COUP DE CŒUR : AUTARD A MONTPELLIER

Georges Autard fait partie de ces artistes qui se sont fait reconnaître dans les années 80 et qui ont su petit à petit faire évaluer leur répertoire, tout en demeurant fidèle au tableau. C'est avec curiosité qu'on le retrouvera fin mai pour son retour à Montpellier (AL/MA).

DESORIENTER LA PEINTURE

Il y a les partisans de la Peinture, il y a ses farouches opposants et il y a ceux qui se servent de la Peinture pour positionner une attitude, un art de vivre et pourquoi pas une philosophie de la vie. Car outre sa pérennité et le creuset référentiel qu'elle présente à nos mémoires surinformées, la Peinture possède une formidable capacité d'absorption des autres modes visuels et iconiques qui la concurrencent. Il n'est qu'à voir l'impact décisif de l'invention de la photographie sur l'Impressionnisme et consorts. Georges Autard reste certes fidèle au tableau et ses références aux peintres ayant marqué l'Histoire de la modernité (Cézanne, Picasso, Rothko, Newman…) pourraient faire penser qu'il se cantonne à une tradition ayant fait ses preuves. Il faut aller y regarder de plus près. Tout d'abord parce que la travail actuel d'Autard relève d'un processus de fabrication qui recourt à l'expérimentation informatique par le biais du scanner, du traitement d'image en numérique et de la presse à imprimer. D'autre part du fait que le sujet qu'il choisit se veut sciemment décalé, un peu comme la peinture l'est actuellement dans le paysage de l'Art contemporain. Le thème du "clown", présent chez bon nombre d'artistes du passé (Rouault, Lautrec, Signac etc.) peut paraître incongru. En fait, il incarne le statut de l'artiste tel que le conçoit Autard. D'abord parce qu'il adopte une position distanciée par rapport à son sujet et à la Peinture comme médium, à une certaine conception ambitieuse de la Peinture s'entend. De ce point de vue son expérience actuelle le situerait plutôt dans la postérité de Marcel Duchamp que dans celle de Matisse. Ensuite ces têtes énormes, inspirées à la base par une vidéo de Bruce Nauman, traitées avec pétulance et spontanéité, montrent bien la double identité de l'Artiste : celui qui signe ses œuvres et qui identifie son nom à celles-ci, avec tous les motifs d'égocentrisme que cela suppose, et celui qui vit, qui vit certes pour sa peinture, parfois de sa peinture, mais qui n'est pas seulement circonscrit à cette activité humaine, qui existe et qui pense par ailleurs. A la question de la vérité en peinture, l'œuvre d'Autard semble répondre : il y a peut-être de la vérité en Peinture, il y a surtout celle du sujet qui peint un peu comme derrière le maquillage éblouissant - sorte de peinture faciale - qui s'exhibe au premier plan, se cache un autre être, non réductible à cette activité là. Chez Autard cet être est attiré par la culture d'extrême Orient, pour son dépouillement et cette sagesse, cette humilité qui nous font défaut. Sur certaines toiles, il juxtapose, sur le même plan, les expériences picturales les plus significatives de l'art occidental, et notamment cet art abstrait américain qui aura tant marqué les artistes de sa génération, et des images plus énigmatiques, rapportées de ses voyages au Thibet, au Japon, aux Indes…sous forme de photographies, prétextes à motif pictural, traité de façon très déliée à la manière du geste décisif de l'artiste maître de ses moyens (silhouettes de temples, moulins à prières, lampes à huile, toits, tables de monastères, chörtens) et à expression de sensations colorées. Il s'agit de désorienter la Peinture occidentale, de lui insuffler un peu de cet esprit contemplatif nous forçant à l'arrêt sur image, et supposant une autre conception du voir, du savoir et savoir faire. A l'heure où l'on s'interroge sur la résistance de l'art européen face à l'ogre américain, il était essentiel de remettre l'Europe à sa place, à l'extrême pointe d'un autre continent qui a l'avenir devant soi et semble à même de délivrer de sages leçons d'humilité. BTN Georges Autard. Galerie AL/MA. A partir du 23 Mai 2003. 0467604803.

