viendrait « accompagnée » (Espérant, comme il en avait été question, que je serais justement l’heureux élu : je devais passer chez elle pour l’aider, selon ce qui avait été, on s’en souvient, convenu…), en adoptant l’inflexion enjouée qu’accompagne un clin d’œil iconique. La réponse me porta un coup au cœur. Oui, elle serait accompagnée. On la récupèrerait aux Saintes-Maries, et elle serait là vers les 20h. Elle serait accompagnée « Mais cela me fera plaisir de te voir et ne nous empêchera pas  d’échanger quelques mots »… Cela me rappelait le « C’est bien, ça », de Pour un oui ou pour un non… L’expression sonna comme un glas, et me fit frissonner comme si j’attendais le couperet de la guillotine. C’était bien plus grave que je ne le pensais. Je l’avais pourtant pressenti sans vouloir y croire. Elle avait rencontré quelqu’un d’autre, et pas seulement sur le plan spirituel. Cela expliquait tout, forcément, le « Mais il y a un Mais » entre autres…
Coup de froid finnois. Il y avait bien anguille sous la roche bleue. Plus question de passer la chercher chez elle donc. Je tenais à en savoir un peu plus. C’est là que tout se mit à dégringoler, à ravaler comme dit Montaigne. Je posais alors la question de trop. Ca voulait dire quoi « accompagnée »… Et ce nouveau « Mais », qui décidément en disait plus long qu’il ne voulait bien dire, et ressemblait à la pointe d’un iceberg, dont il restait à découvrir la masse imposante et immergée. Elle me fit enfin quelques confidences (Celles que je ne voulais surtout pas envisager jusque-là). Elle était, comme on dit « prise ». C’était la tentative de convalescence, de guérison, qu’elle avait incidemment évoquée. J’entendis « éprise ». Elle m’en dirait plus long, ou plutôt je verrais par moi-même, lors de la crémaillère…
Sauf que je n’avais plus du tout envie d’y aller, moi, à cette satanée crémaillère. Qu’y aurais-je fait ? Etalé ma déception ? Félicité l’heureux vainqueur d’un tournoi dont je ne savais même pas qu’il eût eu lieu ? Caché mes larmes avant de m’effondrer dans l’escalier ? La femme de ma vie m’échappait et je devais stoïquement me présenter devant elle et son nouveau bonheur, les larmes aux poings, comme dit la chanson ?
Et pourquoi m’en avoir parlé ? Bon, il est vrai que dans ce milieu tout se sait…
D’un autre côté je lui trouvais des excuses. On cherche toujours à excuser ceux que l’on aime. Elle avait eu le tact de me prévenir, avec quelle finesse psychologique,  je devais l’admettre ; elle avait eu la délicatesse de ne pas me placer devant le fait accompli. Il n’empêche : je lui en voulais un peu… Elle m’aurait désillusionné dès le départ, je ne me serais jamais ainsi laisser prendre au jeu des chimères, des mots qui déferlent en torrents et vous piègent dans leur signification si malicieusement connotée, véhiculés par ses maudits SMS dont on se passait bien pourtant, il n’y avait pas si longtemps…. Je me retrouvais dans la situation de Gérard de Nerval, forcé d’attendre la fin d’une liaison avant de proposer ses services, et l’on sait comment a fini le doux Gérard !
J’eus l’idée d’appeler la stagiaire désireuse. Peu importe son nom. Elle n’existe pas. N’a aucune importance. Je me suis servi d’elle, par dépit et pour donner le change. Baptisons-la Lillith. Je lui demandais si elle tenait toujours à me revoir. Elle me répondit qu’elle était très occupée, qu’elle était très étonnée de mon coup de fil,  que ça pouvait toujours s’arranger, que finalement oui, elle s’arrangerait. Au moins, j’étais rassuré. Si je devais aller à cette fichue crémaillère, je ne viendrais pas seul, mais bien accompagné, au contraire… Et d’une très jeune femme, de surcroît…
En attendant je signifiais à Emma qu’il était vraisemblable que je ne viendrais pas. Elle sembla déçue. Elle argumenta : La grotte nous protégeait des autres. Elle n’avait rien à voir avec le monde réel. On pouvait continuer comme avant. Nous seuls savions que cet abri existait. Je savais qu’elle avait encore raison… Je fis pourtant ma mauvaise tête, m’entêtai au contraire, révélant ainsi mes défauts criards, que je lui avais cachés jusque là : la rancœur, l’amertume, l’absence de générosité, de grandeur d’âme, le refus du pardon. Je ne viendrais que si elle insistait, et devait prendre mon absence comme une défection, un acte de lâcheté. Ou si elle m’interdisait dorénavant l’accès à notre antre… Si elle me jetait définitivement de la grotte, en d’autres termes enfin…
J’avais tout de même quelques justifications. Je suis certain qu’elle en eût convenu. Il eût fallu trouver un terrain d’entente. Nous n’en prenions plus manifestement le chemin…
Elle finit me dire, ou plutôt par écrire. Tu fais comme tu le sens…
Je sentis comme de l’irritation, ou du moins du découragement. J’étais décidément incorrigible, malgré mes belles promesses. Les âmes-sœurs s’étaient bien éloignées en quelques jours. On n’était pas loin des sœurs fâchées, que j’avais vues dans un film français… Il est vrai qu’elles se réconciliaient à la fin…
Au demeurant, qu’eût-elle, fait à ma place ?

