AGNES VARDA AU CRAC


Il serait difficile de nier l’importance d’Agnès Varda dans le paysage cinématographique contemporain. Son film « Les plages d’Agnès » est là pour prouver la prodigieuse inventivité de ses quatre-vingts balais rondouillards, mais aussi l’exemplarité de son œuvre, la diversité de ses talents (de photographe et d’artiste notamment), le nombre et la qualité de ses amis en tant qu’ils ne peuvent qu’enrichir sa vision du monde. Aussi est-on ravis de la retrouver au Crac, tout près d’un ancien lieu de vie  et d’une de ses plages de prédilection.


La nouvelle vague est née sur une plage


Ce qui est passionnant dans l’appréhension globale que l’on peut avoir de l’art contemporain, c’est la façon dont les frontières deviennent poreuses entre lui et d’autres activités humaines, artistiques ou pas, si bien qu’il peut soit les intégrer à son champ d’action soit se laisser irriguer par elles. Je pense à la pub, à la mode, au théâtre, à la poésie, à la télé, à l’informatique et au net, aux mathématiques, à la musique, l’architecture, la médecine, et bien évidemment au 7ème art. Par ailleurs il eût été regrettable qu’une cinéaste dont le coup d’essai d’une carrière exemplaire aura été tourné à Sète ne disposât point d’un lieu à la mesure de son talent. Rappelons sa prestation à la fois body-art et installation pour la biennale de Venise, nommé « Patatutopia ». Un hommage aux petites choses de la réalité, que l’on oublie de regarder comme les algues et coquillages sur la plage, propices à l’émergence du rêve et de l’imaginaire, comme les images glanées ça-et-là. De même que dans Sans toi ni loi elle se penchait sur le triste sort des marginaux que l’on ne regarde plus, ou sur le revers méconnu de la gloire dans Cléo de cinq à Sept. Assez symboliques du cinéma d’Agnès Varda, de ses courts-métrages et de son rapport à l’image. Que l’on pense également à son film La glaneuse où elle capture les camions sur l’autoroute (qui n’aimerait en faire autant ?) en fermant et en filmant sa main à travers la vitre. Mais en l’occurrence Agnès Varda c’est une éternelle jeune femme de quatre-vingts ans qui a séjourné longuement à Sète où elle est venue tourner quelqu’une de ses plages qui lui ont valu le César que l’on sait. Sète et sa Pointe courte, l’un des tout premiers films, dans les 50, de la modernité au cinéma, avec déjà l’observation scrupuleuse de la réalité quotidienne du monde des pêcheurs filmés en extérieur. La nouvelle vague est née sur une plage… Plage aussi de Noirmoutier, si chère au cœur de son époux, Jacques Demy, et dont elle a interrogé les veuves. Dans « Les plages d’Agnès », qui sont aussi des « plages de mémoire » on a le sentiment que les souvenirs n’ont existé que pour aboutir à un beau film, fait d’ailleurs de bouts d’autres films, de dialogue direct avec le spectateur, et de reconstitutions. Et l’on constate alors, qu’il ne suffit pas de limiter le récit de vie du côté des dessous de la ceinture pour avoir quelque chose à dire. Au demeurant, Agnès Varda n’a pas froid aux yeux en la matière. Dans l’immense espace que propose le Crac, on imagine les possibilités infinies qui s’offrent à une cinéaste qui a découvert récemment les vertus de l’installation, ainsi que l’on a pu le constater à l’espace Rochebelle d’Alès, lors de la Dégelée Rabelais. On attend en particulier une carte postale géante, où repose une pin-up, une de ses sirènes qu’évoque Brassens dans sa Supplique (la même qu’à Noirmoutier sauf que s’y superposait une noyée exsangue) et qui se décomposera en cases pleines de surprises, d’images sûrement, dans le style puzzle qu’Agnès Varda affectionne tant, ce que ses plages de mémoire ne signifient que trop. Avec en médaillon le palais consulaire, emblème de la ville et lieu d’enfance pour la cinéaste. A aller voir juste avant que ne déferlent sur les plages précisément les touristes et estivants aveugles à qui l’œuvre d’Agnès Varda est censé apprendre à regarder. Et pas seulement les plages… BTN
Jusqu’au 14 juin, Crac, 26, quai de l’Aspirant Herber, 34200, 0467749437


VALERIE FAVRE/NOUVEL ACCROCHAGE COLLECTION A CARRE D’ART
Le printemps commence bien pour Carré d’art avec le nouvel accrochage de la collection qui permet de voir ou de revoir dépôts, prêts ou acquisitions. Mais surtout avec l’exposition estivale confiée cette année à une artiste en voie de s’imposer sur le plan international, Valérie Fabre, francophone qui a décidément choisi la germanité.


