DOMINIQUE GAUTHIER A AIGUES-MORTES

On ne répètera jamais assez que nous avons des artistes de premier plan qui vivent et travaillent dans cette région. A ne s'en tenir qu'à ceux qui demeurent fidèles, contre vents et marées, à une haute idée de l'expérience picturale, Dominique Gauthier fait partie des plus grands. La chapelle des Capucins, d'Aigues-Mortes ne s'y est pas trompée.

OBSTINEMENT ET PASSIONNEMENT

J'ai toujours considéré - et je ne suis pas le seul - Dominique Gauthier comme le meilleur artiste français de sa génération, le Picasso de la fin du siècle précédente et de celui que nous venons d'entamer. Mais dans un pays qui préfère regarder avant toute chose ailleurs, on oublie fréquemment d'honorer ses artistes et on le fait trop souvent bien tard, ce qui ne manquera pas d'arriver à cet artiste qui, comme l'indiquent ses " Hostinatos " s'est obstinément et passionnément voué au questionnement de la modernité en peinture, partant en art tout court. Dominique Gauthier enseigne à présent aux Beaux-Arts de Paris, et a exposé dans les plus grandes galeries parisiennes ou plus près de nous au Crac. En la chapelle des Capucins, l'accrochage peut surprendre le profane. Les toiles, dont certaines atteignent des dimensions démesurées, sont simplement posées sur des poutres, comme si on les avait décrochées (par protestation contre l'état actuel du monde et en particulier de celui de l'art), ou comme si elles signalaient un chantier (toute œuvre se fabrique au jour le jour et ne s'achève qu'avec la fin de la production du peintre), ou comme pour signifier que chaque toile est autre chose qu'un simple tableau, un objet en l'occurrence, de pensée tout aussi bien. Gauthier profite de cette exposition pour révéler le meilleur de sa production de ces cinq dernières années, choix suffisant pour qu'on en perçoive d'emblée la profonde unité et en même temps l'extrême variété, de dimension (du plus modeste, décroché lui aussi, et appuyé au mur, forçant le spectateur à baisser les yeux), au plus monumental (ces immenses carrés voués au graphisme en noir sur blanc, ou au contraire au blanc sur blanc, dans ses métamorphoses formelles). Le format fait alterner le rectangulaire pour son horizontalité et le carré. Le traitement est également différent d'une toile à l'autre, l'artiste ayant voulu perturber les références du visiteur : de facture, tantôt jouant sur l'épaisseur des matières tantôt se limitant à la ligne peinte, mais aussi de teneur, la toile étant tantôt saturée de figures géométriques simples et courbes tantôt réduites à une simple révolution circulaire, à peine dérangée par un vortex coloré. Ainsi ce " Periplum ", en hommage à la vie et à toutes les odyssées humaines, en peinture notamment. Inversement, son " Orphique " en rappelle les limites, sur l'autre rive, celle de la mort. Une machine à peindre ou une ficelle attachée à un clou servent à l'artiste pour dessiner les grandes lignes circulaires dans lesquels le corps pourtant est obligé de plonger. Car le corps a ses limites un peu comme l'inconscient a besoin de la barrière du refoulement pour que l'image, ici la forme, surgisse dans toute sa plénitude maîtrisée. Enfin sur le plan du contenu Dominique Gauthier s'inspire de la composition abstraite des grands artistes proches du baroque comme Rubens ou dans une certaine mesure Poussin, et notamment de leurs tableaux mythologiques, mais passés au crible des grands gestes qui auront fondé notre modernité en particulier celui de Pollock. Mais un Pollock qui ne subirait pas le hasard, un Pollock contrôlé ou si l'on préfère mesuré. C'est la raison d'être de ses multiples cercles et ellipses qui s'entrecroisent à la surface du tableau et finissent par susciter une composition d'une extrême complexité, d'une séduction décorative - on retrouve Matisse - certaine, et qui s'impose en véritable dépôt de savoir et de technique. Car le foisonnement baroque qui s'impose au spectateur est à l'image de la complexité d'un monde dont nous sommes redevables, et qu'il faut tempérer, d'autant mieux que la mort la borne. La peinture de Dominique Gauthier tend - et fait l'expérience des - aux limites. Elle ne sa laisse jamais déborder. C'est en ce sens que l'on peut dire qu'elle donne du sens au geste, partant qu'elle donne du sens au monde. BTN Jusqu'au 28 mai, chapelle des capucins, Place St Louis, 30220 Aigues-Mortes 0466533860