VII

De mon côté, je ne pouvais m’avouer vaincu. Après tout, qu’elle vive sa convalescence si ça lui faisait du bien. Qu’elle rêve et échafaude de son côté des plans sur la comète. C’est bien ce que je faisais du mien, non, avec elle en tant qu’héroïne bleue pourtant, sans être payé de retour, en tout cas eu égard à la monnaie que j’avançais ? Je pouvais attendre, là n’était pas la question. Au demeurant, il me semblait que mes exigences n’étaient pas si « terribles », que je m’étais sans doute mal exprimé, que j’étais apparu comme un peu dirigiste, là où après tout, je proposais quelques pistes dont elle pouvait disposer à sa guise, ainsi qu’elle l’entendait… Je trouvais sa réponse injuste, trop spontanée, irréfléchie et ne m’avouais pas totalement battu… Avait-elle bien compris le peu que je demandais et dont je saurais me contenter ? Je n’étais pas d’une exigence démesurée (dans un premier temps, me disais-je). Et ma requête demeurait compatible avec toutes les liaisons qu’elle pouvait entretenir par ailleurs, que je ne souhaitais pas mais auxquelles je pouvais me plier… Faute de grive, on avale des couleuvres… Je le tenais mon atout…
J’aurais dû comprendre, admettre, concéder. Dans le meilleur des cas, patienter… Que l’on se connaisse mieux en effet. Or l’homme est ainsi fait qu’il préfère, comme aux échecs, jouer son va-tout sur une inattention du partenaire, perdre lamentablement toutes ses pièces et, à l’échec, ajouter le mot fatal de mat.
J’en rajoutais alors une couche, comme en peinture : elle m’avait mal compris.
Je ressortis mon maudit plan (Bien une idée d’architecte, ça). Une chance sur mille, ça n’avait pas trop de chance d’aboutir. Une rencontre tous les mois, pour rendre concrète notre affection réciproque, ce n’était pas la mer de larmes bleues à boire… Et en rediscuter tous les six mois, voire tous les ans, serait-ce si insensé ? Pourquoi écarter cette éventualité ? Et réduisant,  en prose ordinaire, mes cinq points, listés, à trois, de manière claire et succincte, je les expédiais par SMS, en une seule fois, encore un, de trop, lui prouvant ainsi que c’est moi qui ne la comprenais pas, que j’étais un fieffé égoïste et que je n’étais peut-être plus le confident idéal qu’elle avait connu jusque là.
C’en était trop…
Elle ne se mit toujours pas en colère. Elle était trop généreuse pour cela et elle tolérait ma douleur qui la touchait. Ce n’était pas dans son naturel. Elle adopta la décision la plus fine (la plus finnoise ?) : Elle ne mettait pas un terme à nos échanges, non… Ils avaient été trop forts, trop riches. Et après tout nous ne sommes que des êtres humains, trop humains, avec nos faiblesses et failles.  On ne passe pas ainsi brutalement de l’un des extrêmes à un autre. Non, elle réclamait simplement un peu de répit, le temps de faire le point. Je devais la laisser respirer, réfléchir, accuser le coup…  Il me faudrait regagner sa confiance… Ne plus rien envoyer pendant quelques temps… sans préciser de quel temps il s’agissait. Elle partait se mettre au vert… Le plan + la crémaillère boudée, + la notion même de plan, à nouveau le plan déjà refusé, ça faisait beaucoup.
Avec le manque de lucidité et de discernement qui nous caractérise, nous les hommes, je pris cette échappatoire pour une rupture. Il faudrait des jours voire semaines pour réparer ce que j’avais, par précipitation, manque de tact, et un peu, selon moi,  par pur malentendu, contribué à gâcher. Pendant ce long laps de temps, elle se rendrait compte qu’au fond, je ne lui manquais pas autant qu’elle l’aurait cru, qu’elle pouvait, en conséquence, très bien se passer de moi, de mon âme, de mes compliments galants et de mes quelques pensées, superficielles, sur son œuvre. Qu’elle laisserait ainsi « pourrir » la situation ou du moins attendre que la tornade, se calme, celle qui s’était fait jour dans mon cœur, s’entend.
Les jours qui suivirent furent horribles. Un silence assourdissant que je n’osais interrompre de peur de susciter de nouvelles catastrophes, au sens mathématique du terme : basculement dans un niveau topologique nouveau,  par saturation de l’ancien. J’avais saturé son espace vital de ces maudits SMS, que j’exécrais à présent. J’avais pris mes désirs pour la réalité et une complicité inédite entre un homme et une femme pour de l’amour. Et d’amour, si je l’avais bien suivie, elle n’en voulait pas. En tout cas pas avec moi. Elle ne voulait guère en entendre parler. Pas du moins tel que je l’entendais. Où l’on se retrouverait dans la sordide réalité, à revivre probablement ce qu’elle avait déjà vécu. L’exaltation, puis l’indifférence, enfin la rupture. La naissance, la vie, la mort de l’amour.
Tout le week-end,  je ruminais des tas de scénarios dans ma tête. Heureusement, je n’étais pas au boulot. Je me décidai pour une sortie au cinéma, justement l’on re-projetait Gemma Bovery. J’appelai un pote, prof de lettres, qui s’appelait justement Charles, un peu plus jeune que moi, qui m’expliquerait au fur et à mesure les allusions à l’original… Il n’en fit finalement rien au bout d’un quart d’heure, car les voisins de siège râlaient. J’en ressortis sans avoir trop suivi le film, sauf les quelques scènes un peu lascives où je me mis naturellement à larmoyer, devant mon prof de lettres, surpris de l’ampleur de mon émotion… Ce film était totalement nul, me dit-il pour me consoler. Absolument pas fidèle à l’esprit du livre. On devient larmoyant et complaisant en vieillissant, me fit-il remarquer… Il m’expliqua pourquoi mais je n’ai rien retenu… Sauf son jeu de mot sur le beau qui varie…
La nuit, quelques-unes de ses paroles me revinrent en mémoire. Je rappelle que j’avais tout effacé de nos échanges. Le présent rien que le présent… Elles remontaient à ma dernière visite en son atelier, ça commençait à faire un bail déjà. Il y avait été question de beauté, au sens artistique je veux dire. Je lui avais conseillé  d’ajouter quelques éclaboussures à son torrent, une sorte d’écume bleue un peu floue qui suggèrerait le rêve, ou du moins l’irréalité. Nous en étions venus ainsi à évoquer incidemment la fameuse notion de beauté. Je pensais alors qu’elle parlait de l’esthétique picturale, appliquée à son œuvre plus particulièrement. J’avais l’impression qu’un autre message s’y décelait. La beauté n’était pour elle qu’apparence et futilité. C’est ainsi que lui était venue l’idée du torrent qui passe trop vite, comme le temps, la jeunesse et l’amour. On l’associait trop, la beauté toujours, à l’âge tendre et à son paradis illusoire, quand on se sent invincible, en pleine forme, avec pour principale ambition d’aller de l’avant. C’était, dans son esprit, le sens de cette source qui partait de la grotte en laquelle on pouvait effectivement « retrouver » (Je compris que je pouvais l’interpréter au sens proustien) la sérénité, la confiance que l’on avait vécue, dans la prime enfance, avant les premières expériences douloureuses (La vie est un torrent de larmes). Toutefois, l’on peut extraire de la beauté à partir de ces larmes amères. Et c’était sans doute la raisons d’être de ses irisations qui apparaissaient vers le bas. On pouvait transformer cette douleur, cette souffrance en quelque chose de plus plaisant, de plus constructif, dont la création artistique pouvait s’avérer la matérialisation. Ou tout simplement une acte créatif dans la vie : un enfant, une période de bonheur, même si l’on sait qu’il est éphémère, une expérience décisive et enrichissante. J’espérais bien alors en faire partie, et peut-être me le suggérait-elle au fond. C’est en tout cas ce que je m’étais imaginé, après coup. Elle ajouta : Ma vie aura été tout cela : un élan assuré et pur, des souffrances liées aux ambiguïtés de l’apparence flatteuse, un exutoire dans la décision de me mettre à peindre.
En gros, je supposais qu’elle me prévenait que je devais me distinguer du commun des mortels : prêt à sauter sur tout ce qui bouge en attendant une vieillesse nostalgique où se dessinerait le repos du guerrier. J’imaginais qu’elle craignait que je sois comme les autres : qui profiterait, voire s’amuserait, un certain temps de ses atouts plastiques et que la communion des âmes relevait de ce concept de mauvaise foi qui a fait couler tant d’encre parmi les philosophes que l’on étudie encore au lycée. C’était prémonitoire. Les femmes ont de ces intuitions…
Sans doute, sa beauté m’avait-elle  touché. Néanmoins, ce n’était pas cela que j’avais senti lors de notre rencontre. Je l’avais certes qualifiée de tornade bleue sauf que, dans mon esprit, le mot tornade prenait le pas sur l’adjectif de couleur, lequel renvoyait évidemment à la spécificité son œuvre, et à sa tenue excentrique : la tornade, c’était son énergie ravageuse, son enthousiasme à défendre son travail, sa générosité, entre autres, à me fournir naturellement des explications (Un collectionneur devait être capable de soutenir, par ses argumentaires, ses acquisitions, sinon ce n’était qu’un imposteur, doublé d’un m’as-tu vu qui cherchait, par pure vanité, à s’offrir une réputation de spécialiste), et quelques clés d’origine biographique (Un abandon, durant l’enfance, dont j’avais été victime également). J’aurais pu y ajouter un naturel à toute épreuve (alors que règne la sophistication dans l’art), une sensibilité exacerbée, une sorte d’aura qui se dégageait d’elle et ce que j’avais nommé : Une évidence. Sa familiarité m’avait donné l’impression de la connaître depuis des années, et c’est un sentiment assez rare pour être relevé. C’est cela que j’aurais dû lui dire, afin de restaurer sa relation aux hommes et de consolider notre complicité. Nous avions du temps, non ?
Comme ces moments, pourtant pas si lointains, me semblaient d’une autre époque à présent, peut-être irrémédiablement perdus à jamais, et par ma faute ! L’impatience est le vice de ce siècle. L’autre face de la vanité…
J’envisageais toutes les possibilités d’interrompre le silence et en même temps je m’en voulais de ne pas avoir su trouver les raisonnements à même de la persuader de mes bonnes intentions et du bien-fondé de ma requête. Après ce que nous avions vécu de si fort, en si peu de temps, sur le plan spirituel, il demeurait pesant, ce silence. J’aurais dû lui écrire que j’aimais sincèrement son œuvre, que je m’étais laissé abuser par un malentendu (Tous ces cœurs qui accompagnaient ses icônes, et dont j’abusais de mon côté, moi aussi, généreusement), que je ne pouvais pas laisser passer ma chance (sur mille), on ne pouvait me demander cela, les signes étaient trop nombreux à venir cogner à la porte de mon imagination ultra sollicitée, que c’était humain, trop humain justement, que d’exprimer les émotions que l’on ressent. Que faisait-elle ? Où était-elle ? Nous étions en saison morte… C’est quoi ce vert dont elle parlait et chez qui ?
Et qu’après tout, si l’on ne vit jamais rien pour rien, peut-être ce que je venais de vivre n’était-il que le prétexte à raconter une belle histoire, même si elle devait mal finir ?
Soudain, ce fut comme une illumination ! Je venais de trouver une solution relative à ma souffrance vaine… Qu’au moins, elle serve à quelque chose et puis qui sait, et si c’était le plus sûr moyen de la reconquérir ?
Ma décision était prise. Pour combler ce sentiment de vide laissé par le silence, j’allais me mettre à écrire, afin de comprendre où notre histoire avait pu déraper. J’avais tout effacé certes de mes fichiers et SMS. Les événements étaient toutefois proches et j’avais tellement lu, et relu, ses textos, et ciselé dans ma tête les miens à son intention,  je les avais tellement repassés dans mon cerveau quand je me mettais en quête angoissée de la moindre erreur,  qu’ils me revenaient par fragments entiers, tantôt me rassurant et me laissant de l’espoir tantôt me déprimant, car je savais une période heureuse définitivement révolue, même si je croyais toujours à l’ultime chance de dernière minute (sur mille, si je puis dire). Et puis je n’étais pas à une approximation près…
Je ne suis en rien un professionnel de l’écriture,  je l’ai déjà dit. Ce n’était pas une raison suffisante pour ne pas essayer. D’autant que mon récit n’était censé, « à la base »,  ne s’adresser qu’à une seule destinataire. Il n’était pas question pour moi, dans un premier temps, de le publier. Seulement de la toucher, au sens affectif du terme, l’intéresser, encore et sans doute. Et de voir où cette lecture la conduirait…
La rendre fière de moi, fière de nous ou, au contraire, la perdre à jamais.
J’écrivis d’un jet, un premier jet, bien amélioré depuis, tout ce que tu viens de lire, sans plan précis, comme cela me venait. Du matin au soir, et un peu dans la nuit, du dimanche à lundi. J’étais épuisé et content de moi malgré la douleur du silence, je n’y étais plus habitué, qui me faisait si mal. Je ne mangeais rien de la journée : quelques cerneaux de noix et des amandes. Et du café beaucoup de café, comme Balzac…
Ce n’était pas difficile : il me suffisait de suivre peu ou prou l’ordre chronologique…
Et combler quelques trous de mémoire…
Une ritournelle de ma jeunesse me guidait :
« Un jour ma mie, nous écrirons Notre roman
Sans un nuage
Comme un ciel de vacances »…
Et tout ça pour quelques malheureux textos, de plus, ou de moins…
Ou de trop !

