31 remarques sur l'art contemporain (fin temporaire)

27) Pourquoi faut-il que la notion même d'art contemporain soit problématique ? Pourquoi ne pas traiter de théâtre contemporain, de danse contemporaine, de littérature, de poésie ? C'est sans doute parce qu'il y est question d'objet à valeur d'échange. L'Occident n'a toujours pas réglé sa relation anale aux marchandises mises en circulation. L'à jeter est acheté.

28) Il en faut pour tous les goûts. Si tout le monde disait du bien de l'art contemporain, comment celui-ci se constituerait-il comme tel ? Chaque cercle humain se définit par le rejet de sa périphérie. C'est pour ça que je disais dernièrement et avec ironie à propos de la production d'un couple d'artistes en vue (M&LS), qu'il fallait absolument que la périphérie pénètre le Centre afin de l'irriguer et d'éviter qu'il ne fonctionne en vase clos (la dérision de l'ironie de la dérision, la lecture rapide d'un chapeau dans Art Press qui ferait autorité). Quel artiste amènera la périphérie vers le milieu ?

29) Je ne comprends pas comment les gens que l'on dit compétents en matière d'art contemporain ont pu passer à côté de l'œuvre de Clarbous, de Léonési, de Tillier, Depralon, Bilas ? Ou ils sont mal conseillés, ou ils ont des yeux mais pour ne point voir, ou bien ils ont une ligne de conduite, plus ou moins officielle et n'en dévient pas. On assure que les élites ont tendance à se reproduire entre elles (Bourdieu). Je trouve élégante la façon dont Philippe Cazal les interpelle dans les photos où il se met en scène.

30) Si certains noms cités dans cet article vous sont inconnus, vous pouvez toujours les trouver à partir d'un moteur de recherche. On trouve tout sur Google ou Alta Vista. Y compris Hubert Duprat (à juste titre). J'ai reçu ces jours-ci ce mail : " L'agence-ferdinandcorte.com commence 2005 avec des changements majeurs. Ses acteurs et membres ont décidé de restructurer l'unité juridique et fiscale de son réseau interne, NUWEL… Anciennement entreprise de recherche et développement en sciences humaines et sociales, NUWEL se verrait restructuré(e) en association, de type loi 1901. En effet, la vocation de l'agence… étant moins économique que sociale, il semble qu'une forme entreprenariale ( ?), après un an et demi d'expérimentation, paraît moins justifiée que " la convention par laquelle (…) plusieurs personnes mettent en commun d'une façon permanente leurs activités dans un but autre que de partager des bénéfices " (définition de l'association dans le premier article de la loi de 1901). L'assemblée générale constitutive de l'association NUWEL se tiendra le 24 février 2005 à la galerie Patricia Dorfmann. Lors de cette assemblée, les membres fondateurs s'accorderont sur les futurs statuts de NUWEL comme sur la charte qui unira ses adhérents, ils éliront son conseil d'administration, ils détermineront les différentes catégories de membres. " Un conseil d'administration dans une galerie d'art ! L'art et l'entreprise ne se différenciant plus. Ni l'art de la vie… Quelle porte ouverte aux créateurs de demain !

31) Un écrivain très attaché à la France et à ses racines, appelons-le RC a subi les pires avanies sous prétexte qu'il avait avancé l'idée qu'une communauté était surreprésentée parmi la gent journalistique des radios culturelles (il en reste) qu'on dit nationales. Ne comptez donc pas sur moi pour affirmer que la tendance féminine, directe ou indirecte, est dominante dans le milieu qui nous préoccupe, que cela expliquerait peut-être l'incompréhension dont il est l'objet. Je n'ai en effet pas envie d'être taxé de sexisme ou de Xphobie, d'autres s'en chargeront, qui exploiteront le filon. En attendant, il faut faire avec, qui en italien et via le latin se dit "con" Con-temporain. Suis-je con ? Je n'ai même pas pensé à effacer les moustaches à la Joconde ! J'oubliais : Ceci n'est pas une critique.

BTN (31-12-04 à suivre). Ce texte m'a été commandé par L'art-vues. Il a été publié dans le numéro Février-Mars 05

SUITE

CRISE, C’EST SYMPA
                               DIX REMARQUES SUR LA CRISE DANS L’ART CONTEMPORAIN (1)

