ANNE DELAPORTE/CONSTRUCTIONS ECLECTIQUES AU CRAC (SETE)

Rapprocher arts plastique et design c’est montrer combien les frontières sont poreuses entre les activités de création et combien il conviendrait d’aborder des œuvres indépendamment de leur appartenance à des catégories prédéterminées une fois pour toutes. Le Crac soulève une nouvelle fois une question cruciale. Anne Deleporte y ajoutera son travail inspiré par les dessous de la fabrication médiatique.

PREMIER VOLET

                C’est une exposition en deux temps qui nous est proposée au Crac dont on sait combien il soigne la mise en scène ou en espace des œuvres à tel point que le mode de présentation devient en soi une œuvre d’art. Elle permettra de découvrir Anne Delaporte, dont les wall drawing, les « dessins trouvés » ou les vidéos s’articulent autour d’une réflexion sur le quotidien, au sens journalistique du terme. En fait tout son travail est une « question de choix » et de montage. Les wall drawing par exemple sont le résultat d’une patiente collecte d’effets graphiques ou de hiérarchisation de l’information réactualisés sur le mur et présentés tels qu’ils sont assumés par l’artiste. Les « dessins trouvés » le participe passé renvoyant manifestement à Duchamp, est à l’affût des accidents de parcours au moment de l’impression et qui semblent contredire l’accès à l’information de masse. Comme si la machine, contrairement à l’homme, mais selon les vœux de l’artiste, résistait, dérapait, échappait à sa fonctionnalité première. Le résultat coloré est très séduisant. Enfin la vidéo nous montre les tenants et aboutissants de l’actu : l’entrée houleuse du papier dans la coupeuse-plieuse, et à l’inverse la révélation de l’image grâce au révélateur bleu pictural que lui offre l’artiste. Comme quoi le dernier geste est bien le sien. Geste de résistance mais qui suppose un regard de choix, un regard tranchant dans le vif su sujet. Avec, cerise magique sur le gâteau, cette peinture à l’envers à partir de l’empreinte digitale que l’on voit se construire sous nos yeux illusionnés.
La deuxième partie concerne les rapports complexes qu’entretiennent art et design, arts plastiques et arts appliqués, pure invention et soumission à la fonctionnalité économique. Ici encore la mise en espace aura son rôle à jouer et l’on suppose que le maximum de sens sera titré des confrontations entre les designers qui lorgnent vers un art plus librement créatif et les artistes qui au contraire s’intéressent de près ou de loin au design, soit qu’ils en fassent une partie intégrante de leur œuvre et un objet de réflexion, soit qu’ils réalisent ponctuellement des œuvres pour le marché des objsts courants, soit qu’ils se situent à l’intersection de cette frontière poreuse. Les chausses et vêtements de Marie-Ange Guilleminot (ici en vidéo avec son chapeau transformable) par exemple pourraient être de beaux objets de réflexion et de redéfinition de l’art. Mais bien des artistes sont sollicités dont la liste serait trop longue à dresser parmi lesquels Philippe Mayaux et son narcissique miroir, les mises en musique de fauteuils confectionnés par Michel Aubry (et son hommage à Tatline tout en roseaux) mais aussi des grands noms du siècle précédent comme le suprême Malévich et ses tasses de thé (sur étagères en dédales de Mathieu Matégot) ou Absalon, en pleine réflexion vidéographique dans un huis clos dépouillé et angoissant, et qui nous a quitté prématurément. D’autres qui se maintiennent comme Combas avec sa dynamique coupe à fruits. Sans parler des stars que sont devenus Bertand Lavier (et ses sièges modifiés) Tatiana Trouvé (et ses bagages tout en scotch translucide), ou l’homme qui a fait mousser la peinture : Michel Blazy (avec ici sa spirale de plantes à lentilles), ou se contemporanéiser le verre, avec les incroyables bibelots siliconés de Richard Fauguet (mais aussi ses objets mouvants en formica), Philippe Ramette et son serre-tête permettant de se mirer au lieu du paysage, Thomas Hirschhorn et sa composition très « combine art » à base d’éponges et matériaux pauvres ou Claude Closky (et sa pendule inédite), Orozco et son ventilateur à pales de papier Q … Et puis il y a les surprises : les chutes de collections des grands couturiers mises au mur par Nicolas Floc’h (et son incroyable sol modulable en métal), une robe du couturier japonais Issey Miyake, l’extraordinaire paysage avec ruisseau gonflable comme un matelas de Philippe Durand, une, des bancs inspirés de la silhouette de chien par « Radi designers » (sans doute inspiré de « ready made »). J’ai beaucoup apprécié aussi les projets, et notamment ceux de cuisine du duo Microclimax (où comment faire se rencontrer extérieur et privé) et les maquettes photographiés par  Philippe de Gaubert. Bref de quoi méditer ainsi que nous y invite Florence Doléac avec bande son adéquate sur d’immenses boudins de cuir de couleur différente. Tout cela cohabite, les designers et les artistes, et c’est tout le champ du paysage artistique qui s’en trouve redéfini. BTN
Jusqu ‘au 13 mars, puis du 14 mars au 1 mai, Crac, 26 quai Aspirant Herber 34 Sète  0467749437