 

VIII

Le lundi matin, je refusais de lire mes SMS, de peur de ne pas y trouver le message tant espéré. C’était une grande première. Habituellement, je posais le portable sur la table de chevet et, aux heures du lever raisonnables, laissais traîner un œil. Et puis le boulot, c’est le boulot. Je ne voulais rien laisser transparaître de mes angoisses. Marre des remarques narquoises… On nous livrait d’ailleurs un nouveau logiciel en 3 D et son expérimentation m’occupa l’esprit toute la matinée. Il n’empêche : je me sentais vide. Pas vidé, vide. Quelque chose me manquait, indubitablement, qui creusait comme un gouffre dans mes viscères. J’en avais la nausée.
A midi, durant la pause-déjeuner, je rappelais à tout hasard Lillith, l’ex-stagiaire. Oui oui… Elle était toujours libre le soir de la crémaillère. Au moins, je n’aurais pas l’air trop lamentable. En plus, je pariais qu’elle arborerait des tenues sexy, avec une gorge généreuse, des longues jambes de danseuses de flamenco perchées sur des talons assez hauts, des cheveux longs et blonds, même si on les supposait  décolorés. Je savais que c’était une bêtise, de la curiosité malsaine, dans le meilleur des cas une de ces précautions censées s’avérer utiles (au cas où je me rendrais à la crémaillère).
J’appelais la copine artiste de l’amie allemande - dont j’avais acquis un dessin. Elle était contente de m’entendre, ravie que je vienne à sa fête, je savais sans doute qu’il y aurait Emma qui exposait, et son compagnon (qui lui n’exposait pas, forcément, ce n’était pas un artiste !)… Elle était donc au courant. Feignant l’indifférence, je demandai : - Oui, justement tu le connais ? - Bien sûr… Ah bon, elle ne t’en a pas parlé ? J’avais cru deviner que vous étiez intimes (???). - Oui, oui… on échange des idées à propos de l’œuvre que je lui ai achetée. - Bien sûr…  Bien sûr, ça ne me regarde pas et de toutes façons elle ne m’a rien dit de particulier à ce sujet sinon qu’elle aimait bien échanger des idées avec toi. En tout cas, tu pourras voir également mes œuvres. Et celles de Greta que tu connais déjà… J’espère que certaines te plairont. Tu sais les françaises ne sont pas mauvaises non plus… Comment ? Son compagnon ? C’est toute une histoire. Elle te racontera. Je crois qu’il travaille dans les assurances. Directeur de compagnie ou quelque chose comme ça. Il est à l’abri du besoin, et en plus, il paraît qu’il est beau comme un Dieu, et d’une gentillesse... Y’en a qui ont de la veine… Si c’est vrai, je lui demanderai la permission de le peindre, tu sais pour ma série déclinée d’Ovide, je te montrerai si tu viens… Il lui a acheté plein d’œuvres, non pas du style de la tienne, enfin je ne pense pas (rires), je parle de ses caricatures, de ses portraits, de ses peintures alimentaires. Il lui a fait gagner pas mal de fric en lui présentant tous ses amis et de fil en aiguille… Je crois qu’il est divorcé sans enfants… Il paraît qu’il est d’une générosité, d’une ouverture d’esprit, exceptionnelle. Et puis, c’est pas tout. Un ami est descendu de Finlande. Il est là pour quelques jours. On fera sa connaissance. Enfin tu verras tout ça samedi… Je ne sais pas si j’aurais dû te le dire. J’espère ne pas avoir gaffé. - Mais non, mais non, d’ailleurs je viens avec ma nouvelle conquête….
Je ne vous dis pas la boule dans la gorge… La guérison était manifestement en marche. Je n’avais jamais voulu envisager cette éventualité… Cependant, ne m’en doutais-je pas justement un tant soit peu, au fond de moi-même ?  Qui a dit déjà que l’amour est aveugle ? Si au moins elle avait su m’arrêter au bon moment… Or arrête-ton une tornade quand elle est déclenchée… Et comment l’empêcher de se déclencher ?
L’ami finnois ne m’inquiétait pas trop. Les étrangères reçoivent beaucoup. Ca leur permet de rester accrochées à leur origine.
Et avais-je envie de savoir ? De voir ça, aurait dit l’autre…
Je déjeunais d’un sandwich accompagné d’une bière. Pas faim du tout. Beaucoup de mal à avaler. On eût émis quelques critiques sur mes plans industrieux que j’en eusse fondu en larmes (Je sais,  je pleure beaucoup dans cette histoire, ben justement, c’est là, un signe…). Au moment de retourner au boulot, je jette à tout hasard un coup d’œil à Facebook. Surprise : j’y vois, sur sa page d’accueil,  la photo de l’œuvre que je lui ai achetée…. Je me persuade que c’est sans doute un signe, une « synchronicité », comme on dit aujourd’hui, et effectivement, un texto m’attendait. J’hésite à le lire tout en me disant que, si elle brise le silence, je ne vois plus de raison de m’inquiéter. C’est que tout va bien. Il était bref. Elle m’expédiait simplement une pensée bleue. Je t’envoie une pensée bleue. Avec une icône en cerf-volant. Bleu, lui aussi, bien évidemment. C‘était tout. Ainsi, tout semblait oublié. Je dis bien semblait. On n’est jamais sûr de rien. Je remerciai et renouvelai la promesse de m’amender, d’accepter son recadrage, ses retouches… Elle approuva ! Frontières ! Légèreté !
Il y avait pour elle deux mondes qu’elle tentait de bien distinguer : le réel où elle travaillait, agissait, aimait, baisait dans le meilleur des cas et l’autre, celui de son antre, son abri purement spirituel, protecteur et qui justement lui faisait oublier tout ce qui nous tracasse, nous angoisse : les échecs, les douleurs, la maladie, la mort même. Pour elle, la réalité concernait la vraie vie, celle du corps et de ses manques (C’était un leitmotiv : se relier à nouveau à son corps !) et plénitudes, le côté de l’amour en fait; et de l’autre, le rêve, le domaine de l’esprit, de la créativité, de la lumière, aurait-elle ajouté (Elle en avait tant manqué !). Le côté de l’amitié au fond. C’était celui qu’elle me réservait, secrètement. La vie en bleu… Même Piaf n’y avait pas pensé… Rester dans l’attente, celle que je lui avais proposée, c’était refuser la passerelle qu’elle me tendait. C’était avouer que le monde est plus beau que le havre de paix et d’amitié qu’elle me proposait. On s’y cacherait dans cette grotte, et pour l’éternité. Elle trouvait çà très beau et était persuadée qu’elle avait raison sur ce point. Et elle espérait que cela me fît sourire comme elle me souriait à présent par icône interposée.
Ce sont des bribes qui me revenaient en mémoire, empruntées aux messages reçus que j’avais effacés, je le regrettais un peu à présent : pour mon récit et aussi parce que j’aurais pu y retrouver les multiples moments de bonheur vécus, si intensément, au présent.
Aucune duplicité dans sa vision du mode. Un ordre bien établi, à la lumière de ses yeux bleus.
La semaine se passa en échanges modérés : Commentaire de Schopenhauer sur la beauté, évocation des œuvres anciennes qu’elle persistait à montrer… Je ne parlais plus d’amour, que je remplaçais par le mot amitié afin de lui prouver que j’avais compris la leçon et que j’étais prêt à changer mon fusil d’épaule.
Je ne pouvais nier que j’eusse préféré avoir été tenu au courant de sa rencontre avec l’autre, laquelle m’était fatale. Cela m’aurait évité de me ridiculiser et surtout de glisser sur une pente douloureuse. En même temps, j’avais envie de l’excuser. Sans doute ne s’était-elle pas senti le droit de briser mon rêve. Peut-être n’était-elle pas trop sûre non plus de ses sentiments envers l’agent d’assurance, au début de nos échanges en tout cas. De mon point de vue, elle était la bonté, la prévenance incarnée. Aussi ne fallait-il pas voir, selon moi, dans son attitude des velléités de malice. Deux mondes cohabitaient pour elle, cela lui paraissait d’une évidence implacable. J’étais tombé sur le plus léger des deux panneaux. Celui de l’esprit. Pour le corps, je repasserai…
Ceci dit, l’ignorance a ses avantages : si elle m’avait tout révélé dès le départ, sans doute n’eussé-je pas été à l’aise pour textoter, et sans textos pas de déclarations, pas de souffrance, et sans souffrance pas d’écriture. Sans écriture pas de fierté, de création, de rééquilibrage entre l’artiste et le non artiste, à proprement parler… Tout est bien qui finit… bien, on le verra bientôt. Et si toute la souffrance du monde était faite pour aboutir à un beau livre ?
La veille de la fête prévue, toutefois je textotais : Ce n’était pas une bonne idée, ma présence à cette crémaillère. C’était trop tôt. Je viens à peine d’accuser le coup. Laisse-moi un peu de temps…
J’espérais qu’elle me suppliât. Mais non, elle était bien plus subtile : Copié/collé. « Tu fais comme tu le sens. » La balle était dans mon camp…
Pourtant si tu viens…
Si je viens ?
Tu auras peut-être une surprise…
Au lieu de l’interroger à ce sujet,  je répondis immédiatement : Oui moi aussi, moi aussi j’aurai sans doute une surprise… : Je pensais bien sûr à ce récit que je venais d’entreprendre. Le premier jet me plaisait beaucoup. Je l’interrompais, bien sûr, à l’épisode du silence pesant que je viens de te rappeler, dont je venais de subir les affres, ne sachant pas trop comment j’allais le faire évoluer…
J’espère qu’elle sera bonne, cette surprise, bonne pour nous,  je veux dire, conclut-elle, avec trois points de suspension que j’interprétais comme un soupçon de légère inquiétude… Elle commençait à me connaître, partant à se méfier. On n’est jamais assez méfiants…
Quant à moi, je ne me reconnaissais plus. Et parmi tous les êtres qui m’avaient fréquenté, et qui eussent connu mon état mental à ce moment-là, aucun ne m’aurait reconnu…
On n’est pas sérieux à 49 ans. Ou alors beaucoup trop. Légèreté !

 

