AMIS DE CARRE D'ART TEXTE III

ANAMORPHOSES MOUVANTES

Alors que des propositions de tous ordres s'affichent, bardées de certitudes, il est temps de rappeler que nombre d'entre elles témoignent de notre capacité à nous bercer d'illusions. Ainsi le suggère l'œuvre de Roger Vilder dans son obstination à pratiquer des anamorphoses mouvantes, à base de ressorts, reliés à des chaînes apparentes, elles mêmes animées par des moteurs cachés. Devant ces tableaux cinétiques chacun aura beau s'obstiner des heures, des jours, des semaines et des mois : les formes fluctuantes proposées, si elles relèvent toutes de la géométrie, ne sont jamais les mêmes. La métamorphose est leur état permanent, les figures s'enchaînent les unes aux autres dans un processus qui conjugue le prévisible à l'aléatoire. Car il suffit d'une dent de pignon en plus ou en moins pour que la vitesse soit modifiée et que se mette en branle le ballet génétique d'une forme qui, à l'instar d'un présent continu, passe d'un état à un autre : un peu comme un film se nourrit d'images fuyantes, telle la vie aussi. Un dessin animé en quelque sorte. La ligne joue un rôle fondamental dans cette pratique qui recourt aussi bien au travail manuel, le bricolage des éléments constitutifs de chaque pièce, qu'à des techniques avérées qu'elles émanent de la dynamique, de la physique ou de l'énergie électrique. Le néon en particulier est un matériau de prédilection pour Vilder qui combine des tubes verticaux à des tubes horizontaux se déplaçant le long d'un caisson, de sorte que le découpage de l'espace soit à chaque instant différent. Et quand les néons s'animent de couleurs primaires c'est leur mélange optique dans le fond qui se transforme en permanence, donnant ainsi au spectateur une conscience aiguë de la relativité sensorielle, ou du temps comme successions de " catastrophes " : brusques passages d'une continuité graduelle à l'une de ses virtualités formelles. Cette œuvre, qui répond à des interrogations d'ordre esthétique, acquiert alors une dimension métaphysique : car montrant l'infinie apparence d'un phénomène en quête de son état premier (lequel n'est peut-être d'ailleurs qu'une virtualité parmi d'autres de chacun des états proposés) elle désigne la caractéristique de l'existence prise comme un fleuve (et l'on est censé ne s'y baigner qu'une fois). Si l'on pouvait mettre en équation certaines des réalisations de Roger Vilder (Restany n'affirmait-il pas que Vilder proposait tous les Mondrian du monde ?), sans doute aboutirait-on à des combinatoires qu'un ordinateur pourrait calculer, rapidement, au détriment de l'esprit humain, et de sa misérable mémoire de l'immédiat. Et en effet, l'artiste a beaucoup recouru à ce type de technologie afin de confectionner certains dessins ou sculptures, toujours fondés sur le croisement de lignes. La variation sur un thème est un principe que Vilder pousse à l'extrême, en incluant la petite déformation à même de proposer des jeux optiques les plus inattendus. Il en nomme certaines ses " géomibas ", contraction en mot-valise de géométrie et d'amibe. On est bien dans la génétique. Car il ne faut pas s'y tromper. Rien n'est plus éloigné du travail de Vilder que le refus de l'implication personnelle. Ce serait d'autant plus stupide que tout choix nous définit, même le plus impersonnel. Ainsi non seulement on peut découvrir dans la fascination pour les contractions et dilatations de ressorts comme un souvenir de l'émotion qui saisit l'être en face du déferlement incessant des vagues marines, symbole sans doute de notre condition, ou des résidus qu'elles laissent sur le sable littoral, comme l'artiste vise à laisser une trace de son passage. On n'est sans doute pas très loin de ce que Freud désignait par " sentiment océanique ", nostalgie d'une totalité inaccessible mais rêvée, que l'œuvre de Vilder rend concrète ou sensible, en tout cas aide à percevoir. Par ailleurs son intérêt pour les divines surprises que nous octroie la Nature à foison, pour qui sait l'observer, dans ses formes, ses divines proportions, ses jeux anamorphiques - que l'on peut constater dans ses photos, ses collections d'objets trouvés ou ses sculptures - suffit à prouver qu'il ne s'agit pas ici d'une œuvre qui nie le sujet qui la fabrique, d'une œuvre en quelque sorte déshumanisée au sens où l'on a pu parler de la " mort de l'homme " dans les œuvres d'art et les productions littéraires des années 60 et 70, pour l'art optique, cinétique et abstrait géométrique notamment. A Aubais un bronze, inspiré d'un caillou découvert dans une rivière, émergera non sans humour dans le bassin du lavoir, comme pour retrouver son origine aquatique, ficelé de néons qui la soulignent, créent la surprise et attirent l'attention. La nature et la technique feront ainsi bon ménage comme dans la poésie baroque qui réconcilie l'eau et le feu. Au château, Vilder expose une imposante sculpture en trois parties en hommage au ruban de Moebius, qui change ici de forme selon les déplacements du visiteur. Autre façon de nous rendre sensible à l'infini, à ses multiples facettes et aux surprises constamment renouvelées de l'incertitude. C'est à ce prix que se gagne l'émancipation de l'esprit et la force qui en découle. Pour dénoncer les chaînes de l'illusion. BTN