L’art vidéo, en quarante ans, a imposé dans le vaste chantier de l’art qui nous est contemporain, un certain nombre d’artistes de premier plan De Nam June Paik à Bill Viola en passant Bruce Nauman ou Pipilotti Rist. L’heure des premiers bilans est venue et c’est le Musée Fabre qui courageusement, s’y sera attelé, avec la participation du Centre Pompidou.

                L’art vidéo au Musée Fabre. Qui l’eût cru, il y a quelques années. Et pourtant le fait est là, qui plus est juste après la consensuelle exposition Courbet et sa Naissance du monde. Les grincheux et « pictureux » crieront à la trahison, les branchouilles diront que l’art vidéo c’est déjà du passé, d’aucuns se plaindront de l’absence d’un tel ou une telle (Valérie Mréjen pour ce qui me concerne)… Je saluerais plutôt le courage d’une instance qui sait prendre des risques mais des risques mesurés, intelligents si l’on préfère.
D’abord parce que les artistes présentés sont dans leur majeure partie incontestables. Ensuite parce que le découpage en quatre parties est didactique et judicieux – n’oublions pas que l’exposition s’adresse avant tout à des profanes ou des récalcitrants. Enfin et surtout parce qu’une telle exposition doit perturber le public dans ses habitudes (vous savez ceux qui , en file indienne, passent en quelques secondes devant une œuvre qu’ils ont attendu deux heures de queue durant pour finir par entrevoir afin de pouvoir en parler durant des années) : ses habitudes en matière d’espace et ses habitudes en matière de temps. Car – on ne le soulignera jamais assez – la vidéo a besoin d’espace et Dieu sait si la salle d’exposition temporaire a dû être adaptée aux implications que suppose un tel besoin. Mais elle a surtout besoin de temps : surtout qu’il s’agit ici d’images, que le public est habitué à les consommer passivement alors que l’on attend de lui qu’il d’abord qu’il prenne son temps – la longueur de certaines pièces le lui impose – ensuite qu’il s’interroge sur leur bien-fondé, leur pouvoir, leur mode de présentation…
Et de ce point de vue, on peut dire que le pari est gagné. Dès l’entrée de la salle d’exposition, le visiteur est plongé dans l’obscurité pour apprécier les divers états dune pseudo lune présentée en plans fixes et noir et blanc grâce à 11 moniteurs par Nam June Paik comme pour nous forcer à accepter l’image sans pour cela se laisser distraire par le mouvement, toujours un peu prompt à susciter la déconcentration. « Moon on the oldest TV » date pourtant de 1965 et montre combien d’emblée la vidéo s’est inscrite en contradiction avec les mass media célébrés par Mac Luhan comme principal fournisseur d’images à consommer. Un peu plus loin, dans un espace discret ménagé pour l’occasion, le visiteur se trouve confronté à sa propre image mais projetée en différé sur environnement de miroirs conçu par Dan Graham. Le trouble provenant de cette « différance » monte à quel point nous sommes aliénés à une image de soi dont nous nous supposons habituellement maître mais qui semble ici nous résister voire nous contrarier, peut-être aussi nous amuser. Une pièce de Bruce Nauman nécessite que l’on tourne autour d’une architecture cubique afin d’en éprouver les quatre coins, notre attente d’une image étant toujours frustrée par le fait que notre vision démarre sur l’achèvement de notre parcours. L’artiste joue sur le caractère déceptif d’une image qui ne correspond pas forcément à ce que nous attendions et qui ne se donne à voir que fuyante, dans une quadrature sans fin. Dernier exemple, glissant le long d’un mur on s’aperçoit qu’un étroit passage a été confectionné au bout duquel s’impose une image en très gros plan qu’on nous invite à aller voir de plus près et qui s’impose d’autant plus dans son intégralité spatiale, sonore et visuelle. On s’aperçoit en outre qu’elle fonctionne au ralenti. Cette œuvre de Bill Viola ne se dévoile totalement qu’au terme de deux temps et un déplacement mais il est peu probable que quelqu’un ait la patience de la regarder dans son intégralité temporelle.
