MARLENE MOCQUET/JEANNE SUSPLUGAS A JAU (PO)

La château de Jau ouvre ses espaces à deux jeunes artistes au féminin, d’origine française de surcroît, preuve à la fois que quelque chose est en train de bouger dans les mentalités tant du point de vue de l’avenir de l’art en France que du rôle de plus en plus aigu qu’y jouent les expériences féminines : d’où ce jeu de dames à Jau (on appréciera la paronomase). Marlène Mocquet en tout cas fait partie de ces jeunes artistes qui ne répugnent point à user de pinceaux pour étaler de la couleur sur une toile. Son originalité tient à l’univers qui s’y exprime et qui tient tant de l’univers de l’enfance que de celui de l’onirisme plus tardif, les deux d’ailleurs se rejoignant dans l’émancipation par rapport au monde réel, dans le refus de la logique diurne et dans le recours à l’image métaphorique. Sauf qu’il faut entendre ici non une enfance idéale et pure mais peuplée de monstres et créatures improbables c’est-à-dire une enfance inventive, telle que la peinture peut en rendre compte. Car tout est effet de matière et à cet égard se trouve quelque à contre-courant de toutes les propositions iconiques que la technologie moderne offre à l’image. Là où celle-ci standardise et démultiplie, l’image chez Marlène Mocquet se singularise. Quant à l’onirisme, il ne s’agit pas de transcription spontanée d’un rêve mais de recréer du rêve à partir des effets de matière très présents dans ces tableaux, d’autant qu’ils s’inscrivent dans un rapport de tension avec la toile brute. On a donc un univers proche du féérique ou du fantastique que l’on pourrait qualifier de « figuration informelle ». On s’y laisse prendre car l’artiste parvient à toucher à la fois cette part d’enfance qui sommeille en nous mais aussi notre capacité à nous évader du monde réel, que favorise justement la peinture. Jeanne Susplugas s’exprime aussi bien par le dessin, la vidéo ou l’installation que la peinture. Depuis quelques années elle semble avoir trouvé dans l’addiction aux médicaments un thème fédérateur traité tantôt avec humour et cruauté comme dans sa vidéo Blue eyes, tantôt dans un souci de dramatisation comme le bain de gélules que prend une jeune fille ou la surconsommation de pilules d’un petit garçon solitaire. Le suicide, la solitude et la féminité (que l’on pense à cette vidéo où une jeune femme se débat avec un pot de cosmétique dissolvant) sont des thèmes de prédilection comme si l’artiste voulait nous signifier que l’art est une sorte de revers positif de la mort. L’univers médicamenteux est pour elle une source d’inspiration infinie tant pour les propositions plastiques ou colorées qu’il offre que pour les dangers qu’il signifie et les valeurs qu’il véhicule. Sa vidéo avec Alain Declercq, Plan iode, montrée à PPCM (Nîmes, Artelinea) prouvait sa propension à générer des narrations plus ou moins inquiétantes. Deux faces de la féminité mais qui se rejoignent dans l’obsession, la première cachant une angoisse authentique d’adulte sous un univers marqué par l’enfance, la seconde ne dénonçant nos addictions que pour laisser à nos illusions la chance de devenir réalité. BTN
Jusqu’au 30 septembre, Château de Jau, 66600 Cases de Pene 0608454138

D’ICI-LA A SALSES (PO)

