ARCHITECTURES EN LIGNES A SERIGNAN

Deux bonnes nouvelles en ce début d’année du côté de l’ancien fief d’André Gélis.  Le Musée de Sérignan est devenu Musée régional d’Art contemporain, ce qui le sauve en principe d’une fermeture on ne peut plus appréhendée, au vu de l’importance cruciale qu’il occupe à présent dans le paysage régional. De plus il s’est agrandi des anciens locaux du musée du cheval, ce qui permet en l’occurrence à trois jeunes designers de montrer cet hiver en quoi cette station estivale a pu les inspirer. « Cocktail designers » a en effet aménagé l’espace de façon à présenter des objets les plus insolites (chaises à trois pieds, fenêtre-miroir, chaise-longue en fourrure…) et une installation sonore à base de lamelles de métal violemment éclairées et de bancs individuels, d’où écouter la lecture d’un texte de Marie Darrieussecq qui bouleverse notre rapport à l’acteur-lecteur. Mais c’est l’exposition Architecture en lignes qui retiendra l’attention, sans doute la meilleure qu’il nous ait été donné de voir en ce début d’année tant elle est riche de propositions multiples et variées impliquant le dessin et l’architecture. Elle présente le passage de l’un à l’autre par le biais de la troisième dimension (Christophe Berdaguer et Marie Pejus y font accéder les dessins de maisons d’enfants dans le but d’étudier les rapports entre environnement et psychopathologie de la vie quotidienne ;  Chloé Dugit-Gros transpose en maquette moderniste les codes utilisés en simples traits par les cambrioleurs). L’architecture y est présente dans les variations en modèle réduit de l’atelier chez un Daniel Chust-Peters, barcelonais originaire du Brésil, chez qui elle prend le caractère d’une obsession, et surtout chez Clément Bagot qui conçoit des constructions folles à partir de cartons et plastiques récupérés dans une  unité de ton et de matière qui ne va pas sans critiquer notre urbanisme ou notre industrie, pléthorique et déshumanisée. Inversement, Nathalie Elemento, l’une des grandes découvertes de ces dernières années, livre ses dessins surchargés et labyrinthiques, souvent accompagnés de textes et qui finiront par aboutir aux étranges pièces de mobilier présentes d’ailleurs dans les collections. David Bioulès, que l’on a pu voir à Vasistas et Tenyidor (Collioure) reproduit graphiquement, grandeur nature, les baraquettes des bords des routes de plage et dispose au mur les instruments qui lui auront servi à réaliser son immense dessin. Dans un  tout autre esprit Yves Bélorgey transcrit sur des feuilles géantes son interprétation tout à fait hyperréaliste d’architectures contemporaines. Une approche plus intime restitue à ces bâtiments ou façades l’humanité qui leur manquait et qui traduit l’utopie des architectes d’antan. Laurent Proux s’intéresse aux usines vidées de présence humaine dont il transpose des vues sur papier avant de leur faire subir un traitement plus pictural, à base de pochoirs et de caches. Tout cela est inventif et montre combien l’architecture a son rôle à jouer dans l’épanouissement des arts plastiques actuels. Deux artistes n’ont pas hésité à miser sur la singularité même du lieu : La nîmois Michael Viala et son parcours totalement inédit à partir d’une simple ligne au sol, nous amenant à reconsidérer le lieu pour ce qu’il est et pas seulement comme support à des œuvres. Marie Jeanne Hoffner a carrément redéfini l’espace de la salle principale en dessinant sur une immense bâche, qu’il nous faut ensuite traverser, les particularités des cloisons qui se trouvent derrière, en décalé. Qui n’a pas rêvé ainsi de déplacer les murs ? Enfin, deux artistes se sont servi des matériaux mêmes les plus présents dans l’architecture quotidienne : le béton (Eden Morfaux y modèle ses formes répétitives inspirées de quelques façades mais il réalise aussi des sculptures en trois dimensions) ; l’allemande Gerlinde Frommherz qui dessine elle, des objets liés à notre environnement intime sur du plâtre). Les peintures à la gouache de Valérie Du Chêné, poétiques et colorées, les archipaysages de Marine Pagès réalisés à partir d’adhésifs imitant le bois, ou ses drôles de paysages avec ces arbres qui semblent en plus vouloir se séparer de la maison, les toiles de l’irlandais Blaise Drummond qui jouent sur le rapport nature/culture ou architecture/peinture, complètent picturalement cet ensemble qui laisse une impression de très grande cohérence et de pertinence indéniable. Que les arts plastiques incluent une réflexion sur notre environnement paraît en effet non seulement important mais indispensable. Impressionnante vidéo, pour finir comme on a cmmencé, de Berdaguer et Péjus : « No city » ou ce à quoi nous avons pour l’instant échappé. BTN
Jusqu’au 6 juin, Musée régional d’art contemporain L-R, 146, avenue de la plage, 34410 Sérignan 0467323305