LUCIEN PELEN A BOITE NOIRE (MONTPELLIER)

A côté de nos célébrités régionales (Soulages, Viallat, Dezeuze, Mogarra, P.Joseph…), apparaissent de temps à autre, des jeunes artistes qui suivent d'autres voies et dont on sent d'emblée qu'ils sont promis à un brillant avenir. C'est le cas pour Lucien Pelen que l'on aura beaucoup vu en 2006…

L'HOMME NU DANS LA NATURE

Lucien Pelen est sans conteste la révélation de l'année passée, ou plutôt la confirmation pour qui se souvient de ses corps suspendus dans quelque biennale des jeunes créateurs au Carré Ste Anne. Présent dans " Chauffe Marcel ", on a pu découvrir l'unité de son univers à L'Esca de Milhaud cet automne et en la galerie Aline Vidal cet hiver à Paris, dans le 6ème. Ses photographies sont fascinantes d'une part parce que l'artiste s'y met en scène dans une situation de danger gratuit (mais l'existence n'est-elle pas un acte gratuit et un danger de chaque instant ?), d'autre part parce qu'elles renouvellent, de façon actuelle et réflexive, le vieux combat de la finitude humaine face aux forces de la nature qui le dépassent et que figure le paysage. La postulation artistique chez Pelen équivaut à une appropriation d'un territoire, ce qu'entérine la prise de vue en définitive exposée. Faute de pouvoir apprivoiser la mer, Pelen se contente d'une flaque, aux plus aux sommets il substitue un pylône électrique, son combat primitif il le mène avec un couvercle de poubelle et un balai… On sent chez lui comme une conscience des limites qui pourrait être tragique mais avec laquelle il joue. D'où ses sauts dans le vide, ses assises précaires au bord d'un rocher abrupt, son lâcher de main de l'autre côté de la rambarde d'un pont vertigineux. Mais surtout l'artiste chez Pelen est un homme seul et nu qui, par sa seule présence pourtant discrète, modifie le sens de ce qui l'entoure : la pérennité du paysage. Pelen le préfère sauvage et rural, où la présence humaine n'intervient que de manière minérale, à la rigueur agricole comme si elle s'y était intégrée. L'artiste vient troubler son calme apparent de ses gestes animés et déterminés. Ainsi le spectateur est-il détourné de la contemplation du paysage par cette présence qui cherche un sens à sa quête (d'où le thème de l'éclairage du corps nu par le corps nu, célibataire lui-même) pour se focaliser sur la démarche de l'artiste. Et en même temps on sent la volonté de s'intégrer au paysage, de lui donner enfin le sens qui lui manque. Au fond ce monde est peut-être fait pour aboutir à sa reproduction, si tant est qu'un artiste s'expose (et expose son sexe). Au demeurant, le mot démarche semble le bienvenu quand on voit Pelen non seulement courir dans la nature montagnarde, à la recherche de sommets à partir desquels s'éclairer lui-même, mais arpenter d'importantes étendues de champs et des chemins, hissé sur des échasses avec un immense carré noir sur le dos, avatar du tableau qu'il cherche à intégrer au paysage. On voit nettement se dessiner le rapport anthropologique de la culture et de la nature, de même que cette porte portée comme pour intégrer le paysage au tableau, et vice-versa, et l'artiste dans cette conjugaison " contre-nature ". Bref une démarche qui vise juste car elle part d'une conception primitive de l'homme à la recherche de territoire à s'approprier, traverse l'histoire du paysage qui hante la Peinture pour aboutir à une revendication personnelle qui est instable certes et dangereuse mais dans la mesure où la vie n'est que transit, expérience des limites, exploration continue, sublimés par l'œuvre d'art. BTN Du 27 Avril au 9 juin, galerie Boîte noire, 1 rue Carbonnerie, Montpellier. 0467662587

BERNARD PIFFARETTI/JACQUES JULIEN CRAC (Sète)