  1. Le jour où l’on me montrera l’Homme autrement qu’en état de Crise, c’est qu’on aura affaire à un Homme heureux et les Hommes heureux n’ont pas d’Histoire. Or les Hommes sans Histoire n’ont pas l’idée, en règle générale, d’en faire de l’Art. La Crise évidemment ne saurait faire que des heureux mais elle ne fait pas non plus que des malheureux. Comme toujours les plus malins tireront les marrons du feu. Dans la jungle la sélection naturelle prévaut.
  2. Parlait-on de crise en pleine guerre ? La crise est au fond un luxe de privilégié qui réalise soudainement que les états supposés pérennes de stabilité ne sont pas faits pour durer, et que ce n’est pas parce que nous avons vécu quelques décennies relativement stables qu’il en a toujours été de la sorte ou qu’il en sera toujours ainsi. Si bien que, crise ou pas, il vaut mieux un marché de l’Art qui ferait grise mine que pas de marché de l’Art du tout. En 45, le marché de l’Art à Berlin, Dusseldorf, Hanovre…
  3. Evidemment que, s’il y a crise économique, avec les conséquences que l’on sait sur les budgets des moyens et gros salaires, cela ne peut qu’affecter un milieu de l’art qui dépend étroitement de la sérénité économique des pays riches ou en voie de le devenir. Mais les choses ne sont pas aussi simples. Certains au contraire placent leur argent dans les valeurs sûres. Souvent les grands noms du passé (Les morts sûres). La question serait plutôt : celles-là sont-elles encore accessibles ? Où et comment les trouver ? Doit-on miser sur des valeurs moins sûres mais susceptibles de le devenir ? Oui mais lesquelles ? Qui va en décider ?
  4. Il faut être aveugle pour ne pas s’apercevoir que la crise ne touche pas en règle générale les plus gros, disons les plus prospères, ceux qui achètent régulièrement de la peinture. La question serait plutôt de savoir si ceux-ci continuent en effet à acheter régulièrement de l’art en général et pour quelle raison ils le feraient ou continueraient à le faire. Je serai marchand d’art je me préoccuperai en premier chef de leur éducation.
  5. J’ai toujours été agacé par le terme de collectionneur qui, en matière d’art, ne regroupe au sens strict du terme qu’un nombre réduit d’individus dont c’est en quelque sorte la passion ou la manie dominante, par conviction profonde, par compulsion irrépressible ou pour épater la galerie. Mais le gros des acheteurs n’est pas forcément victime d’une épidémie de collectionnite aigüe. Ceux-ci fonctionnent par coups de cœur, par estime flatteuse ou solidarité généreuse, voire de manière totalement velléitaire, dans le sens d’un effet de mode J’ai bien peur du coup qu’il y ait davantage d’offres que de demande et que, en conséquence, à moins d’affiliations à des réseaux plus ou moins occultes et qui m’échappent, bon nombre, parmi les moins avisés, n’aient plus qu’à mettre la clé sous la porte.
  6. Le collectionneur, si collectionneur il y a, est comme le joueur : il ne peut se passer de collectionner. Ce n’est donc pas la crise qui va l’arrêter. Simplement, comme pour certains fumeurs, il arrive que l’on s’arrête soudainement de collectionner pour des motifs divers et que l’on réalise alors que l’on peut très bien s’en passer, qu’il y a d’autres raisons de vivre, un autre mode de vie envisageable. C’est qu’à l’instar de toute chose la manie de collectionner n’est pas forcément faite pour durer. Je serai marchand d’art je me poserai la question : comment fidéliser ma clientèle.
  7. Evidemment le rêve de tout artiste c’est de vivre de son art c’est-à-dire au fond dans l’aliénation virtuelle aux lois du marché ou aux institutions qui le soutiennent. Mais au fond la crise dans le marché de l’art doit moins préoccuper qu’une crise potentielle dans l’Art. Car sans le marché il peut toujours exister des artistes, surtout s’ils ont l’idée de se regrouper en associations, mais sans artistes on ne saurait donner cher de la vie ou de la vitalité du marché de l’art. La question est donc plutôt : L’Art est-il en crise ? Franchement je ne le pense pas.
  8. Certains artistes ont du mal à s’en sortir mais c’est parce qu’ici aussi il y a davantage d’offres que de demandes. La question serait donc plutôt : Dans quelle mesure a-t-on besoin d’un trop grand nombre d’artistes et comment faire en sorte que la demande soit plus forte de la part du public des éventuels acheteurs, ou du moins admirateurs. Dans quelle mesure une société peut-elle supporter financièrement ses artistes ce qui revient à dire : quelle place la société accorde-t-elle, non seulement à l’Art, mais aux divers aspects du divertissement en général ? Celui-ci est-il toujours nécessaire et qui décide alors de la qualité des divertissements proposés ? Je serai artiste, avant de me lancer dans une carrière professionnelle, je commencerai par me demander dans quelle mesure la société a besoin de moi. Et j’agirai en conséquence. D’ailleurs c’est ce que j’ai fait.
  9. Un illustre président a-t-il arrêté la série programmée des grands travaux de son septennat sous prétexte qu’apparaissaient dans notre vocabulaire courant des expressions aussi économiquement incorrectes que « nouveau pauvre » ou « sans domicile fixe » et que nous avoisinions les trois millions de chômeurs ? Au contraire ! Et il n’est pas sûr que Versailles ait été bâti en pleine période de prospérité du plus grand nombre ! Qu’en reste-t-il au regard de l’Histoire ? Les grands travaux toujours ! Les victimes de Crise, qui s’en préoccupe ? A fortiori des petits artistes, des petits galeristes et des petits supposés collectionneurs sans le sou.
  10. Imaginez un prix Nobel en littérature, disons Claude Simon puisque c’est notre régional - Ou Michel Butor qui le mérite autant et nous a si souvent rendu visite. Ou notre plus grand poète : Yves Bonnefoy. Imaginez le temps qu’il a dû mettre à écrire la douzaine de romans qu’il a composés dans sa vie, la valeur incontestable de son œuvre, sa place éminente dans l’Histoire de la littérature. Eh bien jamais ces grands auteurs n’auraient pu aspirer à vivre de leur plume. L’un fut viticulteur, les autres enseignants ou traducteurs. Comparer les bénéfices qu’ils ont tirés de ce travail quotidien et ingrat, mettez-le maintenant en balance avec les cotes atteintes par quelques artistes vivants pour une seule  leurs œuvres. Qu’en conclure ? Pour moi qu’il y a deux poids deux mesures. Si la Crise avait pour effet d’assainir le marché et de rééquilibrer les valeurs  c’est-à-dire de remettre les choses à leur vraie place, je ne verrais concevrais- aucune raison d’avoir à m’en plaindre. Peut-être concevrais-je les choses autrement si j’étais devenu l’hagiographe de Damien Hirst, Jeff Koons ou ne serait-ce que Fabrice Hyber. A priori, c’est raté. Mais bon, vais-je pour autant en faire une crise ? Faute de grives… BTN

 

(1) A ajouter à mes 31 remarques sur l’art contemporain. L’art-vues. Février 2005.