IX

Quand j’arrivais avec Lillith à la crémaillère, trois pièces-cuisine entièrement remis à neuf dans un hôtel de la vieille ville, un rapide coup d’œil me permit de voir qu’une soixantaine de personnes m’avaient précédé. D’autres arrivaient. Une centaine était attendue. Des étudiants des Beaux Arts, les amis des artistes, deux, trois célébrités que je m’empressais de saluer pour ne pas avoir à y revenir. Ca papotait un peu partout et dans tous les coins. Elle était de dos du côté de la cuisine, facile à repérer avec son chandail bleu, électrique et chatoyant. De mon côté avec mon, bouquet et ma bouteille de champagne j’avais le même air que dans la chanson de Brassens. Lillith me prit la bouteille, c’est la chose la plus intelligente qu’elle eût faite ce soir-là… Ainsi, elle ne serait pas venue les mains vides…
Emma aidait l’hôtesse à préparer et apporter les plateaux d’apéritifs salés et manifestement ne cherchait pas à savoir si j’étais arrivé. Je me dis que ce devait être une tactique, ou peut-être aussi une posture mêlée d’un peu de trac. C’est ce que je ressentais aussi. Lillith, la stagiaire, nous avions fait un peu connaissance, sur le parcours, reconnut tout de go quelques jeunes personnes appartenant à la gent masculine et disparut un bon quart d’heure à mes yeux.
J’essayais d’identifier l’Autre. Le Dieu des assureurs… J’hésitais entre plusieurs bellâtres baraqués, bien plus jeunes que moi, en éliminais tout de go quelques-uns et finis par remarquer une sorte de clone de Clooney, tel qu’il devait être à trente ans. Très entouré par la gent féminine cette fois, je reconnus Greta, Gigliola, Margret… Il était évidemment très élégant, costume-cravate que le candidat Fillon n’eût pas renié. Emma passa avec ses biscuits, le gratifia d’un large sourire. Il répondit de même en lui tenant un discours que je ne pouvais pas entendre. Un compliment sans doute, ou une plaisanterie, qui eût l’air de lui plaire. Je ne la connaissais pas sous cet aspect. A la fois rieuse, espiègle, et avec un brin de coquetterie. Elle n’avait pas lésiné sur le décolleté. La jupe était bien courte aussi et elle portait manifestement un string… Heureusement, les bas la rendaient moins provocante, pas du tout vulgaire… On ne croit plus à l’amour mais on ne renonce pas pour autant à inspirer le désir, me dis-je. Ses jambes me parurent longues. Ca doit être bien pratique pour s’agripper aux reins de l’autre durant l’étreinte amoureuse, ne pus-je m’empêcher de penser.
Je croisais des fâcheux, vous savez ces êtres que vous n’avez pas forcément envie de voir à ce moment-là et qui viennent vous raconter leur vie ou vous faire part de leurs soucis sans s’apercevoir que vous êtes préoccupés par tout autre chose. J’embrassais Greta, l’immense, l’interminable Greta (championne universitaire de basket), que j’écoutais commenter ses dessins, fantaisistes et amusants au fond. Des tas d’objets hétéroclites érigés en monticule peu stable. Sur le point de s’écrouler à partir d’un seuil excessif d’équilibre. L’ensemble me rappelait ma situation. Au bord de la déroute. En même temps, cela me fournissait une contenance, de parler avec elle je veux dire. Avoir une interlocutrice à qui je feignais de m’intéresser m’arrangeait au fond (Enfin, je veux dire à ce moment-là, car par ailleurs je respectais le travail de l’artiste). Elle me raconta l’évolution de sa carrière. Ca marchait bien en Allemagne, où elle songeait à retourner… Cette remarque m’effraya quelque peu…  Il n’aurait plus manqué qu’Emma retournât en Finlande…Ou ne la suivît chez nos amis germains…
Enfin, Je m’approchais des œuvres accrochées sur les murs de la salle à manger-salon. Trois dessins appartenant à une ancienne série où elle répétait inlassablement le mot Amour, en écriture minuscule et déliée, jusqu’à obtenir une forme soit figurative (Un arbre, un nuage, une échelle) soit une forme géométrique ronde et souple (Cercle, ovale, spirale). A ce moment, l’hôtesse s’approcha, m’embrassa et je lui remis mes fleurs (Des œillets. Lillith s’était occupée d’offrir le champagne). Elle me tint quelques propos insignifiants sur cette production dont elle avait tenu à ce qu’Emma l’exposât, elle était d’actualité (que voulait-elle insinuer ?), et me conduisit vers les tableaux d’en face, les siens. Il s’agissait de peintures et dessins imités de Poussin, sauf que les paysages mythologiques, empruntés aux Métamorphoses (Je reconnus Narcisse, Adonis, et elle m’expliqua que le troisième était Actéon, l’imprudent, qui avait voulu observer Diane en son bain), étaient traités de manière moderne, tout en gestualité débridée, avec une tendance à souligner le mouvement et à exacerber le grotesque. Je l’écoutais sans m’intéresser le moins du monde à ce qu’elle tentait de me démontrer
Je lorgnais toujours du côté d’Emma, qui se tenait à peine à une dizaine de mètres, en grande conversation avec ses connaissance, tandis que le supposé agent d’assurance, une tête de plus que la moyenne (Il dépassait même Greta), se tenait en chiasme par rapport à elle, ce qui fait qu’ils étaient dos à dos. Décidément, sur le plan du physique, elle ne perdait rien au change. Sportif, il devait être du style abdomen en barre de chocolat, cheveux de jais, l’air jovial et jeune. Du style protecteur et rassurant… J’étais grisonnant, les cheveux dégarnis et quelque peu bedonnant depuis que je négligeais justement les activités sportives. Et du genre à me laisser dorloter, à me laisser guider ou conduire, plutôt que de prendre des initiatives.
Quand je fus débarrassé de mon hôtesse, je cherchais Lillith des yeux, ne la trouvai pas, me demandai ce que je foutais là, fus pris soudain d’une furieuse envie de m’enfuir, revins finalement vers la série des Amours bleus et décidai de m’amuser un peu, puisque c’était la seule chose qu’il me restait à faire. Je lui envoyai donc un texto. Trois mots seulement suivis d’un ?... Tu me boudes ?
Sur une chaise, manifestement seul, et regardant fixement dans le vide devant lui… un jeune homme blond, un peu insignifiant, un peu neutre, à qui j’aurais donné à peine la trentaine. Ni beau ni laid. Maigre, sec. Un finlandais. Protestant sans doute. De temps en temps, quelqu’un passait devant lui, lui disait quelques mots, auxquels il répondait par des gestes de la main en signe de dénégation ou de refus. J’avais bien raison. Il était inoffensif. Et face au grand Georges, il ne supportait pas la comparaison…
