SCENES DU SUD, MEDITERRANEE ORIENTALE
CARRE D’ART
Deuxième volet des Scènes du Sud, l’exposition sur la Méditerranée orientale s’annonce comme pleine de découvertes d’artistes encore peu connus en France, pour des contrées qui n’incarnent plus seulement le rêve et l’exotisme sensuel mais la dure relation à la réalité.
L’orient tel qu’en lui-même
Dans ce XXIème siècle qui entérine l’essor de la mondialisation, mais aussi des replis communautaires, il convient de prendre en considération les cultures émergeantes sur le plan international et notamment cet Orient qui n’aura jamais cessé de fasciner toujours, d’inquiéter souvent, d’évoluer, de bouger enfin. De même que l’art occidental aura marqué de son empreinte les différentes contrées où le mot même d’art signifie quelque chose d’essentiel, les démarches spécifiques des pays moins honorés des grands publics de l’hégémonique occident ne peuvent qu’interpeller, dérouter on l’espère et, sans doute même, transformer toute vision conformiste et rassurante de l’art. Avec  entre autres interrogation le rôle que pourrait être amené à jouer une ville, clé de voute de la relation Europe du sud est (avec notamment la zone balkanique) et le Moyen-Orient, ses traditions et ses ouvertures : Istambul, au passé historique, politique et culturel tellement prestigieux. Pour en venir à la vingtaine d’artistes, présents lors de biennales en pleine expansion, et dont certains vivent en Europe ou en Amérique ce qui explique sans doute leur proximité avec les expériences actuelles sur le plan international, des roumains aux égyptiens en passant par la Palestine ou le Liban, il semble que la vidéo, la photographie et l’installation soient leur mode d’expression prioritaire, avec une valse hésitation, voire ambiguïté recherchée entre le documentaire et le fictionnel (l’israélien Guy Ben-her et ses scènes jouées de la vie quotidienne). L’espace de carré d’art est magistralement distribué selon que les œuvres nécessitaient un écran géant (les activités artisanales, les références au nomadisme du turc Sener Ozmen ou de l’égyptien Wael Shawki), de moyenne dimension (l’olivier sur un îlot rocheux de l’israélien  Yael Bartana) ou des reproductions plus discrètes (les tirages argentiques en noir et blanc du libanais Akram Zaatari exaltant nostalgiquement l’euphorique et illusoire paix régnant dans les années 60 du côté de Saida). Au demeurant l’exposition n’est pas vouée à la jouissance esthétique. Il y est question de sujets graves (les véhicules piégés recensés par l’Atlas Group, voué à l’Histoire du Liban) parfois aux répercussions métaphysiques comme ces hommes qui poussent des pousseurs de voiture en panne, dans la vidéo du turc d’Amsterdam Ahmet Ogut. On ne saurait tout citer, ni tout apprécier dans ce genre d’exposition sélective mais l’installation audio-visuelle de Danica Dacik, parisienne d’origine yougoslave, à regarder allongé, sur des coussins frappe par son originalité et sa pertinence. On y voit les dos courbés en plongée d’êtres nus en prière et dont la réunion devant leur livre sacré fait penser à une fleur humaine, la perfection faite œuvre autour d’une célébration du sacré. De même les caméras cachées d’Emily Jacir intégrant l’image sur une place prise à différents moments clés de l’année 2003. Ou l’incroyable installation d’étagères et pots de verre d’Hale Tenger incluant des photocopies d’articles de journaux de guerre comme éternisés par un bain de formol. S’il fallait attribuer une palme d’or je la donnerais sans hésiter au turc Bulent Sengar dont l’ensemble de 16 photos verticales et régulières laisse à imaginer ce qui se trame parfois derrière de simples portes domestiques. Ou à ses enfants sous une table, se croyant à l’abri des bombes. Un peu d’humour de temps en temps… Et bien sûr cet hommage à la grenade à laquelle le palestinien Jumana Emil Abboud essaie désespérément de restituer ses  graines. Un symbole fort de réintégration des territoires occupés ? Le geste de trancher la gorge, fait par un enfant, dans la courte vidéo du roumain Ciprian Mursan, malgré son caractère ludique et distancié, ne laisse pas cependant d’inquiéter.  Mais si c’était factice… Ou si c’était notre vision de l’art qu’il fallait décapiter… BTN
Jusqu’au 21 septembre. Carré d’art. Place de la maison carrée. Nîmes 0466763577.


COQUILLAGES ET CRUSTACES
MIAM (Sète)
Le Miam ne s’est jamais départi de ses intentions premières : conjuguer culture populaire et activités artistiques aspirant à l’élite. C’est encore plus vrai que d’habitude avec cette exposition estivale où des objets du quotidien se mêlent aux réalisations des gloires locales mais également à des artistes chéris des Frac.
