(Texte et entretien paru août 2003 in L'Art-vues). Cliquer ici pour image.

DIALOGUES AU CRAC DE SETE DES HISTOIRES, DES TEXTES ET DES MOTS

Les expositions du CRAC sont des espaces de rencontres, questionnements et dialogues. Tel est le cas pour cette réunion estivale d'artistes au féminin et qui privilégient l'image et le texte. "Quand on pose une chose contre une autre, elles se touchent". Ce constat sur contreplaqué d'Antoinette Ohannessian vous attend sur le seuil de ce lieu roboratif…

Cette artiste a d'ailleurs ponctué les autres salles du CRAC de planches qui interrompent un mur, retiennent leur chute ou évoluent dans leur rapport au mur et au sol. Le texte impose du sens et nous force à porter un regard attentif à des phénomènes qui nous seraient passés inaperçus. Les mots sont discrètement tracés au beurre pour que le bois, matériau simple, ne soit pas couvert par la peinture. Car il suffit d'un "rien" pour modifier le sens que l'on prête aux choses, c'est sans doute pour cela que cette artiste est sensible aux "hésitations" (Cf. sa vidéo). L'œuvre de plus en plus affirmée de Valérie Mréjen se sert aussi des mots mais c'est pour raconter des histoires. Des drames intimes ou des anecdotes illustrant l'ironie du sort. Si bien qu'à observer ses portraits, neutres en apparence et pourtant significatifs de la nature la plus intime d'un être, on se plait à s'interroger sur les multiples histoires dont leur mutisme nous prive et qui sont le lot de chacun. Tous ces aveux-confidences - à quelle question posée ? - sont écrits, interprétés avec un naturel tel qu'on s'y laisserait prendre si le générique ne venait nous en révéler les ressorts cachés, l'ambiguïté du réel et de sa représentation. Marine Hugonnier se sert des mots et des phrases à des fins historiques et politiques, en tout cas relevant d'un engagement dans une profonde réflexion sur l'acte même de filmer. Ainsi le journal de son voyage en Afghanistan met-il à jour l'échec d'un projet mais qui aura beaucoup appris à la vidéaste, qu'il s'agisse de la signification que prend la notion de point stratégique pour un artiste occidental sans utopie particulière et pour les autorités d'un pays en voie de reconstruction ou qu'il s'agisse de la responsabilité de l'artiste. A l'étage, Anne-Marie Schneider propose ses dessins au trait, satiriques et fantaisistes, à la limite de la caricature et où les mots se glissent à l'occasion comme pour parachever le journal de bord. Le thème de la cigarette en particulier est traité avec beaucoup de finesse et d'humour. Enfin, l'invitée d'honneur, Suzanne Lafont dont on oublie trop souvent qu'elle est née et a vécu à Nîmes, dont l'œuvre "Caractères" a été produite par le CRAC, invente d'étranges correspondances entre les mots et les silhouettes qu'elle photographie en jouant sur la singularité de l'acrostiche. Mais surtout elle alterne, dans la frise photographique à hauteur d'homme qui occupe la salle principale, la couleur d'un personnage et le noir et blanc des ombres de silhouettes pour nous montrer un homme aux prises avec une chaise longue dans la lignée des grands burlesques américains ou du théâtre métaphysique (Beckett). L'aspect narratif est manifeste mais c'est le visiteur qui se racontera sa propre histoire en fonction des propositions que lui fait l'artiste. Qui ne s'est jamais battu avec une chaise longue (sur la plage de Sète, comme dirait Brassens) ? Physique, intime, engagée, graphique, burlesque et métaphysique combatif, il est étonnant de voir les arts dits de l'espace mordre ainsi sur ceux du temps (la littérature) et d'ouvrir la voie à de nouvelles stimulations réciproques. BTN

Suzanne Lafont a bien voulu nous accorder un entretien qui présente son projet au CRAC. Signalons le catalogue sur sa production actuelle paru aux éditions Actes Sud.

ENTRETIEN AVEC SUZANNE LAFONT

Q : Pourriez-vous résumer votre parcours d'artiste ?

R : Je pourrais résumer mon travail en 2 phases principales : - l'une correspondant à la construction d'une effigie ou d'un groupe d'effigies, période allant de 1987 à 1995. - l'autre correspondant à l'utilisation de ces effigies dans la mise en œuvre de récits, période allant de 1995 à 2002. Répondant à cette "marionnettisation" de la figure, dès le début du travail, la salle d'exposition a été conçue et utilisée comme un espace scénique. Ceci veut dire que les images ne fonctionnent pas uniquement de manière autonome, mais requièrent également une dramatisation dans l'espace.