FUTEE LAPINE


Même si elle est d’origine suisse Valérie France a suffisamment vécu en France pour savoir que la peinture n’est pas en général la tasse de thé des grands décideurs du milieu de l’art. Il lui aura donc suffi, puisque nul n’est prophète en notre pays, d’aller du coté de Berlin, sans doute la ville la plus inventive actuellement, pour voir ses talents reconnus et l’artiste nous revenir toute auréolée de sa production d’outre-Rhin. Un exemple à méditer. Ses peintures d’aigles au  tapis ne sont d’ailleurs pas dépourvues de significations politiques et sociales, dans le contexte allemand de l’après-mur de la honte. Des diverses séries que cette ancienne actrice présentera à Carré d’art on retiendra surtout ses emblématiques « lapines » et ses « Automobiles la nuit » car ils permettent de mettre en évidence tout l’intérêt de son travail. Valérie Favre a parfaitement conscience que si la photographie a obligé la peinture du 19 ème à évoluer vers une plus grande spécificité, le cinéma aura dominé la banque d’images du XXème siècle tout en supplantant, dans le cœur du grand public, ses parents pauvres que sont la peinture, la sculpture, la poésie et consorts. Une référence explicite est d’ailleurs faite à la scène de l’escalier du célèbre film d’Eisenstein, histoire de mettre les visiteurs en condition. Mais justement la peinture n’a jamais cessé de se renouveler en intégrant les autres moyens d’expression, en les critiquant au besoin, ressuscitant en permanence de sa confrontation renouvelée à ce qui la conteste, rivalise avec elle ou lui nuit. Ainsi ses « lapines » semblent-elles l’hybride association de la femme comme reine de l’image en mouvement et des héros animaliers du cinéma d’animation ou des comics. Mais il faut y voir au-delà. Il y aurait derrière cette façon humoristique de nous présenter ces personnages « lewis carollesque » comme une revendication à proclamer le droit à la féminité en peinture, ou si l’on préfère le souci de s’imposer dans un univers assez globalement masculin. Quant aux Automobiles la nuit, elles inversent le rapport supposé de l’image et du temps puisque cette série est censée développer en 24 toiles une seconde de film, et donc nous donner à voir dans une temporalité dilatée ce que notre appareil perceptif n’a guère le temps d’enregistrer face à un écran. Ajoutons à cela que le travail de la matière, la singularité des couleurs, la profusion des nuances suppose une contemplation que le cinéma ne saurait offrir. V. Favre ne se limite pourtant pas à la peinture figurative même si elle réactualise au besoin des tableaux célèbres de Rembrandt, de Goya ou de Fussli dans le souci de leur donner un style qui nous les rend plus proches. Elle produit aussi, annuellement, au compte-gouttes, des tableaux abstraits à partir d’une technique qui joue beaucoup sur l’aléatoire et en particulier ces « intitulés Balls and tunnels » aux évocations tant sexuelles que cosmiques. Entrer dans les tableaux de V.Favre, c’est pénétrer dans un univers étrange dont on repère tout de go la singularité. Un peu avant aura été présenté au public le nouvel accrochage de la collection. Exit Supports-Surfaces et les peintres de la région, malgré Combas et la sculpture d’anguilles du regretté Toni Grant, ou un paysage de Buraglio. Mais aussi des œuvres témoignant des riches heures de l’ancien musée Foulc avec notamment un immense JC Blais peint au dos d’une affiche, ou de la période Tossato (Bernard Frize par ex). L’Allemagne est à l’honneur puisqu’outre une lapine de V.Favre, on y retrouve Polke ou Wolf  Vostell et même un monument à l’hommage à la shoah de l’inévitable Boltanski. Mais c’est évidemment le Voyage d’hiver de Juan Munoz qui attire l’attention, avec son parquet vertigineux et son installation millimétrée. Les affichistes sont revisités (Villeglé et Rotella) de même que les narratives figurations bleues de Monory en panoramique ou que les néons nouveaux-réalistes de Martial Raysse. Mais bon comme il n’y a que des grands noms difficile de faire un choix : Laib, Messager, Serrano, Penone, Struth, avec  une grande place accordée à la photo, pas à la vidéo mais ça viendra… BTN
Du 27 mai au 20 septembre, Carré d’art, place de la maison carrée, 30000 Nîmes 0466763570