Chaque année, la forteresse de Salses accueille une exposition in situ censée conjuguer architecture guerrière et art belligérant. La présente édition ne dérogera guère aux précédentes avec les trois photographes et vidéastes qui proposeront au public une actualisation en images du thème de la guerre tel que le perçoivent les artistes contemporains. Anna Malagrida s’est fait connaître avec ses photos d’Intérieurs, en prise avec l’univers intime d’individus qui cherchent à s’ouvrir sur les fenêtres du monde. L’une de ses œuvres les plus célèbres, « la dormeuse » déroule, dans ladite ouverture des images de la guerre du golfe dont on se demande si elles révèlent l’indifférence de la jeune femme ensommeillée ou les pires des cauchemars qu’elle est censée faire et qui ne témoignent, même si les couleurs de la guerre peuvent paraître artificielles, que de la réalité la plus banale. Mais la question se pose aussi de ce que nous saisissons réellement, par l’image de l’intimité de chacun. Se révèle-t-elle ne serait-ce que partiellement ? Est-elle irrémédiablement occultée ? Junger Nefger s’est surtout fait connaître par ses séries de bunkers, notamment sur la côte atlantique, bien en accord avec le château défensif de Salses donc. Mais bien d’autres œuvres de cet allemand diplômé d’Arles, comme sa consœur ci-dessus, ne sont pas sans rapport avec la belligérance :  Ces centrales nucléaires qui bornent l’horizon d’un simple pêcheur. Ces papiers d’emballages qui forment comme une seconde nature aux paisibles berges d’un ruisseau pollué. Ces emballages de blé dans du plastique bleu et qui défigurent un champ d’épis dorés. Bref cette guerre que l’homme fait à la nature et qui ne saurait laisser indifférent un artiste en prise avec son époque. Devant un bunker des hommes encagoulés, armés jusques aux yeux, en entourent un autre dont on se demande s’il s‘agit d’un otage ou d’un homme libre. S’agit-il de jouer à la guerre comme semble l’indiquer le titre ? S’agit-il de la guerre conçue comme un jeu ? La guerre n’est-elle que la forme souveraine du jeu ? Ici aussi bien des questions sont soulevées. Enfin Danielle Vallet-Kleiner, l’aînée du trio dont on connaît surtout, au fil de ses vagabondages, les visions quelque peu étonnantes des différents « Paris » découverts aux Etats-Unis. Danielle Vallet Kleiner travaille aussi sur des vidéos au montage trépidant comme pour accentuer sa conception actuelle de la mémoire et du temps. « A toute allure vers l’Eden » montre l’autoroute qui va de Bombay à Tel Aviv, région orientale vers laquelle d’aucuns situaient autrefois un mythique paradis terrestre. On sait ce qu’il en est aujourd’hui où la guerre et les attentats révèlent l’ironique utopie d’une terre promise. Trois artistes pour trois modes d’expression (photo, vidéo, installation sonore) chacun sur le territoire qu’il a décidé d’occuper dans cette ancienne place d’armes. BTN
Jusqu’au 9 janvier, 66600 Salses le Château, 0689860247

PHILIPPE JACQ AU VALLON DE VILLARET (LOZERE)

Philippe Jacq est un extraordinaire touche-à-tout capable de sillonner à vélo la planète du nord au sud et d’en tirer un livre, comme d’inventer un vélo-galerie avec laquelle assurer des performances ou de refaire en photos, avec modèles requis, les tableaux les plus célèbres de l’histoire de l’art (Géricault , Vermeer, Manet…). On l’a vu dessiner d’improbables armes de destruction massive à partir d’animaux factices, imaginer des petits manifestants de bois mus par une lutte finaliste, réaliser des vidéos sur les trois couleurs du drapeau national avec de la matière colorée étalée à pleines mains. Le coq est d’ailleurs un emblème sur lequel il joue beaucoup, qu’il en fasse un portrait colorié ou qu’il les naturalise et les suspende au plafond en guise d’installation narquoise. En fait derrière la façade de l’humour dérangeant se révèle une véritable pensée humaniste visant à  nous dessiller quant à notre façon d’envisager le monde, notre pays et l’art qui le caractérise. Les armes conçues par Philippe Jacq par exemple montrent l’incroyable inventivité de l’homme en matière de destruction qu’il s’agisse de poupées-russes bombes ou du Christ-avion de l’AIL. Le thème du camouflage fait également partie de sa panoplie. On est donc plongé dans un univers fantaisiste mais qui se prête à la réflexion sur la nature humaine, l’éducation des enfants ce en quoi cette exposition avait tout à fait sa place dans le parcours ludique et didactique du vallon de Villaret. Pinocchio est d‘ailleurs mobilisé, un marteau à la main, une faucille à portée de geste, allusion qui ne manque pas de tranchant. Une exposition donc qui ravira les petits (elle est sous l’égide de l’association L’enfance de l’art) mais aussi les grands qui ne demandent qu’à retomber en enfance avant de prendre le recul nécessaire pour prendre conscience de l’urgence, quand elle atteint un seuil d’extrême gravité. BTN
Jusqu’au 1er novembre, Vallon de Villaret, 48190 Bagnols-les-Bains 0466476376

RONI HORN A LA COLLECTION LAMBERT (AVIGNON, ARLES)