DEGUSTATION 
Encore une exposition qui eût pu aisément se glisser dans la gourmande dégelée Rabelais. On y trouve d’ailleurs les mêmes artistes (le corail à la mie de pain d’Hubert Duprat, le landau coquillage de Patrick Van Caeckenberg), d’autres qui auraient pu y être comme l’inventif Pierrick Sorin et ses autofilmages le rapprochant parfois d’un Jacques Tati qui aurait découvert le commentaire en voix off. De même l’idée de mêler des collections de parures ou des bibelots du quotidien et des œuvres prisées par les Frac telle l’empreinte-corail-cervelle de Pascal Convert, ou les emblèmes de Shell, coquillages urbains de Raymond Hains. Et pourtant on est bien dans l’esprit du Miam : mêler des objets en rapport avec le goût du grand public, peu sensible à l’évolution de l’art des élites, à des œuvres d’artistes : qu’il s’agisse du trio sétois des Biascamano, notamment des engins sous-marins de Stéphan, ou des bassins et aquariums sursaturés de Paul Amar que l’on pourrait rapprocher de l’art que l’on dit brut. Toujours est-il que la différence entre le bibelot décoratif et l’œuvre relevant d’une ambition artistique objectivée n’est pas toujours aussi évidente que l’on pourrait le penser. Au demeurant, les portraits d’Enrico Baj ou les compositions de Claude Visieux résument bien la prétention du Miam à réconcilier ces contraires et frères ennemis. Hommage est rendu à la Naissance de Vénus par la très corporelle et plastique Orlan e, en trois formats, par Gérard Collin-Thiébaut (encore la dégelée !) qui en reconstitue le puzzle. La métaphore sexuelle de la moule suscite un écho dans les mises en scène d’Enna Chaton et Paul-Armand Gette, Marcel Boodthaers en ayant confectionné sa marmite habituelle. Le côté décoratif est assuré par le mur du couloir d’accès aux salles et étages du très monochrome Claude Rutault enrichi des hors-cadres de Jean Brolly. La suite de Fibonacci, en forme de coquillage, a inspiré la spirale de Mario Merz, et les rotosreliefs de Duchamp, Patrice Carré sur sa console de DJ. Outre les culs sétois d’Hervé Di Rosa, le maître des lieux, la figuration libre est représentée par les toiles et crustacés faits d’outils en tous genres  du regretté toulousain Philippe Hortala qui aurait mérité la carrière d’un Barcelò.  L’œuvre que j’ai le plus appréciée, outre les publicités, objets souvenirs et scientifiques, est le mur de coquilles St Jacques d’Antoni Miralda, éclairé au néon rose de manière originale et bien dans l’ambiance des fonds marins. Mais il y a aussi Man Ray, Saverio Lucariello, Didier Trenet, les peintures surréalisantes de Mark Brusse, le rocher maritime de Nicolas Floc’h, l’humour écologique de Françoise Quardon… Il faut prendre le temps de circuler, d’établir des relations, d’apprécier la logique de la démarche et l’unité qui se cache derrière l’apparente disparité… Une expo donc qui se déguste, comme les coquillages et crustacés, sans B.B. de St Tropez, la grande absente ! BTN
Jusqu’au 16 novembre, MIAM, 23 quai Maréchal de Lattre de Tassigny, 34200 Sète 0467186400


SYLVERE
MUSEE DES ARTS ET METIERS DU LIVRE A MONTOLIEU (AUDE)
Sylvère, est l’homme des « empreintes et traces » mais aussi de ces petits livres d’artistes qui font le bonheur des bibliophiles (avec Butor, Guillevic, Pab, Skimao, Pons, bibi, même si je suis l’oublié du dossier de presse…). Or Montolieu est le village du livre. Le centre Joë Bousquet de Carcassonne a rendu possible cet hommage intitulé « Imprimere » en peinture et poésie illustrée.