Je fis semblant de m’intéresser aux œuvres de l’hôtesse durant une dizaine de secondes. Emma était déjà derrière moi. Bises chaleureuses, vite suivies d’une pris de distance. Sa voix me parut étrange, presque étrangère, d’autant qu’elle adopta, malgré le bruit environnant, un timbre plus bas que nature, comme si elle craignait d’être entendue, cette voix que finalement je connaissais très peu. Ce fut elle qui brisa le silence gêné : Ca fait plaisir de te voir en vrai… Oui moi aussi, c’est si exceptionnel. Je suis très prise, tu le sais… Oui, très « éprise », accentuais-je d’un ton railleur. Elle saisit incontinent l’allusion. C’était une personne d’une gentillesse rare, je l’ai déjà dit. Elle savait intuitivement que je faisais un effort sur moi-même pour ne pas m’effondrer et sans doute ne pas partir au plus tôt. Elle me dit alors, d’un ton extrêmement doux, qui me fit très mal : Tu as vu ma surprise ? Je pris une mine stupéfaite qui la fit rire. J’en étais donc capable moi aussi, de la faire rire, je veux dire. Et elle me conduisit dans la troisième pièce, celle qui donnait sur la cuisine, une chambre sans doute débarrassée de ses meubles, ou pas encore meublée. Un tableau y était accroché. De la série des larmes que j’appréciais tant. Sauf que certaines modifications, toutes nouvelles, étaient apparues. Les irisations n’étaient plus du côté bas de la toile mais du côté de la paroi rocheuse. Le côté bas était à présent flanqué d’une sorte de terre plain que l’on pouvait imaginer sableux, une sorte de reconduction des limites du tableau. Les larmes étaient toujours présentes et pourtant le torrent, toujours bleu, semblait apaisé, on pensait plutôt à une rivière qui serpente tranquillement dans une vallée verte (Tiens, la mise au vert ?). Ou qui se termine en lac ou en début d’étendue maritime. Et surtout le mot larmes était remplacé par deux ou trois lettres, elle jouait naturellement sur une double ambiguïté. Le A et le M, qui pouvait renvoyer indifféremment à Amitié ou Amour, et une esquisse en minuscule d’un « e » qui pouvait signifier le mot Ame. Les âmes-sœurs. Inutile de dire combien l’émotion m’étreignit. Pour une surprise, c’était bel et bien une surprise… Moi,  je t’aime et toi tu m’émeus, murmurais-je. Je ne saurais jamais si elle entendit cette phrase car Lillith surgit, me prit soudain par le bras comme une qui entend bien rappeler son existence, et sa propriété provisoire.
Je me sentis obligé de la présenter à Emma, qui sembla surprise, me félicita pour mon goût (Je pense que c’était ironique), et me fis un clin d’œil discret de connivence. Je réussis néanmoins à lui dire que j’aimais beaucoup ce travail, que si elle était prête à le vendre j’étais de mon côté prêt à le lui acheter. Elle répondit évasivement : Oui, on verra,  je te ferai un bon prix, le prix coûtant disons. Il faut que je voie avec G. (C’était la galeriste). Je te le dois bien.
Lillith ne comprenait rien à notre conversation, alors comme toute bécasse qui se respecte, elle ne trouva rien de mieux que de m’embrasser sur la bouche. Je rougis jusqu’aux oreilles et c’est à ce moment que l’agent d’assurance, promoteur de café à ses heures télévisées, arriva, soucieux de savoir qui accaparait ainsi le temps de sa toute nouvelle compagne. Il me serra la main et précisa : Ah, c’est vous, je m’en doutais, Emma m’a beaucoup parlé de vous, je suis très heureux de vous connaître. Moi aussi, bafouillais-je… Et d’attirer contre lui la femme de sa vie. Elle se laissa faire de bonne grâce, tout en m’observant du coin de l’œil. Comme le joli cœur flashait manifestement sur Lillith, à qui il plaisait évidemment, je regardai Emma, consterné. Elle me fit un signe discret des deux mains pour me signifier son embarras.
Je force un peu le trait car au fond ce Georges-là, comme dit la chanson, était du genre plutôt aimable. Dans d’autres circonstances nous eussions sympathisé. Il ne flashait sans doute pas vraiment sur Lillith. Il s’agissait plutôt de se montrer sympathique et de faire en sorte qu’Emma… soit fière de lui … Seulement, à ce moment-là, je ne pouvais ni le voir, ni le supporter, encore moins répondre à ses avances…
Amand envisage d’acquérir cette œuvre, dit Emma, avec un certain sens de l’à propos. Amand… : avec un t ou un d, riposta le sien, d’amant (supposais-je en tout cas. Ou ça ne devrait pas tarder)… C’est que ça change tout… Il me faudra me méfier… Un Amand peut en cacher un autre… Et de s’esclaffer, suivi de Lillith, qui sûrement n’avait pas tout saisi de la subtilité de la remarque orthographique…
Vous qui aimez son œuvre, ajouta-t-il, et ce fut pour moi comme le coup de grâce. Vous avez compris le sens de ses flammèches de couleurs, au bas de ses tableaux ? Je suppose qu’elles désignent l’éventualité d’une période de bonheur, répliquai-je. Vous avez tout compris. Elle a commencé à les inclure dans son travail à partir du moment où nous nous sommes rencontrés. Ce détail ne vous aura pas échappé, je suppose ?
Je me demandais si c’était de la provocation. Sans doute pas au fond. Il était simplement fier de sa conquête et de se voir ainsi inclus dans l’œuvre de sa conquête. - Ceci dit,  j’adore ses caricatures… Et ses portraits, vous avez vu ses portraits ? Je m’en suis constitué une véritable collection. Elle a portraituré tous mes amis…
Je me contentais d’un hochement de tête qu’il dut prendre pour une approbation. Le dernier tableau, aux irisations nouvelles, était cependant sous nos yeux. Il précéda sans doute ma pensée et conclut : Vous avez vu la couleur qui grimpe vers la falaise ? Je remonte en permanence dans son estime… Bientôt je pourrai m’y mettre à l’abri…
Comme j’allais partir avec Lillith, un peu déçue de s’en aller si tôt, Emma me rejoignit : Vous partez déjà ? Oui, répondis-je et, un peu pour me venger : Nous avons des choses à faire…
Et ma surprise ?, dit-elle alors.
Je t’en parlerai demain. Au fait, on peut se téléphoner ?
Oui. C’est devenu nécessaire. Demain entre 10 et 11, ça te va ? Je serai en l’atelier…
Je partis à la fois heureux et malheureux. Heureux car la symbolique du tableau, tel le que je l’interprétais, prouvait qu’elle tenait à moi, même si, pour l’instant, il ne s‘agissait plus que d’amitié complice. Malheureux pour des raisons évidentes, qu’il m’est inutile de préciser, et amer de n’en avoir rien soupçonné plus tôt. Nous n’en serions alors sans doute pas là. J’aurais eu l’amitié sans la douleur, sans la souffrance. Autant dire sans le désespoir.
Evidemment la nuit avec Lilith fut torride. J’avais pris le Céalis de mon épouse, l’éternelle absente… Elle m’expliqua qu’elle aimait les hommes plus âgés, qu’avec eux seulement elle s’éclatait sur le plan du sexe et acquérait une expérience que les jeunes de son âge n’avaient jamais su lui apporter. Et encore, je n’avais pas des désirs compliqués… Parce que certains… Et de me raconter ses expériences, ce qui me fit d’ailleurs le meilleur effet…
Le lendemain matin, vers les 9 h 30, devant un café bien noir, je lui demandais si l’on se reverrait. Qui sait ? Je ne compte pas rester dans la région. Tu sais où me joindre. Qui vivra verra.
En voilà une qui ne me collera pas aux basques. Tant mieux au fond, j’avais besoin de solitude et un récit à terminer…
Et un coup de fil à passer.
Y’a pas que les textos, dans la vie…