C’est à une exposition d’une grande rigueur que nous convie la collection Lambert avec la rétrospective de la photographe et plasticienne new-yorkaise Roni Horn. On la connaît en France notamment par les portraits qu’elle a réalisés d’Isabelle Huppert, portraits sans concessions, à fleur de peau pourrait-on dire : la moindre modification dans la physionomie de l’actrice fait événement, pour ne pas dire drame, qu’elle joue en regardant l’objectif ou qu’elle se contente de poser au naturel. Après tout ne sommes-nous pas en plein festival d’Avignon et n’existe-t-il pas un éternel paradoxe pour les comédiens ? Dans le même ordre d’idée sa série minimale de clichés d’une jeune femme sortant de sa piscine, en gros plan, en couleur ou pas, concentre l’attention sur le visage et rythme les légers décalages apportés par le passage à un temps différent. Elle est également reconnue pour ses paysages islandais désertiques mais troublés par la présence de l’homme, y compris quand l’imaginaire s’en empare comme ce volcan où Jules Verne situait l’entrée du centre de la terre. Le thème de l’eau semble également récurrent et elle le traite un peu comme la surface d’une peau souvent chargée d ematière. La Tamise en particulier l’a intéressée mais ce sont les trois éléments qui fédèrent cette exposition qui fait référence à un poème d’Emilie Dickinson sur les trois amours : céleste, terrien, marin. Autre thème important, et Roni Horn les traite toujours dans la multiplicité, celui du clown blanc, travaillé comme une peinture, avec des effets de flou ou de mouvement à la Bacon, parfois même en images décomposées et réassemblées. Le clown est un être double, qui masque sa véritable personnalité à moins qu’au contraire elle ne la révèle. Dans le même ordre d’idée Roni Horn interroge la prime adolescence de sa nièce, cette part de nous même que nous nous efforçons d’oublier mais qui nous marque à jamais. On pourra voir aussi des pièces qui jouent sur des effets de lumière et d’apparition de l’image, qu’il s’agisse de feuilles d’or, de verres moulés ou d’une sphère en acier. Cette démarche est troublante car elle donne l’impression que l’individualité, a fortiori celle d’un être double, est impénétrable et que la photo demeure impuissante à dire l’intériorité, sinon à la déchirer en effigie, au figuré. Le thème du double sera très présent en Arles aux journées internationales de la photographie, dans la grande halle de l’entrepôt SNCF, où seront présentés justement des autoportraits en diptyques, problématique à laquelle se prête le physique androgyne de l’artiste. Mais Roni Horn ce sont aussi des portraits d’animaux vivants ou morts, de grands dessins à partir de pigments et de découpages recomposés, des installations à partir de matériaux dont elle explore la dualité, des mots mis en volume dans des règles de plastique ou d’aluminium, de la vidéo... On a affaire à une artiste complète dont les réalisations donnent à méditer tant sur le rapport de l’humain à la nature et aux éléments que sur les éléments constitutifs du vocabulaire plastique, avec dans l’entre-deux un point de vue sur la dualité de l’être humain. Le comédien, le clown, l’artiste… BTN
Jusqu’au 4 octobre, Collection Lambert, 5, rue Violette, 84000 Avignon, 0490165620, Jusqu’au 23 septembre aux Journées internationales de la photographie d’Arles.

PATRICK NARDIN AU FRAC L-R

Par ces chaleurs on a certes besoin de fraîcheur même si l’on sait que les nuits d’été sont torrides. Patrick Nardin utilise une couleur froide, le bleu nocturne pour fournir une atmosphère quelque peu électrique à ses images en mouvement, nimbée ainsi d’un ton uniforme créant un climat autonome qui se distingue de la réalité dont pourtant il s’inspire. Les phares du véhicule représenté en boucle effectuent un « balayage » de l’espace dont la particularité est qu’elle implique des masses picturales qui viennent donc se superposer l’image animée. En quelque sorte l’artiste se sert de la vidéo pour faire œuvre picturale. Les images sont empruntées au cinéma mais en quelque sorte vidées de leur contexte pour ne se polariser que sur le balayage lumineux assuré par les phares. Il est assez clair que c’est la métaphore du regard qui est ainsi posé sur les choses et par conséquent celle de l’artiste moderne amené à opérer des choix dans la banque de donnée infinie que lui propose le réel, y compris dans sa composante iconique. Dans l’autre vidéo « Racing », Patrick Nardin  conçoit une course folle dans le style du cinéma populaire, dont la singularité ici est qu’elle est produite par la peinture décomposée en images en mouvement et donc apportant à la peinture une dimension temporelle perçue à la fois dans la continuité – la linéarité narrative – et dans ses scansions volontairement soulignées. A ces deux propositions visuelles plus ou moins dynamiques il fauta jouter la mise en en situation requise qui passe ici par l’utilisation du très grand écran et d’une appropriation particulière des salles du Frac. En parallèle rappelons la parution du catalogue signalant le premier anniversaire de la Dégelée Rabelais, sous la houlette de Chritian Besson et Emmanuel Latreille, avec tout un tas de photos souvenirs et des contributions exigeantes de Bernard Fabvre ou Sophie Phéline, assortis d’un CD regroupant les conférences de Claude Gagnebet, filmées par Grégoire Fabvre car Rabelais aimait aussi les sons et pas seulement les paroles gelées. BTN
Jusqu’au 29 août, Frac Languedoc-Roussillon, 4, rue Rambaud, 0499742035

DELPHINE GIGOUX-MARTIN A ARTELINEA (PPCM)

