DOSSIER SPECIAL INITIATIVES NOVATRICES Associatives ou privées, les galeries d'art rivalisent d'ingéniosité afin de susciter l'événement. Nous en avons distingué trois en ce printemps synonyme de renouveau…

1) M&LS PRODUCTIONS A MILHAUD Ce printemps semble se présenter sous les meilleurs auspices, à l'ESCA de Milhaud (30540 Gard) qui a fait appel à deux artistes régionaux, Patrick Maurin et Fabienne La Spesa, co-directeurs de l'entreprise M&LS productions, pour inaugurer sa saison. Un expo à vous donner sinon la frite, du moins la patate, dans le but avoué de faire partie du gratin.

Les auteurs de la patate verte

Deux artistes vivaient isolés, loin du bruit et de la fureur de la ville. Comme tout artiste qui se respecte ils réfléchissaient aux moyens de toucher le plus grand nombre, afin de vivre de leur art sans exclure le milieu rural qui les environnait ni adopter une position rétrograde. L'art étant une production, c'est sur les moyens d'assurer celle-ci, de la diffuser et de la revendiquer comme telle que se porta dès lors leur attention. D'où l'idée de créer une entreprise à leur initiale et de se servir de ce support fictif comme concept à la fois fédérateur et opérationnel. Il fallait trouver une image identifiable, une marque de fabrique à partir de laquelle cette production pût se reconnaître. Ce fut la silhouette de la pomme de terre, "la patate" comme on dit chez les gens du cru, avec sa forme mal léchée, ses connotations rudimentaires et sa capacité à nourrir tout le monde en se déclinant selon de multiples recettes. Le couple la conçut en vert, associable à la campagne, passée au crible du traitement d'images et de ses couleurs par ordinateur. Car telle est l'une des singularités de cette production : si elle s'enracine dans un terroir avec lequel elle n'entend point couper les liens, elle s'ouvre sur le monde entier, le monde des spécialistes de l'art en particulier, par la logistique inhérente à la création d'entreprise et bien évidemment par le biais d'une exposition. Le baptême du feu, qui s'effectuera à l'ESCA, montrera la diversité des déclinaisons autorisées par cette logique d'entreprise. On y verra des supports multiples, traditionnels ou à la pointe de ce qui se fait de plus actuel. Qu'on en juge : des tableaux sur toile cirée, peinte de couleurs décoratives sur lesquels sont consignées des écritures empruntées aux polices de traitements de texte, à chaque fois précisées. Mais c'est la pomme de terre qui se taille, si l'on peut dire la part du gâteau. Elle sera omniprésente, en fresque ou tableau, en dessin ou sculpture de terre cuite, en bande dessinée ou en autoportrait, en motifs de tapisserie ou autocollants, en installation (les artistes aux champs, le jeu de golf, ces lits où exorciser ses obsessions nocturnes) ou en siège design, en photo (gens du village ou partenaires, une "patate" en main) ou en vidéo, en diaporama même, conçu à la manière du lancement d'un produit, avec ses animations et ses propositions plastiques... Des paniers "pour jeunes collectionneurs" seront également mis à la vente. En fait l'enjeu est le traitement des diverses étapes de la production, de sa conception à sa réalisation, de sa fabrication à sa diffusion et à sa communication par le biais de la publicité Et de prouver par la pratique l'être social de l'artiste. D'où l'importance du logo, de l'anglais aussi, langue universelle, et qui fournit le titre à cette exposition : "It's good for you", lequel évoque la pomme de terre comme nourriture terrestre qu'à l'art - contemporain - comme nourriture spirituelle. Ce tubercule au figuré donne du sens à une production qui, par les temps qui coulent, ne nourrit pas forcément son "couple". Mais peut-être le nourrira, l'imposera comme apte au partage d'un gâteau dont un morceau aux couleurs de l'Occitanie sera livré en pâture à notre rapacité scopique. Avec quelques cerises dessus. Celles qu'ajoute et parachève l'humour. Car exalter la patate ne signifie pas que c'est la fin des haricots. Il s'en faut. Claude Viallat peut dormir tranquille. On ne pouvait lui rendre plus vibrant hommage, facétieux mais amical. BTN It's good for you. Expo de M&LS productions. Du 4 avril au 7 juin. 0466742327

MORENO AND CIE A CASTRIES

Aldébaran, tel le phénix, renaît de ses cendres grâce à la ténacité de ses fidèles animatrices, Odile Greiner et Valérie Lassalvy. Grâce aussi il faut le dire au soutien des artistes, notamment ceux de la région. Salvador Moreno (annoncé par ailleurs à l'Ecole des Beaux-Arts de Montpellier) aura la lourde tâche d'inaugurer les nouveaux locaux de Castries pour une expo pas comme les autres.