Car la vidéo a besoin de temps : C’est assez évident dès l’entrée du musée dès lors que l’on est captivé par les chutes d’objets imaginés par Fuschli et Weiss et qui n’est que le film en continu d’une sculpture vivante, en permanente dé-construction, en constant déséquilibre et devenir, dont la vidéo seule était à même de restituer la trace unique. Mais c’est aussi le cas pour le Baltimore de l’artiste britannique Isaac Julien qui conçoit dans une obscurité de séance de cinéma trois immenses écrans correspondant à la trilogie temporelle : passé-présent-futur. La déambulation des protagonistes, une jeune femme et un vieil homme de couleur noire, dans les lieux culturels d’une ville blanche réserve des surprises et effets spéciaux qui supposent un minimum de temps de présence.  Mais à y regarder de plus près les poupées parlantes qui rythment le parcours du visiteur concoctées par Tony Oursler  forcent à s’arrêter, le temps de comprendre, ce qui nous est dit ou comment c’est fait. Le travail de Oursler montre en outre ce que l’image peut apporter aux discipline conventionnelles, la sculpture notamment. Quant à Pierre Huyghe, il a demandé au braqueur qui a servi de modèle au film Un après-midi de chien, qui révéla définitivement Al Pacino, de rejouer certaines scène vécues par le jeune homme d’alors, fiction et réalité, mémoire et contamination se mêlant dans un diptyque visuel où se pose la question de la vérité, à trente ans de distance. On a un point de vue sur des faits réels devenus moins essentiels que ceux du film qui les a exaltés et sublimés.
Et puis le parcours est initiatique : on passe de la préhistoire à la recherche d’une identité, ensuite on s’alimente des modes de narration traditionnels avant de revendiquer son droit à la parole. Dans un premier temps, la télévision en prend pour son grade. Dans la deuxième salle en effet des moniteurs munis de casques sont mis à la disposition du public, forcé d’être assis donc pour assister individuellement à des vidéos qui justement remettent en question notre rapport à la diffusion d’images. Bill Viola choisit de montrer l’attitude type du spectateur moyen calé dans son fauteuil, Valie Export préfère s’intéresser au pouvoir des images sur le couple et la famille. Robert Filliou observe et commente une de ces performances où il tourne en dérision un présentateur/animateur à même de distraire le public à tous prix, à partir de sa triade Bien fait-mal fait-non fait. Sonia Andrade montre un consommateur qui tourne le dos au petit écran avant de lui reprendre la vedette en jouant avec les aliments. Chris Marker zappe sur d’autres chaines pendant le procès de Ceausescu. . Dara Birnbaum se moque des jeunes blondes invitées des émissions populaires dans Kiss the girl. Mathieu Laurette, enfin, mais plus tard, s’est glissé dans l’une de ces émissions pour se faire connaître et reconnaître comme artiste. La deuxième partie, Recherche identitaires, sollicite la participation active du spectateur, invité par exemple à prêter sa voix à un mannequin disposé au plafond de la salle précédente ce qui impressionne le visiteur qui ne s’y attend pas (Toujours Tony Oursler). Notre image capturée dans une forme au mur nous devenons un Martial Raysse. Et la vitre qui nous renvoie celle-ci en noir et blanc de Peter Campus est bien impressionnante. Ensuite les vidéastes se sont intéressés à la narration, au cinéma, qu’ils ont déconstruite ou décodée : Huyghe et sa reformulation, Isaac Julien et son triptyque, Bill Viola et son ralenti, Godard évidemment et son scénario d’après tournage (Passion)  mais aussi le regretté Thierry Kuntzel, récemment décédé avec sa présentation inédite d’un extrait de film d’Ophuls autour d’une lettre. L’expo s’achève avec les tendances actuelles très marquées par le politique, la vidéo ayant atteint sa maturité : Zineb Zedira, sur Ecran Plasma, imagine la perte de la communication linguistique entre trois générations de femme ; Laurent Grasso, nouveau prix Duchamp, conçoit avec l’ide d’ordinateurs un Berlin déshumanisé mais au ciel très grouillant ; Jun Nguyen-Hatsushiba film la fuite sous l’eau des boat-people, Aernout Mik un groupe de gens dans un parc en train de sauter sur place, l’oeuvre étant conçue comme une sculpture. A tout cela il fauta jouter les projections dans l’auditorium des autres stars de l’exposition (douglas Gordon, Stan Douglas, Vito Acconci).
Et la présence, du côté des collections permanentes, d’une régionale : Nora Martirosyan, d’origine arménienne ainsi que le prouve son film 1937 dédié à sa grand-mère. Ainsi le rapport de la province à notre capitale inter-nationale est bien signifié par cette présence à la fois hors-parcours (hors Paris donc) et incluse dans cette exposition voué à ce nouveau média. Heureusement il reste le « off », d’autant que ce n’était sans doute pas la vocation ni du musée ni de cette exposition que de se pencher d surcroît sur l’éventuelle production locale de qualité.
BTN
Jusqu’au 18 janvier 2009, Musée Fabre, 39, boulevard Bonne-Nouvelle 34000 Montpellier 0467148300