Q : Pourriez-vous nous rappeler de quelles effigies il s'agit ?

R : Je dirai que, d'une manière très simple et conventionnelle, le point de départ de la construction de la figure a été la représentation de la tête. Ensuite cette figure s'est mise en place par adjonction d'éléments qui, à chaque étape, venaient lui apporter une performativité complémentaire. Par conséquent, au visage comme simple apparition et épiphanie, ont succédé des visages dotés de caractères expressifs ("Souffleurs", "Grimaces"). Les têtes d'expression, à leur tour, se sont augmentées de mains, bras et bustes permettant l'accomplissement de gestes ("Le Bruit", "L'Argent"). Suivant cette logique mécanomorphe, s'est posée la question de la stabilité de la figure au sol ("La Chute"). Celle-ci a tout aussi logiquement entraîné la question de la maîtrise du plan de déplacement des figures, et donc l'évocation thématique d'activités au sol telles que la marche, la danse, l'action de balayer ("Le Défilé").

Q : Cette problématique du déplacement semble au cœur de vos préoccupations actuelles…

R : Oui. À partir du moment où la motricité de la figure a été posée, est apparu naturellement le thème de la traversée de l'espace, du déplacement géographique, du voyage. L'homme en déplacement, le marcheur, est devenu le migrant. Le migrant est un homme séparé, c'est la raison pour laquelle les récits géographiques à partir du "Défilé"("Correspondances", "Trauerspiel", "Manœuvres") ont pris la forme de photomontages, associant lieux et personnages sur le mode de la découpe et de la séparation.

Q : Comment l'exposition au CRAC s'inscrit-elle dans cette thématique de l'effigie mise en récit ?

R : L'exposition au CRAC de Sète n'appartient plus à l'ensemble des récits géographiques. Elle ouvre un nouveau type de récits utilisant le langage. Elle comprendra 3 registres d'images : - un groupe de personnages en ombres portées, ou fantômes. Ce groupe de figures a été déjà utilisé dans un autre contexte narratif. D'ailleurs, comme effigies, les figures sont parfaitement manipulables. Elles n'appartiennent pas, en propre, à un récit, et il n'est pas rare que je les remette en situation en les plaçant dans différents contextes narratifs. - ensuite, un groupe d'images relatant la gesticulation burlesque d'un personnage tentant vainement d'ouvrir une chaise longue. - enfin, un personnage appartenant au groupe des ombres, mais, cette fois, accompagné d'une inscription-énoncé située au pied de la figure, à l'emplacement traditionnel du "souffleur" au théâtre.

Q : Vous avez intitulé cette œuvre, partiellement produite par le CRAC "CARACTÈRES". En quel sens doit-on interpréter ce mot ?

R : "Caractères" fait, à la fois, référence au sens de "personnages" de la langue anglaise, aux caractères typographiques des textes et enfin affilie l'ensemble de la proposition à la tradition moraliste qui observe les conduites humaines et les classe par types. Les ombres, ici, sont le type de l'irrationnel. Physionomies métamorphiques, taches ni plus ni moins, par leur variabilité formelle elles s'apparentent à l'informe. La tradition remonte aux contradicteurs de Vitruve (Alberti, Mantegna, Léonard) qui se sont intéressés aux figures instables inscrites dans les nuages et les tâches, et à la manière dont l'irrationnel (rêveries, songes, fantasmes) prend corps dans l'informe. Le personnage empêtré dans la manipulation d'un objet, d'une maladresse constitutive, est, quant à lui, le type de la dysfonctionnalité existentielle (opposé à la légèreté et l'immatérialité des essences). Il appartient à la tradition burlesque du clown (la gesticulation avec la chaise longue cite d'ailleurs une séquence d'un court-métrage de Chaplin) qui se prolonge chez Beckett. Ces 2 registres représentatifs de l'irrationnel et de la dysfonctionnalité existentielle cohabitent avec une "voix" qui profère des propositions-types appartenant au champ de la connaissance.

Q : Et que dit cette "voix" ?

R : "On a notre lot d'observations"/"On a notre contingent d'études"/"les causes nous confondent"/"les effets nous transportent"/"l'étendue nous exalte autant que la durée"/ "la partie nous occupe autant que le tout"/"On a un programme" (répété sous forme de refrain) La mise en tension des 2 registres antinomiques, les idéalités de la raison représentées par les énoncés, d'un côté, l'encombrement existentiel et l'irrationnel représentés par les figures, de l'autre, répond à une stratégie qui est celle du grotesque. (Propos recueillis par BTN le 27/6/03 pour L'ART-vues août 2003)