STEPHANE PENCREAC’H AU CARRE STE ANNE + HAMBURSIN-BOISANTE

Prenons un artiste contemporain en voie de confirmation et une galerie privée qui s’impose comme une référence incontournable dans notre région et cela donne une carte blanche à une double « passion ». Passion pour la peinture de la part du peintre qui la considère comme à l’origine de toutes les disciplines visuelles ou plastiques. Passion pour une peinture qui dérange et passe outre les conventions de la part d’un couple de galeristes qui cherche à donner un nouveau souffle à l’achat d’œuvres par des particuliers dans la région. Stéphane Pencréac’h n’a jamais hésité à intégrer la photo ou des objets dans ses tableaux qu’il lui arrive de découper, le vide jouant alors son rôle à plein. Autant dire qu’il affectionne la troisième dimension mais afin de lui restituer cette part d’humanité dont la privent les explorations virtuelles. Pour lui la peinture se pénètre (la thématique de la fenêtre ne le disait que trop) ou se modèle de ses reliefs plus ou moins sensuels selon qu’on s’illusionne de sublime ou que l’on présente le réel dans sa crudité foncière. Ces sujets sont sulfureux mais  parce que toute création a à voir avec notre gestion de la sexualité et que c’est dans cet espace trouble que la peinture s’origine. Et qu’il ya quelque chose de pornographique en elle dans la mesure où quelque chose d’intime s’y exhibe (y compris d’ailleurs dans le pire des rigorismes que l’on peut interpréter comme un refoulement des pulsions primaires). La mort y apparaît à la fois comme un exutoire et comme condition même de la vie. Ainsi des « vanités » jouxtent-elles des scènes scabreuses. Je dis scène et  ce n’est pas vain mot tellement on assiste chez Pencréac’h à une véritable dramatisation qui peut aller jusqu’au tragique (et donc à son revers comique) que ne soulignent que trop tous les artifices dont il use, qu’il s’agisse des masques dont il affuble ses hommes-loups (ou loups-garous), des miroirs qu’il lui arrive de représenter et qui ne réfléchissent que partiellement l’espace qui les environne, ou de la scénographie que supposent les drapés auxquels il recourt tout le long des cadres. C’est que sa Peinture évoque l’Homme dans sa double postulation : Créatrice et Destructrice. Dans l’église Ste Anne, on peut s’attendre à ce que sa « Passion » dérange et ne corresponde guère aux lois du genre, même si le propos ne saurait se limiter, chez Pencréac’h, à une initiative platement blasphématoire et à des gestes iconoclastes. Les propositions conçues spécialement pour cette architecture d’accueil seront évidement monumentales ne serait-ce que pour ne pas se laisser dominer ni terrasser par elle, comme le dragon du Saint que vous savez. Aussi des sortes de lustres formés de chauves-souris géantes, auxquelles seront accrochées entre autres un homme suspendu par le pied la tête en bas, empliront-elles l’espace vertical tout en montrant combien Pencréac’h entend inverser les rôles. Le salut n’est pas dans les cieux du virtuel mais bel et bien sur terre où il nous faut impérativement revenir si nous ne voulons pas céder au pire. Jamais en effet nous ne nous sommes sentis si près d’une apocalypse que les religions nous promettent depuis deux millénaires et dont les anges semblent montrer le bout de leurs ailes dans les toiles de cette série passionnée. Jamais nous n’avons été si près sans doute du jugement dernier – thème d’un immense tableau en relief de cette terrible « Passion ». La peinture de Pencréac’h est engagée, politique et sans doute écologique. Elle nous confronte à ce qui nous pend au nez, que d’autres ont figuré symboliquement et dont il faut prendre enfin conscience en considérant que le chagrin et la pitié que supposaient les tragiques dans leur recherche de catharsis, purgative des « passions » maléfiques justement, se sont tournés vers nous et vers notre espèce. L’Humanité est prise en faute. L’artiste n’est violent que dans la mesure où la nature humaine est violente, comme la nature tout court (d’où le loup-garou), notre civilisation, nos sociétés l’étant tout autant qu’à l’état plus ou moins primitif. Et donc que nous courons tout droit à un retour vers cette nature non conçue comme un paradis mais comme un enfer. Des toiles déchirées et durcies de matière picturale figurent d’ailleurs pertinemment des flammes. A Ste Anne on s’attend ( !) également à des sculptures hantées par la thématique de la mort, la grande triomphatrice en bout de compte de toutes les luttes humaines. Chez Hambursin-Boisanté, responsables de cette Passion moins christique qu’humaniste, on devrait trouver des œuvres plus sobres, si l’on peut dire d’un artiste qui n’a pas froid aux yeux dans la mesure où la peinture est censée ouvrir précisément au royaume des yeux. BTN
Jusqu’au 2 mai Carré Ste Anne, jusqu’au 30 avril, galerie Hambursin-Boisanté, 15, bd jeu de Paume 34000 Montpellier 0467844317