 

X

Le dimanche, après le départ de Lilith je relus rapidement  mon tapuscrit, corrigeais ça et là, complétais, améliorais comme je pouvais… J’ajoutai bien sûr la scène de la crémaillère. C’est que je débutais dans l’exercice…
Le coup du téléphone, vers 11 h.
La voix qui vient de bas, et de trop bas, dans les graves, c’est juste un peu d’enfer.
De mémoire :

 

XI

 

                La pensée en question était constituée d’une série d’images. Elle avait photographié ses vêtements bleus, un par un, posés sur une chaise ou sur le canapé en cuir, à l’instar d’une effeuilleuse. C’était un geste artistique à la fois plein de finesse et de délicatesse et en même temps cela ne pouvait que me renvoyer à l’ampleur de mon échec…

                J’expédiais en PJ, assez vite le manuscrit, complété de notre dialogue peu ou prou reconstitué, avec la même angoisse que dans ces moments où j’attendais impatiemment les textos, cela me paraissait une éternité déjà, alors qu’il ne s’agissait que de quelques mois à peine. Le mail partit le lundi matin, juste avant le boulot.
J’attendis. L’angoisse toujours et encore. Ce que j’aurais dû dire, ne pas dire… Ajouter ou retrancher… Les endroits qui pourraient la blesser, la dépiter… Entre temps, je vécus normalement, je veux dire par rapport aux autres à l’instar du roi sans divertissement de Giono. Rien n’avait jamais filtré de cette histoire, à part les plaisanteries des collègues sur mes rêvasseries. Je buvais, je mangeais, je sortais, je me remis à fumer, pas trop envie de baiser…

                Le mardi matin, ai-je dit que nous étions en novembre, mon portable sonna une dizaine de fois en deux heures. J’étais à l’agence, j’avais donc un très bon prétexte pour ne point répondre. Cependant,  j’aurais pu envoyer un SMS, comme au bon vieux temps. Je ne le fis pas car téléphoner n’avait pas été, depuis trois mois, dans ses habitudes. Si elle avait choisi ce mode de communication, c’est qu’elle avait eu la réaction négative que j’appréhendais, qu’elle voulait m’expliquer de vive voix, en s’efforçant de ne pas me blesser, pourquoi ce texte était pour elle impubliable et qu’elle avait bien l’intention de m’en persuader. Frontières !

                En même temps, je me disais qu’elle devait m’en vouloir, non seulement d’avoir ainsi déballé notre vie privée, et notamment la sienne, mais surtout de ne pas assumer mes actes en ne lui répondant pas. Et je ne pus m’empêcher de verser une larme discrète en me souvenant de la période radieuse, pas si lointaine,  de notre relation alors au zénith, quand tout semblait permis, que la confiance régnait. J’étais le principal fautif, après tout. Elle ne m’avait jamais rien promis. Légèreté ! Elle m’avait fait une place dans l’antre de son âme sans envisager, pour reprendre un titre célèbre, la confusion toujours possible, et souvent regrettable, des sentiments dont parle Zweig, de mon côté.
Le perdant souvent s’entête, c’est dans sa nature. Quand on a mal, on veut faire mal. C’est sa vengeance dérisoire et masochiste. Car il s’engage alors à tout perdre, de ce qui lui tient le plus à cœur.
A la pause de midi : elle finit par passer au SMS. Il faut que l’on se voie, proposait-elle. C’est URGENT !!! Tu ne peux pas me refuser cela.

