DU HAUT ART A CERET

S'honorant de son passé le musée de Céret a su aussi s'adapter au présent en montrant des expositions d'artistes contemporains qui ne prétendent pas avoir trouvé tout de go mais cherchent. C'est cette recherche qui nous intéresse chez Autard et Mezzapelle, deux illustres marseillais présentés avec la collaboration de la galerie de Jean-Pierre Alis, jusqu'au 6 janvier.

Que les activités plastiques traditionnelles aient besoin de se renouveler, c'est ce que prouve la multiplicité des expositions institutionnelles consacrées à la vidéo, l'objet, le concept, l'attitude et ce qu'il est convenu d'appeler l'installation en général. L'apport des technologies nouvelles place le peintre contemporain devant un dilemme : soit le bouder en le dénigrant; soit l'adopter avec enthousiasme et renoncer à peindre. Il est une troisième voie plus habile : l'expérimenter dans sa pratique même. C'est ce que fait Georges Autard en intégrant dans sa recherche picturale les jeux de palettes graphiques permises par l'ordinateur. Or ce n'est pas un hasard s'il a effectué ses expérimentations à partir d'œuvres (et de portraits) de ces deux inventeurs de la modernité en peinture que sont Cézanne et Picasso (du haut art !), Chacun sait que l'un peignait ses montagnes et paysages maritimes entre Aix et l'Estaque. Et que l'autre a séjourné à Céret et œuvré pour son musée. En conjuguant ces artistes c'est un peu l'âme de deux régions qui est déclinée. Leurs œuvres sont si connues, reproduites et "visitées", que l'on croit qu'elles n'ont plus rien à apporter. En les décomposant par ordinateur, en choisissant les traits saillants du point de vue de la composition et des valeurs, Autard en renouvelle la lecture montrant du même coup que support classique et technologie contemporaine peuvent faire bon ménage. Il s'approprie certains aspects de la production de l'Autre, qu'il enrichit de nouvelles propositions mais qui deviennent siennes. Il s'agit certes d'un dialogue mais dont celui qui signe a le dernier mot. Qui connaît l'œuvre d'Autard se souvient que, dans les années 80, cet ancien prof de maths s'était illustré avec ses "tableaux noirs" couverts d'équations. Cette prédilection pour le noir de l'ardoisine on la retrouve dans ces paysages cézanniens assombris jusqu'à l'illisible, et dont ne restent que quelques traits lumineux, quasi abstraits mais éclairant l'œuvre ancienne comme par magie, telle une ville la nuit, perçue d'un belvédère. Il y a beaucoup de poésie dans cette approche. Ou encore pour Picasso, quand le noir du trait s'inscrit sur un rouge mat jouant dès lors le rôle de révélateur. Mais ce sont surtout ses trois photographies géantes sur bâche intitulées : "cercle carré triangle" qui constituent le clou de l'exposition. Elles se lisent en trompe l'œil comme un hommage à la planéité de la surface. Par la suite on apprendra qu'il s'agissait d'un modeste livre peint en noir déchiqueté jusqu'à ce que fond s'ensuive, démesurément agrandi. Comme quoi il ne suffit pas de faire du gigantisme à l'américaine pour effectuer un geste pertinent. Le numérique fait à présent des miracles, qui transforme le modeste en imposant avec une précision diabolique et qui fait plus vraie que le vrai. Ici encore la technique renouvelle notre expérience picturale.

UN BESTIAIRE INQUIETANT

Avec François Mezzapelle on est dans un univers différent. Les multiples créatures en polyester qui imposent leur présence dans les salles semblent faire un immense pied de nez à la sculpture traditionnelle. Du pied elles retiennent la démesure comme chez Giacometti. Sauf que le bestiaire a la force tranquille des animaux lourds et mous et par là même rassurants de prime abord. Mais il ne faut pas s'y fier. La perversion se cache dans la sensualité des formes, et des fesses par-ci, des seins par là, des sexes un peu partout, des trompes et appendices excessifs, relèvent de l'étrange familiarité des rêves inquiétants. Pour le nez Mezzapelle en retient l'excroissance comme s'il était le trait principal de la physionomie de son bestiaire grotesque. Les connotations sexuelles sont évidentes. On le sait : le pacifique il faut pas s'y fier. Et le sexe est chez l'enfant longtemps à l'état latent. Quand il se réveille… Quant au pied de nez qui ne voit que l'artiste s'amuse à exacerber le rond de bosse et à fabriquer une mythologie du monstrueux, de l'hybride, là où nos regards se sont habitués aux dieux et aux hommes que la tradition s'est fixée comme modèle du beau, intangible. Mezzapelle a également fabriqué des "zélateurs" ailés qui se présentent sous la forme d'anges coiffés d'hélices aux allures de démons. Les dessins de Mezzapelle nous montrent enfin, de manière habile et impressionnante, comment ses créatures naissent de la subdivision même de la surface de papier en contours monstrueux. Dans les deux cas donc une relecture du passé à la lumière des matériaux ou préoccupations du présent. Une expo ludique en tout cas, à même de séduire petits et grands, grand public et élite. BTN

Musée de Céret. Tel : 0468872776