Certes le festival, certes le patrimoine, mais si l'on met en exergue en la cité des papes les arts plastiques (malgré son école d'art dirigée par le génial Ferrari), qu'en serait-il de cette ville à vocation culturelle sans la prestigieuse Collection Lambert ? Quelques fleurons du dépôt sont visibles jusqu'au mois de juin avant l'intrigante, mais a priori cohérente, exposition estivale.

LES ŒUVRES DE LA COLLECTION LAMBERT EN AVIGNON

Le mérite de la Collection Lambert aura été de montrer quelles ont pu être les options d'un homme de goût, collectionneur et galeriste, de la deuxième moitié du XXème siècle, très impliqué dans la production de son époque, plus précisément ses quarante dernières années. Au-delà de son intérêt esthétique, elle a donc un intérêt sociologique évident, d'autant qu'elle soulève un certain nombre de questions sur la place de la France, des artistes français, dans le milieu de l'art international. A cet égard il est intéressant de noter que dans la présentation actuelle, la présence de Matisse ou Fernand Léger remet les choses au point, et rappelle que sans la prépondérance française à un certain moment de son histoire, avant guerre en particulier, le reste n'eût sans doute pas été possible, avec en filigrane : que peut-on attendre de ce début de XXème, quels seront les Matisse, les Picasso, les Duchamp et les surréalistes qui orienteront l'art mondial de demain à l'instar de leurs illustres aînés. La présence en particulier d'un Claude Lévêque et de son extraordinaire installation sonore néon-fumées dans les combles du musée est sans doute une promesse d'espoir. Au demeurant la voix de Louise Bourgeois, les bâtons de Cadéré, les images noires de Boltanski ou les bandes sur tableau de Buren (et l'in situ permanent de son comparse Toroni), le miroir non réfléchissant de Lavier, prouvent que la France n'est pas absente de se tour d'horizon sélectif qui nous est régulièrement offert mais peut-on dire de ces artistes qu'ils sont toujours français ? Ne sont-ils pas précisément internationaux (ou décédés). Au demeurant Lambert a soutenu durant ses activités de galeriste notre Daniel Dezeuze ou la figuration libre (Combas, Blanchard). Mais force est de constater que les goûts d'un homme de goût l'auront plutôt enclin à acheter du côté de l'Amérique, de l'Allemagne, de l'Angleterre ou de l'Italie et plus étonnant, et plus récemment, de la Scandinavie. Ces options interpellent. La présentation actuelle témoigne de l'intérêt du collectionneur pour les courants qui auront animé la scène artistique américaine, et donc mondiale, dans les années 60, qu'il s'agisse de la peinture abstraite, lyrique et gestuelle dont Twombly est l'un des plus éminents représentants (avec ses surfaces nerveuses, graphiques, à la craie grasse notamment), l'art minimal représenté par les " wall drawing " aujourd'hui très colorés de Lewitt, les monochromes au blanc de Ryman, la géométrie très stricte de Marden ou de Mangold, l'hommage au noir de Serra, les répétitions austères, obstinées, de la canadienne Agnès Martin, le land art de Turell, les sérigraphies néo-pop de Rauschenberg, et même les clins d'œil culturels à Warhol et Johns qu'incarnent bien les drapeaux en relief d'Horowitz ou les dessins au café de Monk. Mais Lambert c'est avant tout l'intérêt de la France pour l'art conceptuel d'un Weiner, plus tard de Richard Barry, de Kosuth, d'On Kawara, et sa conjugaison des journées de production, ou de Pendleton qui semble faire ses déclarations sur toiles verte, jeunes, roses. Ajoutons-y les représentants italiens de l'Arte Povera à la même époque, les assemblages de Kounellis et les chlorophylles sur toile de Penone, la sculpture anglaise en pleine éclosion avec la présence de Richard Long, ses pierres érigées en pleine nature ou ses bois disposées en spirale sur le sol. Notons la présence d'un artiste polyvalent comme Nauman et ses variations sur la bouche. La collection témoigne aussi d'une ouverture l'expression figurative et à la peinture dans les années 80. D'où la salle réservée au duo emblématique de cette époque, Schnabel-Basquiat, le premier, avec d'imposantes bâches d'aviation, rendant d'ailleurs hommage filmique après sa disparition prématurée, dont on peut voir des toiles, des dessins et une série d'anatomies. On peut leur adjoindre l'allemand Kiefer et ses romantiques et grises rives du Rhin au plomb. Enfin la Collection s'honore d'un intérêt pour la photo et la vidéo qui se sont imposés comme des disciplines majeures. Comment ne pas citer les portraits KKK de Serrano, les réflexions de tatouage de Douglas Gordon (ou son Orson Welles aveugle), les amis brumeux de Nan Galdin, et, surprise du chef, les diptyques verticaux en noir et blanc de la finlandaise Saila Tykka ou les (faux) portraits du père décédé de la norvégienne Vibeke Tandberg. Côté vidéo on retiendra les comédies musicales très émouvantes de danois Jasper Just, la plongée sur des pingouins humains d'Anna Garkel, les coups de fil téléphonique de Christian Marclay, les regards au cinéma d'Olivier Pietsch et le piano mécanique d'Horowitz. Peu d'installation pour cette monstration à part les mobiles aux corbeaux du mexicain Carlos Morales. Un choix en l'occurrence assez austère mais qui reflète les tendances dominantes de l'art mondial de quatre décennies. Toutefois la Collection est bien plus diversifiée. C'est pourquoi il ne faut pas hésiter à lui rendre de fréquentes visites d'autant qu'elle s'enrichit au fil des ans. A voir en attendant l'exposition d'été Le paradoxe du comédien (titre emprunté à Diderot) qui sous-entend un dialogue dont on se demande bien comment il pourra être traité avec le festival d'Avignon et donc entre deux activités artistiques qui ont bien plus de points communs qu'on ne le soupçonne en général. Rendez-vous donc le 6 juillet. BTN Jusqu'au 4 juin, Collection Lambert, 5, rue Violette, 84000 Avignon, 0490165620

 

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