                J’en avais une envie folle, évidemment. Toutefois, je me serais senti si faible devant elle, incapable de lui refuser quoi que ce soit. Et puis le doute s’était insinué dans nos deux esprits. Si je lui promettais de ne pas publier ce texte, a fortiori si je lui fournissais la clé USB, effaçais le tapuscrit en son état, bref si je jouais le jeu, qu’est-ce qui me prouvait que je ne la perdrais pas de toute façon ?
Quant à elle, elle me savait capable de me servir de nos échanges, ainsi que je venais de le faire et pouvais le faire encore, dans le présent ou dans l’avenir et donc deviendrait sans doute défiante, plus discrète. La confiance eût pu être rapidement trahie et, à la limite, tout nouvel SMS serait sous-tendu par un chantage implicite : Si cela ne marche pas comme je veux,  je me remets à l’écriture… Je t’inclus dans mon écriture.

                Quelque chose s’était ainsi brisé, définitivement.

                Et puis j’avais une autre raison : j’y tenais moi à ce texte. C’était la seule chose tangible qui me restait de notre histoire, d’amour pour ce qui me concernait, d’amitié j’en étais sûr maintenant, pour « elle-même » (si j’ose dire, et si l’on m’entend bien, dans l’homophonie). Au fond, ce texte c’était-elle, la tornade bleue (si je le publiais je le ferais imprimer en bleu !). Et si quelque chose, ou quelqu’un,  dans l’univers avait multiplié les signes et fait naître ce sentiment afin que j’écrive enfin un livre qui donnât du sens à ma vie ? Me fasse de la catégorie passive à celle des créateurs, même néophyte, disons potentiels… Et qui indirectement immortalisât son modèle. La tornade bleue. On rêve tous d’immortalité. O vanité !

                Je rejetais l’invitation. Je n’étais plus capable de l’entendre. Je voulais connaître sa réaction, un point c’est tout. Savoir si j’avais son feu bleu, en quelque sorte…
Ce fut bref et plutôt le feu orange-rouge : Un plan en cinq points (Plus ironique, tu meurs ! Chapeau bas !, l’artiste !), et en cinq envois suivis : Même pas eu le temps de répondre point par point.

(Une larme…).

C’était bien envoyé. Adieu… Le mot de trop. Celui que je ne désirais sûrement pas lire. Il était toutefois précédé d’un Sinon… C’était à moi de faire un choix…
Or quel choix au fond me restait-il. Certes,  je pouvais regagner son amitié. Cela me paraissait à présent impossible, le nouvel impossible. Nous avions franchi trop de frontières, comme elle disait… On ne pouvait revenir en arrière. La période radieuse,  celle de la Légèreté ! Celle des débuts, ne reviendrait jamais. Il y aurait toujours la suspicion, de la prudence, sans parler de l’Autre, le bel assureur, qui aurait sans doute un jour son mot à dire…

Et puis, à bientôt cinquante ans, il me fallait sans doute songer à ma santé mentale, à un avenir encore envisageable, bref je devais tenter moi aussi de me reconstruire.
Est-ce que cela passait par Emma, la nouvelle Emma, rien n’était moins sûr…
J’en avais connu une autre, sans doute dans mes rêveries initiales…
Et comment finir ce satané livre ?

C’est là que me vint une idée ingénieuse, qui me prouverait que j’étais bel et bien le créateur que je prétendais être, et pas seulement un vil (re) transcripteur  qu’elle fustigeait
Car elle exagérait : j’avais bel, et bien reconstruit la scène de la crémaillère, en passant sciemment sous silence certains détails pour me concentrer sur l’essentiel, et je te jure que j’ai reconstitué le dialogue téléphonique de mémoire – juste après le vrai coup de fil, il est vrai).

Mon ingénieuse idée… J’écrirais un dernier chapitre fictif… Totalement fictif… C’est celui que tu vas, que vous allez lire à présent.

Je le tenais mon dénouement. Et il allait franchir les frontières de la fiction pour accéder à la réalité…
Et cette fin, c’était son Adieu qui venait de me la fournir. Naturellement, je n’y croyais pas (A Dieu, je veux dire).
Et faute d’Emma, on verrait bien si, avec le temps, mon livre au moins serait fier de moi…

                                                                        

 XII

 

Voici donc le dénouement que j’imaginais…
Puisque la vie n’avait plus le moindre sens pour moi, il ne me restait qu’à disparaître.
Partir dans un pays étranger ne me tentait guère.
Etre filé par la police non plus… On finit toujours par vous retrouver…
Pas très porté sur les suicides traditionnels…
La noyade s’imposait.

La question se posait pourtant à propos de mon récit… Qu’en faire ?
Soit je le sacrifiais à celle qui l’avait inspiré, soit je m’arrangeais pour le faire publier avant que de disparaître.
Je décidai de l’envoyer à toutes mes connaissances du milieu de l’art, et un peu aussi de la littérature, notamment les éditeurs de relations épistolaires, afin de justifier mon geste, rédiger mes dernières volontés (Je léguais ma collection au Musée de ma ville, dont je connaissais bien le conservateur, à qui j’en avais parlé à tout hasard).

Je me choisis un lieu, le Point zéro, à la Grande Motte, où j’habitais : c’est ce genre de détail que je n’ai pas mis dans le livre et qui justifie l’absence de réalisme, soulignée par Emma. Je parle du point zéro bien entendu. Une indiscrétion m’avait permis d’apprendre qu’elle serait en cette ville, pour fêter un anniversaire, auquel je n’étais décidément pas convié… Peut-être celui de l’ami finnois…

Un mode de « disparition » : des trous d’eaux autour des digues rocheuses, juste en face de la plage.
Une heure : minuit. A cette heure-là personne, en décembre, nul ne s’aventure dans les parages.
Une mise en scène : Ma veste avec l’unique exemplaire du manuscrit définitif, imprimé sur des feuilles bleues, ça me paraissait évident, une clé USB, une lettre précisant que tout le reste avait été détruit ou effacé, mon PC portable enfin, ouvert et connecté. J’avais pris mes précautions.
Une lettre à Emma, enfin, ou à l’inconnu qui l’aurait ramassée en trouvant ma veste.
J’échafaudais un plan effrayant, ou d’une telle simplicité qu’il en devenait pathétique.

J’expédiais un SMS à Emma. Je serais à minuit pile sur la plage en face du point zéro. - Je te donnerai ma réponse à ce moment-là. Laisse ton portable allumé, pour  une fois…  Il se pourrait que ce soit nécessaire, si tu as tenu un tant soit peu à moi… Je ne pourrai répondre avant… Serai très occupé d’ici-là… Et j’éteignis le portable pour le restant de la journée.

Dans mon esprit,  si elle ne répondait pas un peu avant minuit, et surtout si elle ne venait pas,  j’adressais le récit par PJ à la plupart de nos connaissances communes, en plusieurs envois s’entend, par e-mail, et la proposition de publication à plusieurs éditeurs régionaux et journalistes, en espérant que, mis à part d’éventuelles qualités littéraires  que l’on pourrait y découvrir, l’accent de scandale et d’authenticité lié à ma disparition, interpellât l’un d’eux et qu’il le publiât en conséquence. Tout le monde la reconnaîtrait pensez, la femme habillée en bleu… L’artiste aux torrents de larmes…
Et l’architecte collectionneur. Ca ne courait pas les rues…
Ou que dans le pire des cas, quelqu’un de mon entourage, touché par ce récit, qui sait une de ces artistes dont j’avais acquis une pièce ou pas, jalouse d’Emma, se charge de le faire éditer.
J’étais prêt à tout arrêter au cas où, la chance sur mille qu’Emma intervînt…, se réaliserait…

Je devrais dire sur dix, et peut-être moins car je l’imaginais mal demeurer insensible à la disparition de son « âme-sœur », au-delà du scandale prévisible…
J’avais à ma disposition deux bouteilles de whisky… De quoi me donner du courage…
Je me déshabillais. Ironie du sort : je portais un jeans bleu ciel… J’allumais le portable.