 

SILHOUETTES A SERIGNAN
Nous avons déjà signalé à quel point il nous paraissait important de défendre le musée de Sérignan, nouveau venu sur la scène de l’art contemporain et qui s’est imposé tout de go parmi les cinq ou six lieux incontournables du Languedoc-Roussillon, d’autant que quelque chose manquait du côté de Béziers, qui se voit ainsi pallié. Les amateurs de peinture, qui lui reprochent ses Buren ou Lawrence Weiner (oubliant sa formidable collection de figuration narrative entre autres) seront comblés : Silhouettes présente différentes approches du corps, en chair picturale s’entend.
DE LA PEINTURE EN CORPS
Il est incontestable que la Peinture reprend quelque peu en France le terrain qu’elle avait abandonnée aux nouveaux médias et autres installations en tous genres. Il suffirait d’ailleurs que la marché de l’art international la remette au goût du jour, comme à la grande époque de la trans-avant-garde, des nouveaux fauves ou de la figuration libre… pour que les cimaises retrouvent leur lustre d’antan. Enrichi bien sûr des apports des autres activités concurrentes. Il est en tout cas significatif qu’un état des lieux nous soit de temps à autre proposé et c’est un peu l’intérêt de cette exposition que de montrer la vivacité de ce parent pauvre dont le destin est régulièrement soumis à aléas et caprices. De plus cette exposition se focalise sur le portrait tels que le pratiquent des artistes dont certains comme Marc Desgrandchamps, Vincent Corpet ou Stéphane Pencréac’h ont réussi à s’imposer sur la marché français. Denis Castellas vu en janvier au carré Ste Anne (et naguère à Vasistas) méritait bien d’être associé à ces huit congénères plus jeunes que lui qui aura été sans doute un précurseur. Les figures hiératiques chez Castellas ont quelque chose d’effacé comme si elles étaient soumises à la patine du temps ou aux brouillards de la mémoire et du souvenir. Au demeurant les motifs culturels hantent ses tableaux qu’il s’agisse de personnages empruntés au cinéma ou des grands noms du théâtre et de la musique, mais aussi pourquoi pas de simples anonymes, tout s’équivalant dans l’espace de la peinture, à partir du moment où le peintre choisit d’en faire un portrait qui lui survivra. Et qui, quelque soit son état, échappera au temps. Belkacem Boudjellouli s’est imposé également dans la région avec ses portraits en pieds dont les figures au fusain se détachent sur la feuille blanche. Elles donnent toujours l’impression de nous observer voire de nous défier comme si nous, nos mœurs et nos esthétiques, étions des objets de curiosité. Dans cet effet de déracinement d’un contexte pour le réactualiser dans un autre, il y a peut-être la volonté d’intégration à la grande culture figurative occidentale. Avec Marc Desgrandchamps on est