L’OR DE L’ART
Quoi de plus précieux, de plus rare, de plus lumineux que l’or ? Mais quoi de plus pur, de plus noble, de plus enthousiasmant que l’art ?
Au demeurant, l’or et l’art ont souvent fait bon ménage : des auréoles divines cernant les figures de saints parmi la féconde postérité du Cimabué aux icones orthodoxes exaltant les visages des madones, du rituel des civilisations précolombiennes aux toits ornés des temples tibétains et sans doute du soleil levant, en passant par le baroque, les riches plats ciselés des pays orientaux, ou les expériences élémentaires et extrémistes d’Yves Klein. C’est sans doute la raison pour laquelle Audrey Martin fonde quelques-unes de ses jeunes réalisations majeures sur ce métal mais traité ici picturalement, dans sa liquidité pourrait-on dire, plus précisément sous la forme d’une surface monochrome. Qui plus est, la feuille (ou la page) de papier arrachée à quelque cahier d’écolier, devient une surface peinte et par là même un plan, qu’elle enveloppe d’une vitrine bombée et murale, protectrice, comme on le ferait pour des reliques précieuses. Mais qui souhaiteraient s’émanciper tout de même, car la page est avancée par rapport à son support vertical, comme pour venir au devant du spectateur qui la contemple. Certes, on ne touche pas mais ce n’est pas l’envie qui lui manque de transgresser les conventions. La feuille devient « or » car tout ce que touche l’artiste se fait précieux, non seulement parce qu’il aspire à rentrer dans la grande confrérie de ses prédécesseurs qui définissent l’Histoire de l’Art, non seulement parce qu’il y a dans l’or et dans la démarche artistique quelque chose d’une sublimation d’ordre spirituel, mais parce que l’on ne saurait, de nos jours, concevoir la vie d’artiste sans se préoccuper de la valeur économique des œuvres dont l’or demeure plus que jamais l’étalon.
Une deuxième œuvre d’Audrey Martin, une simple feuille à carreaux, froissée comme par dépit, nous fait passer de la deuxième à la troisième dimension. Elle est posée sur un socle, fragile et légère, même si le poids de l’or lui octroie une certaine gravité. C’est qu’elle est passée du statut d’œuvre peinte à un avatar de statue, de sculpture quotidienne, puisqu’en l’occurrence elle accède ainsi au volume. La surface n’est qu’une partie peinte, ce qui montre qu’une décision, un geste, une petite cause suffit pour qu’un objet du quotidien accède à une dimension plus élevée, à un effet plus décisif. Comme on le voit, c’est bien la définition même de l’art à sa base qui s’avère la préoccupation principale d’Audrey Martin. Par ailleurs, le fait que le support choisi soit lié à l’écriture n’est pas innocent. De même que le poète cherche l’or du temps, retrouve quoi ? l’éternité pour parler comme Rimbaud, l’artiste à l’instar d’un Midas qui aurait oublié d’être bête comme un âne, donne du relief à tout ce qu’il touche, donne un sens plus pur aux choses de la tribu (pour parler cette fois comme Mallarmé), les fait passer du simple appel des yeux au royaume des cieux – de l’art s’entend.
La feuille est aussi page : c’est le sens de cette machine à écrire d’une autre époque et dont la page encore vierge attend un quelconque prolongement qui entérinera, peaufinera et conclura l’œuvre présentée, ready-made in progress et qui se donnerait du temps, du jeu, bref du champ.
Comme tous les jeunes artistes, Audrey Martin s’inscrit dans un double mouvement : de déconstruction et de reconstruction. De déconstruction parce qu’il convient de rejeter la convention, de remettre en question l’institution, bref de tuer les pères. De reconstruction car toute démarche purement destructive est vouée à l’impasse. Il faut démolir pour reconstruire. L’art ne saurait vivre perpétuellement dans le no man’s land sinon à supposer une société un mode de civilisation autodestructrice et iconoclaste. Un monde totalitaire dont la simple perspective nous effraie.
On voit bien ce double mouvement dans la vidéo présentée au sol par Audrey Martin et où, justement, la tapisserie d’une pièce (en fait un millier de photocopies) est défaite progressivement mais sûrement, tandis qu’un bruit de fond nous laisse entendre qu’il s’agit d’un travail de massicot. On peut en faire avec du papier, des choses. Posé au sol, le papier du mur déchiqueté montre bien que l’on peut passer du plan au volume, du simple aplat au tas, et du topologique ou mural au territorial, avec occupation d’un espace : bref à une installation. Et comme cette installation est au sol le moniteur a été placé aussi au sol, de manière à bien accentuer la nécessité de mettre à bas le regard. On nous demande d’être attentifs aux petites choses à terre.
Reconstruire donc : c’est ce qu’illustre cette couronne de petites biches en plastiques du style jouet d’enfant et dont l’artiste a conçu spontanément la forme idéale, car de l’or au cercle il n’y a pas grande distance. Cette œuvre traduit la volonté d’Audrey Martin de ne rien se refuser des goûts et références populaires (on pense à ces plats décorés d’animaux) mais surtout on voit bien combien cette artiste, qui s’inscrit dans la postérité du ready-made, cherche à accorder aux choses simples une valeur poétique, une forme fédératrice qui soit l’illustration de sa pensée artistique, car qui nierait aujourd’hui que l’art ne soit avant toute une chose mentale ?
Une chose mentale qui donne à réfléchir, comme cette photographie en numérique aux tons argentiques qui donne justement l’illusion de la troisième dimension alors qu’il s’agit en fait d’une surface plate, ou un simple détail photographié qui présente à distance la possibilité d’une sculpture murale. Il s’agit en fait de l’œuvre d’un confrère bien connu, Marc Couturier qui a réalisé à la fois une lame géante en demi-lune sur le mur pignon fronton d’une église de Sélestat et une œuvre plus ancienne, acquise par le Frac Alsace, et qui présente elle aussi une lame en relief. L’œuvre joue sur les effets de lumière et je ne peux m’empêcher de penser au fameux tableau d’Holbein sur les Ambassadeurs avec sa fameuse anamorphose qui nous rappelle le caractère éphémère de toute existence, et les incertitudes de notre regard. L’art est long mais le temps est court. Cette dernière œuvre, photographiée par Audrey Martin et ramenée à des proportions à la mesure d’une réflexion plus intimiste, montre une autre composante du travail d’Audrey Martin : à savoir que le spectateur n’est jamais sûr de ce qu’il voit (c’est sans doute ce qui permet la liberté d’interprétation du critique) Ici encore une représentation, un rétrécissement, et une référence changent le sens des choses que nous voyons.
Toujours est-il que cette dernière œuvre est lumineuse, ce qui nous ramène à l’or, et j’aurais envie de conclure de manière poétique, en disant que ce que cherche sans doute Audrey Martin, plutôt que l’or du temps des surréalistes, c’est l’or de l’art, c’est-à-dire un point lumineux qui sert de levier à ces choses demeurées dans l’ombre et qu’il appartient à l’artiste de mettre en lumière au grand jour.
BTN