Minuit moins dix. J’écoutais la messagerie (Un message d’Ines qui me demandait si j’allais bien), je lisais les SMS. Rien. Se pourrait-il qu’elle n’ait pas lu mon SMS ? Qu’elle ne l’ait pas pris au sérieux ? Ou tout simplement qu’elle s’en f…
J’envoyais un dernier SMS…

Instantanément, je reçus le sien :

Je répondis instantanément.

Et je coupais le son…

J’attendis… Minuit moins cinq. C’était le moment d’agir. Tant pis… Mais au dernier moment, précisément, juste avant de mettre les pieds dans l’eau froide encore en ce début décembre, je me dis que je ne pouvais faire ça à Emma. C’était odieux… Elle ne l’avait guère mérité. Qu’y pouvait-elle si je m’étais abusé, mis martel en tête et payé d’illusions ? Je décidais de laisser jouer le hasard. Celui qui trouverait déciderait : de lire ou de ne pas lire, d’envoyer ou ne pas envoyer, d’apporter aux personnes mentionnées dans la lettre ou pas… de détruire le tout ou pas… Mon livre était peut-être mauvais après tout…

Je finis la première bouteille d’un trait, pas mal entamée avant de partir de mon logement. Il était bientôt moins deux. Et nulle ne venait me rejoindre, m’empêcher de faire une bêtise, une de trop, comme les textos…
J’avançais…
Je me repassai notre dernier échange. Et si c’était le la publication qu’elle évoquait ? Evidemment pas ma disparition qu’elle n’avait pas envisagée ?
Près des trous d’eau,  je me laisserais aller. Ce serait délicieux. Je rejoindrais la grotte des sirènes…
Et puis, la mer c’était comme me noyer dans ses yeux d’eau. Ses larmes salées me la rendraient plus chaude…

Je posais le portable sur le sable. Il avait été mon meilleur ami et mon pire ennemi. En entrant dans l’eau, la seconde bouteille à la main, j’avoue que je ne sentais pas le froid, un peu comme on plonge dans un rêve. Au fur et à mesure que j’avançais le long des rochers afin de glisser dans un creux fatal, au lieu de laisser défiler ma vie, je me repassais les meilleurs moments de nos échanges et de notre relation. Je m’arrêtais curieusement sur un reproche qu’elle avait fait à mon livre : son manque de réalisme. Je le sentais bien en me relisant. Il ne m’intéressait pas… C’est que j’avais essayé de composer moi aussi. J’avais voulu resserrer l’action, un peu comme dans les tragédies classiques. L’unité de temps allait de soi, plusieurs semaines ou quelques mois. Le lieu, c’étaient les vingt kilomètres qui séparaient cette plage de la capitale régionale… L’intérêt : combien ces échanges permanents par SMS (ou par mail), qui définissent le monde moderne, peuvent s’avérer dangereux pour la santé mentale et créer des drames, de terribles malentendus.

Une autre idée, saugrenue, me vint à l’esprit : je me trouvais décidément plus du côté de Marivaux, dans son analyse de l’évolution amoureuse, ou de Nerval, dans son côté chimérique qui va jusqu’au bout, que de Sade ou Casanova, en tout cas dans mes goûts et (nouvelles et ultimes) prétentions littéraires. Et puis du sexe on en est saturés. Rendez nous les sentiments, même si l’on sait d’où ils s’originent ! Rendez nous les illusions…
Je me dis que je n’avais pas donné sans doute un bon titre : J’avais opté pour le Nouveau Conte moral, en référence à Eric Rohmer, mon cinéaste préféré. D’autres venaient en, tête. Ou la tornade bleue. Ou les âmes sœurs. Ou Histoire de Textos… Ou simplement SMS. L’éditeur verrait bien.
Par association d’idées, l’allusion au cinéaste me fit penser à Godard… Je bus encore quelques rasades ? Je crus entendre le téléphone sonner mais il était trop tard. J’avais de l’eau jusqu’au cou. Le moment de jeter la bouteille à la mer… Je ne sentais plus rien même plus le contact de l’eau pourtant froide en cette saison (Pas aussi froide que dans la baltique mais tout de même ! On était au seuil de l’hiver. Pour le cadeau de Noël, cette année, je repasserais !). 
J’étais au fond du trou, du trou d’eau, devrais-je dire. Et pourtant une image bleue s’imposait graduellement à mon esprit, tandis que je commençais à suffoquer. Celle de Belmondo, à la fin de Pierrot le Fou, tentant vainement et à tâtons, d’éteindre la mèche des bâtonnets de dynamite allumée autour de son visage peinturluré de bleu justement. Un renoncement à un suicide en quelque sorte.

Je poussais le pied en atteignant le fond, le fond du trou devrais-je dire, et m’entendis penser fort, jusqu’à crier, en remontant la surface, après m’être débattu et accroché aux pierres qui formaient une sorte d’escalier, la même chose (ou presque que l’acteur à la fin du film) : Eh, merde ! C’est trop con.

Je tenais à la vie plus que je ne l’aurais imaginé, plus qu’à Emma sans doute…
Je m’agrippais à la paroi rocheuse.

Et c’est là, si je puis dire, que tout a dérapé dans mon esprit… Etais-je encore vivant, dans quelques limbes, dans un état second ? A l’hôpital, transi de froid ? Sur la plage, complètement ivre, dont je n’avais jamais bougé ? Mais non, je ne rêvais pas…
J’étais bel et bien dans la grotte magique, celle d’Emma et Emma était là qui me souriait de son sourire bleu. L’Emma d’avant la crémaillère. Celle des débuts… J’aurais voulu la prendre dans mes bras mais les forces me manquaient.
Et surtout, elle tournait la tête, en direction de la plage et, comme je ne réagissais toujours pas, me faisait signe, avec le bout du pinceau, de regarder du côté de l’endroit où j’avais déposé mes oripeaux, mes écrits, mon portable…

Ce fut alors que j’entendis une voix qui m’appelait. Je ne pouvais m’y méprendre… Cette gravité quasi masculine qui cependant s’efforçait d’accéder à des aigus tonitruants, et qui hurlait mon nom…
Couvrant le bruit des vagues, qui déferlaient à torrents… si je puis dire…

Et cette ombre bleuâtre me sembla-t-il qui agitait quelque chose de bleu, comme un petit drapeau, finlandais ne puis-je m’empêcher de penser, au bord de l’eau, peut-être les pieds dans l’eau déjà…

Et tout ce monde autour d’elle, qui se dirigeait vers moi, décidément non, je ne pouvais m’y méprendre ?
Serait-ce toi, Emma ? Mon appel aurait-il été entendu ? Se pourrait-il qu’Emma m’aimât ?

Ne surtout pas trop regarder… Profiter du présent dans la grotte. Ne jamais se retourner, c’est interdit… Vivre ce moment, intensément, au présent…
Comme s’il devait ne jamais avoir eu lieu…

 

Moralité : Quand on les aime trop, les artistes vous le rendent « bien ».

                                                              

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LA TORNADE BLEUE

 

Ch 1 : Visitation
Ch 2 : Propositions
Ch 3 : Cristallisation
Ch 4 : Déclaration
Ch 5 : Planification
Ch 6 : Tergiversations
Ch 7 : Décisions
Ch 8 : Révélations
Ch 9 : Collation
Ch 10 : Discussion
Ch 11 : Illumination
Ch 12 : Conclusion

 

 

 

 

 

 

Note de l’éditeur : Ce manuscrit nous est parvenu de manière anonyme. Il nous était simplement signalé qu’il était libre de droit. Nous ne savons rien de la personne qui l’a récupéré sur la plage évoqué en fin de récit.