La peinture dans la peau
Sylvère, dans ses œuvres, marque les petites différences qui se feraient jour là où un œil non exercé aurait l'illusion de l'identique. Par la couleur la feuille de papier accède, aussi simple soit-elle, au royaume des yeux. Elle est en effet chez lui objet de prédilection et surtout lieu d'expériences. Une composition rigoureuse se conjugue à une impression de douceur veloutée, de légèreté émanant de ces surfaces peintes, fruits pourtant d'une douleur, d'une violence, d'une énergie contenues mais sublimées et re-territorialisées. Or chaque feuille a sa spécificité, sa singularité et son existence propre. Elle est à l'image du corps mais un corps qui offrirait une multiplicité de visages, qu'il s'agisse des différents états traversés par un seul et même être en fonction des humeurs qui l'habitent ou qu'il s'agisse des légères altérations témoignant des effets du temps qui passe et laisse des traces indélébiles. C'est dans l'intimité du corps de la feuille que nous fait accéder l'artiste. Or comment nous apparaît le corps sinon à travers son enveloppe c'est-à-dire sa surface ? La métaphore de la peau semble signifiante pour incarner la démarche du peintre. Donner à la Peinture une peau en tant que la peau vit, respire, exhibe son grain ou ses défauts qui peuvent se métamorphoser en coquetteries, en signes de beauté (la beauté a du grain), en motifs de tendresse. Car la peau sa caresse ou se mortifie, se tatoue ou s'oblitère, se scarifie ou se plisse, se pénètre ou se macule, se nettoie ou se relâche, s'incise ou s'excise... Elle se prête à toutes les virtualités liées à sa souplesse. Il en est de la peinture selon Sylvère comme de la peau. Elle tend à la plus grande élasticité. Elle montre la diversité infinie de ses  facettes.
En ce sens sa peinture est "maximaliste", tournée vers l'absolue variété, vers le détail d’une peau qui représente un peu de la peau du monde. D’où l'importance de "l'imprimere" dans la production de Sylvère, son recours au tampon, sa recherche des infimes altérations affleurant en surface. Il n'y a pas au monde deux peaux identiques et cette absence d'identité caractérise la spécificité des êtres, leur caractère et leur cachet propres ; de même il ne saurait exister deux œuvres parfaitement identiques même si leur attaque semble relever d'un même processus. La vie n'est faite que de différences. Seule la mort les réduit à néant mais la mort justement nous fait la peau… Or la peinture est vivante. Elle incorpore ce qui l’entoure, tel le parquet de l’atelier qui imprime ses marques, ou le paysage alentour qui n'est pas sans rapport avec le choix des couleurs d'une nature inscrite dans le nom propre du peintre, les traces d'outils se trouvant à portée de main. Tout pour Sylvère est à même de faire signe, quitte à se positionner dans la dimension du pré-verbal, ce que traduit le titre ironique : 5 minutes avant Lascaux. En définitive ce qui se joue dans cette production c'est cette dialectique de l'expression à l'état brut et de ses refoulements qui déterminent le recours à la géométrie comme moyen de canaliser les pulsions primitives. Partant l'œuvre de Sylvère se situe dans l'intemporalité de ce qui déchire l'homme et sans lequel sans doute il n'y eût eu ni papier à coller, ni papier à noircir, ni papier tout trouvé du tout. Mais d'un intemporel qui sait intégrer la contingence, l'accident, la petite différence et lui prêter vie à coups de crayons, de bouts de bois, de flèches qui font mouche et feu de tous bois, à la façon du démiurge, attribuant d'un souffle une âme à l'inanimé. C'est à dire d'en faire un corps. Le corps de la peinture. A fleur de peau. BTN
Jusqu’au 5 octobre, Musée des arts et métiers, Rue de la mairie, Montolieu, 0468248004

Images du corps, vestiges et vertiges

MUSEE DE SERIGNAN
Après le changement de municipalité, à Sérignan, on s’est beaucoup inquiété pour l’avenir du musée. Un changement de stratégie s’imposait sans que les valeurs fondamentales soient sacrifiées à la démagogie des opposants (de quelque bord qu’ils soient). Les photographies de corps mobiles ou prenant la pose, impromptue ou calculée, professionnelle ou anonyme, montrées cet été sont à même de concilier tous les publics et on l’espère, de donner une nouvelle vie à cet espace dont toute la région bittéroise a besoin, pour ne pas se retrouver artistiquement sous-développée.