Ceux qui critiquent l'art contemporain vont être ravis : au Crac on peut également voir de la peinture. Ce n'est pas la première fois mais il importait que ce fût dit.. Et pas n'importe qui puisque Bernard Piffaretti avec Gauthier, Bordarier et quelques autres, fait partie des peintres qui comptent, et dont la démarche, par sa rigueur, sa pertinence et son obstination, force le respect. En fait sa conception du tableau semble a priori fort simple. Il divise la surface en deux par une ligne de peinture et reproduit sur l'un des volets l'intervention colorée de l'autre. Sauf qu'évidemment on ne sait par laquelle il a commencé et que des infimes variations se font jour, parfois plus nettement arborées. Car le deuxième passage ne saurait être égal au premier qui suppose un minimum de prise de risque tandis que le second bénéficie de l'expérience de son vis-à-vis. Ainsi est remise en question la perception du tableau comme œuvre unique. Ce qui étonne c'est l'incroyable liberté d'inspiration que permet cette façon de procéder. Bandes verticales, chiffres, lettres, figures géométriques, ronds de couleur sur fond monochrome, recouvrements, transparences, jeu de construction, petites croix, simples obliques traversant la surface, formes orthogonale en T, introduction de carrés,.. tout l'éventail du point, de la ligne et de la surface est convoqué. Les dessins, qui ne sont pas préparatoires mais au contraire des copies (et qui donc inversent le processus et redoublent en plus petit la procédure), sont également montrés ainsi que quelques petits formats qui cernent en gros plan la ligne centrale. Piffaretti a facétieusement laissé un volet de tableau vierge, soit pour que le visiteur puisse compléter mentalement soit pour insérer un atypique dans une activité systématique vouée au dédoublement. Jacques Julien, dont le travail d'installation et de dessin d'animation, occupe l'étage n'est pas si éloigné, qu'il y semble de prime abord, de la peinture. Une figure récurrente intervient dans chaque volume, dans chaque image en mouvement, ou dans ses installations en général, celle du panneau de basket, parfois limité au cercle qui coiffe le panier. Or ce panneau est en soi un objet peint, d'une figure géométrique, un tableau. Il faut se souvenir que Jacques Julien a peint antérieurement des terrains de sport. Justement il en offre un sous forme de grille d'acier a installée sur les lieux. Ce panneau lui inspire un personnage stylisé qu'il fait intervenir dans ses vidéos, ou dans ses installations vouées au thème du naufrage (on y voit même un radeau, avatar actuel du célèbre Géricault). Ses sculptures de petite taille, toujours à partir de l'exploitation de la même forme, sont plus inquiétantes, parfois fantomatiques, avec des ou de chaînes et boulets, qui renvoient à un univers concentrationnaire. Si bien que l'on se demande si la problématique de Jacques Julien, ne se situe pas quelque part entre la présomption de l'homme, et de l'art, à viser toujours plus haut, et la conscience des conséquences que cette initiative entraîne. Car la vision est somme toute désespérée sauf que le désespoir est traité avec humour, comme pour cette farandole macabre en ciné d'animation. Ou encore ce voyage en Micronésie, sur fond d'inondation et de catastrophe climatique. BTN Jusqu'au 3 juin, Crac, 25, quai aspirant Herber 34200 Sète, 0467479437 Publication catalogue, par les bons soins de le Villa St Clair.

RENDONS A CEZANNE CE QUI APPARTIENT A CEZANNE

COLLECTION LAMBERT (Avignon)