dans l’expression onirique d’un réel paisible mais qui semble miné par la peinture censée le représenter. Si bien que l’on se demande si c’est la figure qui triomphe du fond fluide qui la fait naître ou si la matière est là pour nous rappeler que la représentation a ses limites et que sur l’espace du tableau tout est permis : brouillage et superpositions. Toujours est-il que paysages et personnages transparaissent sans concession à la logique conventionnelle. Il en est sans doute ainsi dans notre esprit sur-sollicité. Stéphane Pencreac’h martyrise la toile et marque un net penchant pour l’érotisme comme s’il fallait maltraiter ce que l’on aime afin d’en dégager l’originalité. La peinture de Pencréac’h est dynamique, roborative, haute en couleurs et semble attirer à elle tous les objets ou sujets susceptibles de l’enrichir. Celle de Ronan Barrot est violente, dérangeante, souvent citationnelle et elle a tendance à brouiller les cartes. Celle de Damien Cabanes privilégie l’enfance ou l’autoportrait mais garde quelque chose d’enfantin. Il ya  quelque chose de l’innocence des primitives de Gauguin dans cette peinture qui cerne son sujet découpé sur un fond très travaillé mais neutre et qui ne respecte pas les proportions ou la forme complète de l’objet peint. Vincent Corpet privilégie le nu sur fond neutre dans une attitude figée comme si le modèle jouait à poser. Son expo Acentmètresducentredumonde a prouvé qu’il avait plusieurs cordes à son arc et était capable de fantaisie et de capacité de renouvellement  appréciable. Seule féminine, Sylvie Fajfrowska utilise l’acrylique et la cire pour peindre des visages figés comme des masques, parfois des détails, des lèvres ou des bustes, dans une facture glacée aux antipodes de tout réalisme, n’hésitant pas à inclure des motifs abstraits. De son côté Bruno Perramant revisite les demoiselles d’Avignon à la lumière de l’image contemporaine. Ses jeunes femmes semblent stéréotypées à l’instar de celles qui figurent dans nos illustrés. En tout cas, on trouve dans cette exposition aussi bien le calme nostalgique que la tempête expressionniste, les codes des nouveaux moyens d’aborder la figure que des recours à des référents picturaux et c’est un peu ça la peinture aujourd’hui. Un media parmi d’autres et qui s’enrichit de ce qui le nie. Et qui ne sait que la peinture a du corps, sinon de l’âme. BTN
Jusqu’au 30 mars, Musée de Sérignan, 146, avenue de la plage, 34410 Sérignan, 0467323305

MAGALI BRIEN A « ETC » + REOUVERTURE DU LIEU (MONTPELLIER)

Etc. Sans son point de suspension, pour cause de travaux, c’est l’invitation à poursuivre. A toujours aller de l’avant, à ne jamais s’endormir sur ses lauriers, à se lancer dans des projets ambitieux, bref à miser sur l’avenir, sur d’autres projets etc.

