NOUS SOMMES TOUS DES CON-TEMPORAINS

31 Remarques de BTN

Ceci n'est pas une critique.

1) Pour parodier un ancien directeur de Frac j'avancerais l'idée que l'art contemporain se définit à partir du moment où il y a des artistes contemporains. Ceux qui créent, en l'occurrence, en l'époque où nous vivons. Le problème c'est qu'il faut d'abord définir ce qu'est un artiste contemporain : celui qui se définit comme tel sans doute car je n'oserai répondre : celui qui fait de l'art (et parfois du cochon, comme Jeff Koons).

2) Etre un artiste contemporain c'est percevoir, avec le maximum de conscience possible, la sensibilité dominante d'une époque et l'exprimer dans une forme, une matière ou un concept, en phase avec les tendances dominantes de son temps. Ainsi est-il normal que l'art d'aujourd'hui soit tourné vers le Monde (je ne parle évidemment pas du quotidien), non seulement parce que ses relations inéluctables avec le système économique le pousse dans le sens du libéralisme général, mais parce que l'on trouve dans ses données culturelles des rapports insoupçonnés avec des civilisations différentes : les dessins de Daniel Dezeuze et l'art précolombien ou de l'extrême orient, Lydie-Jean-dit-Pannel et ses ziggourats empruntées à l'Inde, Jean-Daniel Berclaz dans tous les sites exotiques où il met en scène ses vernissages conçus comme un véritable acte de création. Parfois l'étrangeté est à nos portes comme les animaux totémiques sublimés par Dédé Cervera. De même, il est normal qu'il soit tourné vers l'entreprise (Hybert), la publicité (Moulène), l'actualité (Blocher), la tyrannie de la parole plus ou moins autoritaire, universitaire par exemple (Duyckaerts), les manipulations génétiques (Grünfeld), l'urbanisme sauvage (Bustamante), le bricolage infographique (Oehlen)… Bref vers tout ce qu'a priori il n'est pas. L'art contemporain se constitue donc de ce qu'il n'est pas : c'est cette définition qui lui permet de demeurer actif et performant.

3) Comme aurait dit Baudelaire il y a quelque chose de transitoire dans l'art (l'usage d'hologramme chez Pierrick Sorin par exemple, dont je trouve les projets pour la ville de Nantes et surtout les vidéos d'amateur absolument géniales, mot que je n'utilise jamais) et aussi quelque chose d'intemporel (la nécessité de communiquer avec la communauté humaine, chez le même, ainsi qu'on le voit dans sa réalisation extra-terrestre sur la cité-navette de Carcassonne). Cette dualité fait que certains, à leur corps défendant, deviennent des classiques du genre. Ne miser que sur le transitoire - la technique représentative d'une époque (la pixellisation par ex) - c'est prendre le risque de n'être que de son temps. Miser sur l'intemporel, comme Vincent Bioulès (ou Desgrandchamps par ex), c'est paraître pour un temps décalé. La question qui se pose alors à l'art contemporain : le décalage n'est-il pas le plus sûr garant de la contemporanéité ?