Comme un air de renouveau

Nul ne niera qu'Aldébaran, version Baillargues, avait réussi à s'imposer en lieu de référence. Sa disparition était ressentie comme un manque par les partisans d'un art prospectif, et qui ne trouvaient pas à se sustenter dans les environs immédiats de Montpellier. Aussi c'est avec un certain plaisir que nous saluons l'inauguration des nouveaux locaux d'un lieu qui aura réussi à obtenir d'une part l'aval de la Municipalité de Castries, d'autre part le soutien logistique du CRL tout proche, enfin les subventions des différentes instances sollicitées (conseils général et régional, DRAC). Il faut dire que le projet ne manque pas d'originalité. Certes un artiste sera censé occuper les lieux, mais qui n'interviendra pas forcément là où on l'attendait. Soit qu'il s'efforce de proposer une déclinaison originale de l'espace qui lui est offert, soit qu'il présente une partie moins connue de sa production habituelle. Par ailleurs Aldébaran ne souhaite pas se confiner en la galerie. L'association entend s'ouvrir sur le village. Salvador Moreno a été tout de suite séduit par cette perspective et son intervention donnera le ton des propositions à venir. Ainsi a-t-il sollicité un écrivain, Jean-Claude Hauc dont Bernard Alexandre lira de ces textes sulfureux qui conjuguent le libertinage du Siècle des Lumières au soleil noir de la transgression telle que la définit Georges Bataille, au château de Castries, siège actuel du CRL. Pierre Neyrand assurera la dimension musicale tandis qu'un chorégraphe évoluera en plein air et que des films seront diffusés en place publique. Par ailleurs, un espace est prévu où interviendront les amis, le jardin secret de l'artiste. Enfin quelques œuvres seront visibles dans le village, sur le thème de l'île. Bref tout est conçu pour exposer autrement. Quant à Salvador Moreno, on connaît ses découpages décoratifs sur toiles, contreplaqué etc. et ses "reliefs". La vitrine, en particulier, qui donne sur la nationale, était le territoire rêvé pour jouer sur une dialectique extérieur vu de l'intérieur, intérieur vu de l'extérieur et dépassement de la contradiction par le jeu de l'opacité ou de la transparence. Un poster sera également redéfini par l'artiste, qui occupera tout un pan de mur, comme pour creuser l'espace. On attend aussi une petite table sur le thème de la nature morte et quelques lingeries féminines, donnant au travail ludique de Moreno une connotation qu'on n'y percevait pas de prime abord. Plus une vidéo et d'autres surprises définissant un microcosme à la fois personnel, esthétique et ludique. Tout cela laisse augurer d'une fraîcheur retrouvée, en ces exhalaisons printanières, qui augure d'un renouveau dont ceux qui aiment l'art qui fleure bon l'amitié, la complicité et l'enthousiasme ne pourront que se féliciter. BTN Salvador Moreno and Cie : jusqu'au 15 mai. Castries. 2, route de Sommières. 0467454930

JARDINS ET ZANIMAUX SUR LA PLACE AUX HERBES (UZES)

Comment ne pas soutenir les efforts consentis par les galeries privées qui cherchent, par temps de crise à aller de l'avant. Tel est le cas de la galerie Eloge de l'ombre, à Uzès, qu'on devait mettre en lumière en ce début d'année.

Ca déménage à Uzès

Pas facile de faire une vivre une galerie, a fortiori en province, à plus forte raison dans une petite ville, touristique certes, mais dont on ne visite que les sites célèbres. La galerie de Xavier Dumas joue donc cette année une sorte de va-tout en créant l'événement. Il s'agira de présenter des noms prestigieux autour d'un thème fédérateur, dans un premier temps le jardin, "du jardin intérieur au jardin planétaire" et de vérifier l'impact que cette initiative aura tant sur les spécialistes que sur le grand public. Les galeries de type classique sont en effet coincées entre deux butées : fidéliser un ensemble de collectionneurs plus ou moins traditionnels dans leur choix; attirer l'intérêt des institutions et des spécialistes, soit qu'ils contribuent à l'équilibre économique du lieu par une politique d'achat ou de collaborations en tous genres, soit qu'ils puissent aider à crédibiliser un projet cohérent par les répercussions médiatiques qu'ils lui assurent. Xavier Dumas a donc fait son état des lieux, a remodelé sa galerie en conséquence et a ouvert son espace à quatre activités fondamentales couvrant une grande partie du champ qu'occupe à présent l'art contemporain : la Peinture : avec le marseillais Gérard Traquandi qui depuis ses"lys et amarillys" s'impose comme l'un des bons peintres français, Marc Alsterlind (cf. L'Art-Vues de Février), Anne Slacik qui ne s'est jamais départie de son attachement au motif floral (idem), Jacques Bosser qui invite à parcourir son jardin secret fait de signes primitifs, décoratifs et magiques, Solange Triger et ses intenses tournesols en vision frontale avec leur œil sombre et interrogateur, la prometteuse Claire Basler à peine remontée des jardins de Villandry, Philippe Ségéral, Vincent Phelippot. La sculpture : Tieri Lancereau et ses cônes de bois, Odile de Frayssinet, Christian Astuguevieille et ses étranges meubles de coton, Yoan Gil. Mais aussi la photo : Nils Udo , Araki, les célébrissimes Anne & Patrick Poirier et leur art de la fouille antique, Mayumi, Donna Trope, Eric Poitevin et ses mares ou sous-bois ou comment orchestrer la netteté du flou, Jannie Regnerus et ses jeunes filles en forêt. Et enfin le design : avec Starck, Grunert, Umeda L'expo suivante, "Z'animaux" prendra encore plus de risques puisque sont annoncés Fabrice Hybert, l'homme que l'étranger nous envie pour ses "hybermarchés" et ses lions grandeur nature, ou les dessins pleins d'humour d'Alain Séchas et "ses chats", sur néons ou en bronze, les chienneries d'Oleg Kulik… On imagine les contacts qu'un tel regroupement suppose. L'accrochage s'effectuera par roulement pour que le public s'habitue à revenir hors vernissage. Comme on le voit les stars côtoient les méconnus avec l'espoir de crédibiliser les productions des seconds en présentant les premiers. Pari risqué mais que les intéressés sont prêts à prendre. La galerie proposera donc un parcours plein de surprises, à l'image de la Villa d'Este à Tivoli et qui révèle, au hasard d'une allée ou d'un bosquet quelque chantante fontaine imprévue. Car l'art des jardins suppose aussi tout un art du parcours. BTN Jardins : 5 Avril-28 Juin 2003. Galerie Eloge de l'ombre. Uzès. 04 66 03 11 72