On a pu découvrir à plusieurs reprises Delphine Gigoux-Martin dans notre région, tout d’abord grâce à l’ESCA et notamment cette vidéo où l’artiste dégustait, devant nos yeux effarés, des pétales de fleurs amoureuses. Et puis l’année dernière, lors de la dégelée Rabelais, à Aigues-Mortes, cette incroyable installation à partir d’oies naturalisées, embrochées et d’images fuyantes. Et ce mur de poussins écrasés comme des taches jaunes et abstraites en relief sur un mur. On aura compris que le monde animal, celui sur lequel s’exerce le plus notre tyrannie, notre barbarie foncière, et bien évidemment notre gourmandise culinaire et notre aveuglement criminel, est un des thèmes majeurs de cette artiste qui recourt le plus souvent à l’installation, mais aussi beaucoup à la vidéo et si possible à la conjugaison des deux. En témoigne ce mouflon femelle venu s’écraser contre une vitre, tandis que la poursuivent des images de loups, que l’artiste a présentés à la biennale de Lyon. L’artiste affectionne le dessin animé le plus rudimentaire, graphisme cursif en noir et blanc, mais présenté de manière spectaculaire, de manière à faire évoluer des formes animales pour la seule surprise du spectateur, toujours consommateur d’images comme de viande fraîche. On pense à ses chevaux galopant le long d’un mur devant une installation de pieux menaçants. Une de ses pièces les plus marquantes ce sont ces quatre pattes de cheval érigés, avançant seules, de façon fantastique et pathétique, sous des flocons de neige de Noël. Le lapin, le sanglier, les oiseaux projetés en décalage volontaire dans l’espace et sur les murs, à des degrés divers et pour des raisons diverses l’ont inspirée et à PPCM, elle présentera, outre plusieurs vidéos, une fresque impliquant nos frères ou ancêtres les singes et également des souris, dont on connaît trop le sort dans les laboratoires. Bref Delphine Gigoux-Martin prend le taureau par les cornes Du rapport qui lie l’homme à ce que nous osons qualifier d’humain même si sa démarche n’est pas lourdement démonstrative. Elle a la légèreté des images d’ombres volantes mais aussi la gravité de la lucidité. Et l’humour qui permet de ne pas sombrer dans le désespoir. BTN
Du 5 septembre au 24 octobre, PPCM (présenté par Artelinéa), 51 rue des tilleuls 30000 Nîmes 0466802395

CARLOS KUSNIR AU MUSEE DE SERIGNAN

Vivant dans une ville qui brasse les cultures et originaire du Brésil mais sans doute un peu aussi des pays de l’Est, Carlos Kusnir ne saurait se contenter du cadre imposé à la Peinture par l’espace topologique que l’on nomme tableau. C’est sans doute la raison pour lequel il fait intervenir le thème de l’oiseau qui s’émancipe de sa cage ou la souille en signe de dépréciation. Nomade jusqu’au bout de l’âme, il conçoit chaque exposition comme un territoire où toutes les données de la Peinture sont déclinées mais dans le sens de l’humour et de la dérision. Après tout la dimension comique – qui n’est que l’autre face du tragique – manque souvent aux activités plastiques. Carlos Kusnir n’hésite pas, à ce propos, à montrer l’envers du décor, le bois qui supporte les effets colorés, le contre-plaqué étant systématiquement préféré à la toile trop connotée. Il faut s’attendre en tout cas avec cet artiste inventif à de sacrés surprises tant du point de vue des installations en général que du point de vue de la manière de présenter les tableaux, jamais de façon traditionnelle, de guingois, au sol en tout cas jamais où on les attendait. Sans compter les matériaux que Kusnir utilise et qu’il intègre à ses assemblages qu’il s’agisse du son ou d’emprunts à la réalité mise ainsi sur le même plan que la Peinture, au fond une activité humaine comme une autre, inséparable de son contexte. Le caractère décoratif est souligné, l’artiste érige des parois aux motifs souvent répétitifs, les couleurs sont plutôt chatoyantes, les formes sont tout sauf traditionnelles, les références nombreuses, bref on en prend plein la vue, plein les oreilles et plein nos dispositions motrices car l’artiste nous force à nous déplacer de façon inhabituelle. C’est donc une œuvre qui fait passer un vent d’émancipation ou de liberté sur une activité trop souvent limitée à un art d’agrément que propose cet artiste du nouveau monde, et donc d’un monde nouveau, en peinture a fortiori. Une œuvre qui se situe en quelque sorte hors cadre. Et c’est souvent là que se trouve en peinture le plus intéressant. BTN
Jusqu’au 18 octobre, Musée de Sérignan (34410), 146, avenue de la plage, 0467323305