DU CORPS EN CORPS
« Images du corps, vertiges et vestiges » est le premier volet d’une double exposition dont le second consistera, en 2009, à inviter deux artistes en résidence : la toute jeune Claire Tenu et l’immense Patrick Faigenbaum, lesquels ouvrent cette proposition estivale. Comme ils l’ont déjà fait pour d’autres villes, il s’agira pour eux de voler à Sérignan un peu de sa richesse insoupçonnée : celle des êtres comme celle des choses, des rues, des métiers, des points de vue originaux sur un détail jamais perçu du quotidien. Car la photographie porte un regard aigu sur les choses et paradoxalement, peut-être en raison de son petit format – parti pris de cette première livraison – oblige à aller y voir de plus près, davantage encore qu’on ne le fait en général pour une toile contemporaine, devant laquelle on passe, blasé. C’est un spécialiste du genre, Jean-François Chevrier, qui s’est vu confier le choix des œuvres qu’il avait à l’époque intégrées au patrimoine du Frac Rhône-Alpes puis au musée de St Etienne. Il l’a articulé autour de la thématique du corps, celui des êtres photographiés bien sûr (pensons aux familles d’aristocrates italiennes posant dans leur intérieur quotidien, sous une lumière feutrée, de Patrick Faigenbaum), mais aussi du photographe contraint parfois à des contorsions insoupçonnées pour obtenir un effet vertigineux (le tricycle attaqué à ras du sol à Memphis par William Eggleston dans les années 70, la contre-pongée sur une échelle d’acrobate de René-Jacques au cirque Médrano vers 1950). Avec deux parti-pris : montrer des clichés d’un peu toutes les époques, y compris des débuts de la photographie artistique (les moulages de corps rapportés de Pompéi en 1868, les Vénus Callipyge de Naples, les modèles qui posent au 19ème, puis les événements dramatiques se soldant par des corps carbonisés de polonais ou des femmes tondues); autre parti-pris : privilégier le noir et blanc, lesquels métamorphosent toujours la réalité photographiée, semble ouvrir un espace autre, replonge dans l’histoire du genre marquée à jamais par cette dualité. John Coplans est à l’honneur : le dos de sa main qui sourit en gros plan ouvre le bal des souvenirs de corps arrachés au temps, avec humour (les deux mains tenant les deux pieds, ou l’articulation « jambe, coude main » qui n’a pas à rougir de sa confrontation à une peinture très généreuse et colorée de Pencréac’h). Car si l’essentiel est concentré dans deux grandes salles, quelques pièces ont été glissées parmi les chefs d’œuvre de la collection notamment les 9 tirages couleur autour d’une véranda où sont entreposés des tas d’objets différents de J.L Garnell, ou la danseuse Catherine du norvégien Par Barclay, dernier exposant au musée.  Chaque mur tourne autour de thèmes que l’on peut se plaire à deviner : le corps au travail (Lee Friedlander), le corps communautaire (les gitans du britannique Chris Kilip), le corps décontracté – de la nîmoise Suzanne Lafont par exemple), le corps mutilé (l’allemand Auguste Sender et les mains d’un grand blessé), le corps en fête (Walker Evans vers 1928), le corps célébré ou délivré (Concours de beauté de Tony Ray Jones en 67) et même un marabout (Felix Thiollier) et une star (Anna Magnani par Federico Patellani). On y voit des scènes de rue (le New York années 60 de Helen Levitt), saisies au vif dans le métro (Walker Evans), ou dans une ville en chantier (les « lieux communs » de Dominique Auerbacher), des gens dans un fast-food (Dan Graham), des commerçants ou des enfants qui jouent (Levitt), ou pas (Sander), une pisseuse, (Levitt), des familles aux commissions de masse (Robert Adams), des portraits d’anonymes  (les 8 jardiniers de J.L Schoellkopt en 88)… Mais aussi des détails corporels isolés (le buste pris de dos sans décor en arrière plan de Coplans, la chevelure blonde de Paul Fachetti dans les années 40, les étourdissantes jambes qui marchent de l’autrichienne Lisette Model), à la fois insolites et ultra-réalistes. Bien des pays sont représentés, des français, des américains, des anglo-saxons certes mais aussi des hollandais (la femme qui mange sa main de Cas Oorthuys, dans les années 40), des italiens (Carlo Mollino et sa tête dans un miroir, en pleine période mussolinienne) des espagnols (le mannequin du marché aux puces de Gabriel Cuallado en 57, ou son triste joueur de barbarie), allemands (Peter Keetman et sa nageuse des années 40, Thomas Struth), un tchèque (Jan Lukas et ses femmes au ballon ou allongées sur l’herbe dans les années 50)et un grec (les patients en psychiatrie de Yiorgos Depollas)… Enfin on découvre avec intérêt les autoportraits du dadaïste Raoul Hausmann, les portraits féminins d’Ernst Kirchner ou les grands nus de l’anglaise Cragie Horsfield. Même absent le corps impose sa présence puisque le linge mouillé de Claude Batho le pré-suppose, de même que les abstraites « Homes for America » de Dan Graham. La plus belle réussite : peut-être ce cambodgien de René Jacques qui déroule un câble qui le dépasse, traversant l’écran comme un travail sans fin intitulé « Demain aussi ». Une expo à savourer et qui force à aller y voir de plus près. Car la photo ne sollicite pas seulement le regard mais tout le corps. Le regard du corps. BTN
Jusqu’au 5 octobre, 146 avenue de la plage, 34441 Sérignan 0467323305  En attendant Ida Tursic et Wilfrid Mille cet automne pour des peintures à quatre mains..