4) Chaque période est contemporaine des individus qui la caractérisent. En ce sens chaque génération a son art contemporain. Le problème c'est que chaque génération assiste à la décadence, au triomphe ou aux échecs des générations précédentes ou suivantes. Est-ce que Pierre Soulages par exemple est toujours, pour les jeunes générations, un artiste contemporain ? N'est-il pas le contemporain d'une autre époque ? Pourtant sa contemporanéité par rapport à son époque ne déborde-t-elle pas largement sur la nôtre ? La notion de contemporanéité aurait donc de sacrées raisons de se voir élargie. Ainsi parler d'art contemporain aujourd'hui c'est désigner une proportion infime de la création en général, qui se détermine en fonction du fait de se désigner elle-même comme prospective, en espérant être suffisamment intemporelle, quoique transitoire, pour accéder à une Histoire qui, à longue échéance, de toutes façons finira par gommer la majorité de ceux que nous prenons pour des grands noms. Que restera-t-il de la fin des années 90 dans trente ans ? Vingt ? Dix ? Les clips musicaux de Pipilotti Rist ? (She's not a girl who misses much… Ce n'est pas une fille qui en manque…) A ne considérer que la France, une douzaine de noms tout au plus par décennie. A l'instar des années 60 : le nouveau réalisme et l'école de Nice, Raynaud, les affichistes, Morellet, Hantaï, Barré, BMPT…), 70 (l'art corporel, Filliou, les Poirier, Boltanski, Messager, Le Gac, la figuration narrative, Gasiorowski, Buraglio, Rouan, Sarkis, Venet et Supports-surfaces…) et 80 (la figuration libre ou cultivée, Lavier, Gauthier, Reynier, Vilmouth, Bertrand, Frize, Calle, Orlan…)…En Art contemporain il y beaucoup d'élus mais, au bout du compte de l'Histoire, très peu d'appelés. Des centaines de jeunes artistes ont fait du S-S au kilomètre : il nous reste les plus grands : Viallat, Dezeuze et Saytour (l'immense Saytour !), peut-être Dolla, seuls noms qui viennent spontanément à l'esprit, et des méconnus à redécouvrir tels Charvolen ou AP Arnal dans ses livres d'artistes. Cela ne signifie d'ailleurs pas grand-chose parce qu'on pourra toujours sonder les goûts d'une époque à travers la diversité de ses achats, et que des artistes comme Alechinsky, Leroy, Sanejouand, Louise Bourgeois, Rebeyrolle et bien entendu Soulages, par exemple, ont traversé les générations. Mais il suffit de regarder les autres activités sur une décade particulière pour constater que seules certaines têtes d'affiche émergent et suffisent à désigner la contemporanéité d'une décennie. C'est ainsi que s'écrit, ou se réécrit, l'Histoire.

5) L'un des grands principes de l'art contemporain c'est la connivence entre ses intervenants, qu'en littérature nos appelons " intertextualité ou art de la citation ". Ainsi si vous ne saisissez pas que dans telle vidéo, Pierre Huyghe ou Douglas Gordon font référence à Hitchcock ou à Star Trek, que Jeff Wall dans sa photo la plus célèbre, imite le dripping de Pollock, que Sturtevant copie une fleur d'Andy Warhol, que Sylvie Fleury rend hommage au mobilier pop art d'Oppenheim, Hugues Reip aux séries de montagnes de Cézanne ou d'Hokusaï, tandis que le duo terrible Kelley-Mac Carthy renvoie au body Art d'Acconci, que notre Mogarra régional reprend avec ses pelures d'oranges la " spiral jetty " très land art de Smithson, M&LS, la cire et le pollen de Laib, que Jacquet mécanise le déjeuner sur l'herbe et que Sherry Levine redore l'urinoir de Duchamp…, on risque de rater son initiation. Pourtant l'art s'est toujours appuyé sur un minimum de référence à la culture, ne serait-ce que religieuse, historique, politique alors pourquoi pas esthétique (les Ménines, la Joconde etc.). L'ennui c'est que l'on risque de confondre culture authentique et référence frivole à une image. J'ai vu un portrait de Montaigne par Combas, très réussi au demeurant, mais qui ne prouve en rien que l'illustre sétois soit entré profondément dans la fabuleuse expérience de l'auteur des Essais. Ceux qui découvrent Klossowski chez Templon, ou plus près de nous à Sérignan, ignorent souvent qu'il est considéré depuis plus de cinquante ans comme l'un des tout meilleurs écrivains français. Il m'est arrivé d'évoquer Méliès à l'attention d'un artiste qui s'y référait à son insu. Je le cite parce que j'avais adoré le personnage qu'il s'était fabriqué pour réinventer à sa façon la peinture, Peintrake le magicien, et qu'il a fait appel à moi à une époque où j'avais laissé tomber l'art contemporain, ses moeurs cruelles et injustes : Luc Bouzat, qui expose en ce moment au Château d'O. L'absence de références peut être aussi une qualité.

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