PIERRE SOULAGES AU MUSEE FABRE

Qui n’a pas rêvé de trouver un jour la pierre philosophale d’immortalité ? Qui n’a jamais espéré à l’instar des alchimistes percer le secret de la matière et de lui faire en quelque sorte rendre l’âme ? Tout artiste qui s’est aventuré sur les chemins sinueux d’une recherche spirituelle se rapproche des maîtres de la quête du grand œuvre. Et Pierre Soulages (notons que son prénom s’y prête admirablement) plus encore que tout autre, qui aura passé sa vie à œuvrer sur la négativité des couleurs, le noir, et sa part d’ombre occulte -  à la recherche de cette lumière qui habite à présent ses tableaux outre-noir depuis près de trente ans. Et si l’on peut parler, plutôt que de chef d’œuvre, de grand œuvre à propos de cette œuvre au noir c’est justement celle qu’il a inscrite dans la matière architecturale de l’Eglise abbatiale de Conques qu’il faudrait la situer. Je veux parler en effet des vitraux translucides et blancs qu’il a réalisés, au terme d’une prospection effective de plusieurs années, pour ce lieu de pèlerinage. Recherche matérielle certes mais au bout du compte spirituelle tant Pierre Soulages semble avoir appris de cette expérience qui éclaire rétroactivement toutes ses réalisations antérieures. Ces vitraux, sertis dans la continuité de la pierre, récupèrent un peu de son éternité. Si bien que le secret de l’immortalité découvert par Pierre Soulages dans son expérientation de la lumière à partir de la matière se concrétise non seulement dans l’Eglise de Conques mais dans cet axe qui s’est dessiné, du côté des lieux qui auront marqué sa vie : Rodez dont il est originaire et qui lui consacre un musée, Montpellier où il a étudié et qui bénéficie d’une importante donation et de dépôts majeurs au musée Fabre justement. On ne reviendra pas sur son long cheminement qui aura conduit à la réalisation des vitraux (superbement photographiés par Vincent Cunillère) pour nous intéresser à ce que l’on pourrait appeler les travaux d’approche, ces fameux cartons où se profilent les contours des formes conçues pour les vitraux, étayés de plombs et barlotières. Le scotch les remplace sur des surfaces blanches et unies. C’est une part de la donation faite au musée de Rodez qui sera ainsi visible aux yeux du public qui n’a pas encore fait le voyage à Conques (pour ma part j’étais présent le jour de l’inauguration avec le regretté Georges Démouliez en juillet 94). Evidemment rien ne remplace l’appréhension directe du lieu, des variations de lumière produite par la situation du vitrail dans l’église, et par les nuances qui ne manquent pas de sourdre de ce verre qui se garde pieusement du monde extérieur. On peut en revanche s’intéresser aux dessins inclinés des plombs et qui permettent à l’artiste de peindre dans la lumière. Ayant déterminé un espace entre deux plombs, de la longueur de l’outil déterminé concrétisant le geste, Pierre Soulages obtient un vocabulaire abstrait d’une infini variété d’autant qu’un même geste peut se prolonger sur plusieurs espaces d’un plomb à l’autre. La diagonale et la courbe, parfois inversées, permettent de contredire l’orthogonalité murale. Ainsi au fil des barlotières les gestes lumineux se succèdent-ils ou s’imposent-ils de manière contrastée. La lumière est divisée par la matérialité du geste. C’est en ce sens qu’on peut la dire capturée ou captive :captivée. Un indispensable complément à l’exposition de cet hiver au Centre Pompidou, consécration définitive d’un artiste de tout premier plan, pas seulement en France mais dans le monde entier. Et un français au premier plan, si ça ne rassure pas totalement, ça soulage… BTN
Jusqu’au 2 mai, Musée Fabre 39, boulevard Bonne nouvelle, Montpellier 0467660920