DE VIE ET D’ENVIES

                Dans cette effervescence qui caractérise la ville de Montpellier et qui n’est point occultée par la présence d’un monstre qui attirerait vers lui seul l’amateur d’art et les deniers publics, on trouve des lieux qui gèrent parfaitement les carrières d’artistes qui auront réussis à s’imposer et qui relèvent d’un passé récent, un effort pour montrer la réalité d’un art au présent et puis ceux qui parient sur un avenir qu’il faut bien construire. Etc, ne serait-ce que par ces trois lettres qui forment un drôle de mot présent dans bien des langues, sera peut-être amené à jouer ce rôle. Le lieu qui se composait naguère d’un espace convivial de rencontre et d’un espace d’exposition, ouvert il  y a deux ans, va s’agrandir et s’enrichir d’une librairie où l’on pourra trouver non seulement des livres ou catalogues rares, des petits tirages introuvables mais aussi des multiples, pour bien commencer sa collection. En fait, sa conceptrice - et actionnaire principale de la SARL créée pour l’occasion- Annette Lonchampt, fille elle-même d’artiste, a réussi à établir le lien entre sa formation philosophique et son attachement à un univers plastique qui aura marqué son enfance et lui aura permis une solide culture sans laquelle il n’est point de galerie qui ne tienne longtemps le coup. Ses stages à Beaubourg et notamment « l’hommage à Roland Barthes » auront en quelque sorte servi de déclic avant que la décision ne soit prise de redescendre du côté des sources, dans une ville dont on n’en finit pas de vanter le dynamisme, qui aura vu bien des petite galeries s’imposer ou s’ouvrir ce dernières années du côté du centre ville, dont on n’attendait plus que le petit Poucet, celui dont l’ingéniosité assure le bonheur de la famille entière.
Ce lieu a privilégie jusque-là des expositions de groupe en partenariat avec des associations ou groupes d’artistes venus de Nantes, Lyon ou Paris mais aussi des expositions plus ambitieuses comme celle du plus suisse de nos régionaux, Rémi Dall’agglio (en communication avec les étoiles, avec l’aide de J.C Gagneux) qui a tapé dans l’œil des institutions au point d’être associé aux rabelaisiennes « Pantagruéliques » de l’été à venir (de même qu’Agnès Rosse, vue chez Gm et au château d’O, programmée en juin avec le poète-artiste Pierre Tilman à Etc.) ou celle d’Hassan Hussa, l’homme qui a osé montrer sur tissus libres comme des tapis volants, les parties du corps les plus secrètes de la Joconde ou Ben Laden dans des poses inattendues en s’inspirant d’un grand classique de Boucher ou Courbet et que l’on a pu voir exposer à Beaubourg (Afric remix) ou chez Pannetier, revisiter notre culture occidentale avec sérieux et dérision à la fois. Mais Annette Lonchampt ne compte pas s’arrêter en si bon chemin : non seulement avec le concours de sa sœur Juliette, elle espère renouveler chaque année l’espace de sa galerie-librairie mais elle a d’autres projets tant sur le plan d’un autre lieu à acquérir que sur le recours plus systématique à un mécénat enfin fédéré à même intervenir dans la production d’œuvres d’artistes en devenir. Pour l’instant sa programmation reprend, avec les dessins, installations et une performance de Magali Brien, tout ce qu’aime la fée industrieuse des lieux, l’espace imparti aux artistes avec sa cave voutée se prétend bien à ce style de proposition. Il s’agira d’un travail sur l’amour et la guerre et comment les deux peuvent s’imbriquer, se combiner, se superposer, les roses pouvant par exemple s’utiliser comme des armes. Comme dit Annette il s’agira d’une exposition sucré-salé, ou douce-amère, - ou douce punk - en laquelle l’artiste glissera des autoportraits, dans ses dessins ou dans son travail d’animation. Magali Brien vit en cette région, ce qui témoigne de l’attention portée sur les éventuels artistes de demain, certains parmi ceux exposés par Etc ont déjà fait leur petit bonhomme de chemin. Par ailleurs lors de l’exposition organisée aux Beaux-Arts en Septembre autour des galeries montpelliéraines, j’avoue avoir été en premier chef séduit par la palissade architectonique  de Simon Feydieu, choisie par Etc. dont une expo perso est programmée du 24 avril au 24 mai. Avant cela, aura été présentée l’installation et la performance d’Anthony Jaco-Boeykens. Comme on le voit les expos se succèdent à un rythme effréné ; C’est le privilège de la jeunesse. Pleine de vie et d’envies. Souhaitons-lui bonne chance et longue vie etc. Sans point final  BTN
Du 22 février au 22 mars pour Magali Brien, du 27 mars au 19 avril pour Anthony Jaco–Boykens, Etc, 18 rue de la Valfère 34000 Montpellier 0467562543