ALAIN CLEMENT CHEZ FRANCH-FONT

Alain Clément est l'un des artistes-phares de notre région. De retour d'un séjour en Toscane, il a exécuté une série de gouaches, de toiles et de sculptures baignées par la grâce ensoleillée de l'esprit du Quattrocento. Cette exposition de Printemps à Montpellier est l'événement inaugural d'un périple à venir, dont la publication d'un ouvrage regroupant notes et commentaires, aura servi d'amorce (Alain Clément Toscane : EDS E et C, au Vigan).

Le Printemps de la Peinture

Qui suit l'œuvre d'Alain Clément sait qu'elle se divise en trois phases : dans les années 70, une période de déconstruction des composantes traditionnelles du tableau dans un but manifestement critique et politique. Suit, à l'aube des années 80, une immersion totale dans la Peinture en tant qu'elle implique le rapport physique absolu que le peintre entretient avec l'objet de sa recherche. L'artiste cherche sa voie et la trouve à grands renforts de gestes répétés dans la couleur. Autour de l'an 2000, se dessine une période de maturité, et cette conscience qu'il existe un fond d'éternité pictural à partir duquel le peintre, en pleine possession de ses moyens, s'autorise de nouvelles expériences, enrichies par sa réflexion sur les acquis antérieurs, et par l'affirmation d'un style. Ce parcours va de pair avec une ouverture de plus en plus marquée au volume, et, il faut bien le dire, à l'architecture qui n'a que très peu droit de "cité" dans la Peinture contemporaine, depuis Léger et Paul Klee. Toutefois, c'est avec son séjour en Toscane que cet artiste amoureux des architectes (Alberti, Brunelleschi) et artistes du Quattrocento (Masaccio, Della Francesca, Ghirlandaïo… et leur père à tous, Giotto) a trouvé un esprit, le génie d'un lieu, à même d'ouvrir des perspectives inouïes à une production en perpétuel approfondissement. Les gouaches et toiles respirent, a fortiori les sculptures où quelques minces lames peintes sont soudées à une fine armature de fer. Le vide, le blanc dans la Peinture, joue ainsi, un rôle crucial à l'instar de cette évidence insistante de l'air et de l'espace indissociables des petits villages toscans. Par ailleurs, Clément piège le regard par des jeux de profondeur qui organisent, à partir des aires colorées, un parcours labyrinthique, aux airs d'architecture improbable. L'idée de déambulation dynamique est privilégiée, analogue à ces escapades dans les petites églises et sites discrets où voyager redevient un bonheur. La couleur, diluée dans les gouaches, plus soutenue dans les huiles, donne à cette promenade culturelle son rythme temporel. Qui veut s'y adonner doit prendre son temps : le temps de la peinture, un temps sans repos car il est dans la nature du regard de traquer le mouvement en tant qu'il suppose le renouveau, l'éternelle jeunesse, la renaissance. Un temps propice à la rencontre avec un paysage urbain d'un autre temps qui fait toujours signe et que l'aquarelle viendra cadrer. On retrouve la "couleur" de ces études sur le motif dans les toiles et gouaches sans qu'on puisse y repérer le moindre soupçon de velléité figurative. La couleur, au lieu d'interrompre le circuit visuel, souligne les temps forts du parcours et des émotions sensitives. De tout ceci émane une impression de légèreté dont nous avons le plus besoin aujourd'hui. Car l'enjeu de cette production "toscane" de Clément est bien d'insuffler de cette douceur, originelle, printanière - le Quattrocento est le printemps de la Peinture -, de cet esprit en éveil, fait de va-et-vient consentis, à nos villes sursaturées, lourdes et encombrées. De ce point de vue quoi de plus actuel que ce désir d'inspirer à la cité un peu de cette euphorie renaissante grâce à l'harmonie, révélée par le peintre, que l'homme a pu entretenir avec son environnement ? C'est une ambition architecturale qui se fait jour, une utopie urbaine dont la Peinture, puis la sculpture, de Clément seraient la préfiguration et la Peinture toscane le motif précurseur. Ainsi la Peinture de Clément nous raconte-t-elle une histoire mais une histoire ramenée à sa quintessence ou à son Esprit. L'Histoire de la Peinture en tant qu'elle se situe hors du temps, sur un territoire qui préfigure l'éternité. En ce sens elle est u-topique. La Peinture a un rôle "printanier" à jouer. BTN

JY F-F : 2, rue St Côme, du 6 mai au 14 juin.