Que de soupirs d'extases et de compassion n'aura-t-on pas entendu lors des dernières commémorations du maître d'Aix en Provence, comme si la gent cultivée d'aujourd'hui aurait fait mieux que les offusqués d'hier qui ont laissé Cézanne vivre dans l'incompréhension la plus éhontée. Mais que de remarques indignées n'entend-on pas également à chaque fois qu'est présentée au grand public tel artiste d'aujourd'hui ! Ceux qui décidément considèrent que la Peinture " c'était mieux avant " auront de quoi au choix se confirmer dans cette impression ou au contraire réviser leur conception avec ce regroupement, orchestré par la collection Lambert, autour d'artistes de notre temps qui auront reconnu leur dette envers le peintre de la Ste Victoire, des Baigneuses et des fameuses natures mortes aux pommes. Tels sont en effet les sujets qui leur ont été soumis, soit qu'ils cherchent dans leur production des rapports confraternels avec le père de la peinture contemporaine, soit qu'ils réalisent des œuvres spécialement à cet effet sous la houlette d'Eric Mezil. Cézanne lui-même sera représenté par ces outils et sa palette, tandis qu'un document révélera la véritable fascination qu'il a exercée sur le jeune Daniel Buren. Spencer Finch détaille sur de grands papiers le grand nuancier coloré du maître. Une installation de Giulio Paolini décrypte en quelque sorte le symbolisme de la montagne comme incarnation de la peinture et de sa matérialité, à arpenter toute une vie, avant que la mort ne rende l'atelier à sa solitude première. Les artistes japonais, sensibles au symbolisme de leur mont de référence, le Fuji, Tsuyoshi Ozawa, Rika Nogushi ou Michoro Tokushige, mettront en évidence les rapports de parenté entre Hokusaï et Cézanne, perçus du point de vue d'un ancestral soleil levant qui s'est ouvert à l'art occidental. Parmi la bonne trentaine d'artistes de tous horizons (de tous pays - Pays Bas, Allemagne, Espagne, Italie, Japon, USA, Brésil, Grande Bretagne, Suisse, France même, et de toutes tendances - Color field et shaped canvas, Art conceptuel, minimal, arte povera, photographie d'artiste, etc. ) on distinguera le nu de Nan Goldin au bord d'un lac où plonge une baigneuse de dos, dans un tout autre style, cette jeune adolescente du bord de mer de Rineke Dijkstra , qui ne correspond évidemment pas aux canons de l'esthétique charnelle professée par le maître, les pastilles de papier à partir desquelles Vik Muniz reconstitue une nature morte aux pommes ou encore la vidéo de Sam Taylor-Wood sur le même sujet. Ainsi, verra-t-on qu'un artiste français a pu jadis laisser une empreinte de marque dans la plupart des pays du monde concernés par la problématique de l'art actif, et qu'il a donc fortement contribué à la formation cet art mondial unanimement reconnu aujourd'hui (citons Rebecca Horn, Sol Lewitt, Lawrence Wiener, Elsworth Kelly, Bill Viola, Miguel Barcelo, Cindy Sherman, Jonathan Monk, et Andy Warhol, entre autres) dans lequel ceux qui vivent en France ont tellement de mal à se faire un nom. Malgré Lavier, Peinado, Halard et Ruggirello (qui travaille à Marseille et a l'Estaque quasiment sous les yeux) lesquels sauvent en l'occurrence l'honneur. On devait bien cela à Cézanne. BTN Jusqu'au 20 mai, Collections Lambert, Hôtel de Gaumont, 5, rue Violette, 84000 Avignon, 0490165620.

VIRGINIE BARRE COLLECTIONS ST CYPRIEN (P.O)

Décidément les collections de St Cyprien sont en voie d'acquérir une nouvelle dimension qui n'aura rien à envier aux quelques lieux pour lesquels on se déplace volontiers dans les grandes capitales (Camille Henrot est d'ores et déjà annoncée). En témoigne le choix de Virginie Barré, qui s'est imposée sur la scène française comme une des artistes dont l'univers singulier se veut avant tout tributaire de la culture populaire telle que la véhiculent la télévision, la bande dessinée stylisée, les films des grands réalisateurs qui mettent en scène la violence ou l'inquiétante étrangeté. Elle utilise pour ce faire des mannequins qui plongent le spectateur dans une ambiance quelque peu onirique tout en déployant ses fictions dans des imitations de bandes dessinées fortement personnalisées. En fait elle réclame du spectateur qu'il se prenne au jeu et participe à l'élucidation des énigmes qu'elle propose et qui sont fortement imprégnées par le genre policier ou des romans que l'on dit noir. La noir et blanc ont d'ailleurs sa prédilection et c'est à un voyage plus grand que nature dans des comics plus ou moins hantés de références culturelles que nous sommes conviés. L'artiste peut alors réaliser à quel point nous sommes soumis à une culture commune et donc virtuellement des artistes en puissance si l'art consiste avant tout à réorganiser en fonction de sa singularité des références qui nous sont d'ores et déjà données. C'est d'ailleurs le lot du rêve que de faire de chacun de nous des créateurs d'images. A St Cyprien c'est Little Némo qui servira de fil conducteur pour un périple sous-marin en Slumberland, pour qui sait que l'eau et les rêves font bon ménage. Les planches exposées feront intervenir les couleurs désuètes des premiers comics qui ont réussi à s'imposer en référence culturelle. BTN Jusqu'au 22 avril, Collections de St Cyprien, place de la république, 66750 St Cyp… 0468213207