L’IMMANQUABLE DU MOIS
VIK MUNIZ/LAWRENCE WEINER COLLECTION LAMBERT
Vik Muniz est l’un des rares artistes contemporains à même de réconcilier tous les publics. Il y a d’un côté l’énorme capacité de travail de ce plasticien qui relit l’histoire de l’art, de nos images et références culturelles majeures, l’incroyable dextérité que supposent ses réalisations à base de matériaux inouïs (sucre, chocolat, sable…) et, de l’autre côté, le recours confiant à la photographie afin de rendre compte de ces productions temporaires. Ainsi est interrogée notre faculté d’apprécier la véracité d’une image, dont le « tout » s’impose en référence parfaitement identifiable (Dracula Dietrich, Freud…), mais dont « la partie » est formée de matériaux incongrus, comme du caviar ou des diamants… On pense à l’illustration concrète de la Théodicée de Leibniz  et de son harmonie préétablie, se référant justement à un tableau qu’il faut appréhender avec du recul pour en saisir dans toute la pertinence. Muniz fait de nous des émules d’un dieu contemplant le monde à l’œuvre. Mais, le plus extraordinaire, c’est la façon dont Muniz recompose les grands tableaux de l’histoire de l’art, lesquels ne sont évidemment pas choisis au hasard : Monet (pigments) ou Seurat (puzzles) parce qu’ils jouent avec les phénomènes optiques, à tel point que parfois on flirte avec l’abstrait (nymphéas) ; Richter parce qu’il pousse l’image jusqu’à un pont limite de décomposition qui la rend mystérieuse ; Van Gogh, bien sûr, parce qu’il ne faudrait pas oublier qu’il a vécu, souffert et peint dans la région (Arles, St Rémy). En l’église des Célestins, un autoportrait et un semeur gigantesque, au sol, en matériaux divers (bouquets, branches ; herbes…) nous permettent à notre tour de jouer les artistes et de nous « contenter » d‘une photo qui entérinera, à notre usage, l’existence de ces deux tableaux temporaires, à voir en prenant de la hauteur, dans la même position que l’artiste. Pourtant, au-delà des œuvres toutes passionnantes et de l’habileté virtuose qu’elles supposent (un portrait d’enfant en jouets de plastique), il y a l’intention. Celle-ci se lit clairement dans la vidéo présentée par la Collection où l’on voit Muniz solliciter les trieurs de la plus grande décharge publique du monde, près d’une favela de Rio, et leur faire réaliser, à leur façon, un remake d’un des chefs d’œuvre  de Picasso, Caravage, Goya… La démarche est généreuse, d’autant que les trieurs seront bénéficiaires des ventes ultérieures. Ainsi, a-t-on affaire à un artiste qui restitue à ses origines populaires, et aux matériaux pauvres qui l’accompagnèrent, leur lettre de noblesse, d’autant qu’elles lui auront permis d’accéder à la notoriété voire à la gloire. Et de les faire accéder à leur tour, en retour, au royaume des yeux, des cieux de l’art. Évidemment les mots, les phrases, injonctions ou définitions, sur adhésifs, aux murs de Lawrence Weiner font contraste. On est là dans le concept, en français ou en anglais, et moins dans le visible. C’est tout l’intérêt de cette exposition que de faire se combiner des démarches antagonistes (avec des installations de Boltanski, Douglas Gordon, Claude Lévêque en transition) qui semblent aussi éloignées alors que la plus jeune n’aurait sans doute pu avoir lieu sans le questionnement radical opéré dans les  années 60 par les conceptuels et minimalistes. Réfractaires à l’art de tous les pays, faire comme moi, Muniz et vous ! BTN
Jusqu’au 10 juin,  Collection Lambert, 5, rue Violette, 84000 Avignon 0490165620
LA CLASSIEUSE DU MOIS
YVES BELORGEY + STROBO AU MRAC DE SERIGNAN
On se rend compte, un peu partout à présent, que nous avons des peintres en France et que chacun d’eux nous amène à reconsidérer notre point de vue sur la peinture. Abordant son sujet, les immeubles modernes, avec la même neutralité que Francis Ponge les choses dont il prend le parti, Yves Belorgey impose au spectateur des formats carrés monumentaux, face auxquels se ressent d’autant mieux la présence de l’immeuble en image. Les tableaux d’Yves Belorgey méritent que l’on aille y voir de plus près, mais s’y refuserait-on, que leur prolifération le long des murs nous y engage. Ils se présentent soit sous forme de peinture, paradoxalement tirant du côté de l’abstrait, vu les figures géométriques utilisés par la plupart des architectes à partir des années 60. Mais aussi de dessins au graphite, toujours de dimension surhumaine, ce qui rend sensible leur monumentalité. Le recours au carré stipule bien la volonté de ne pas se laisser enfermer dans les stéréotypes des formats rectangulaires qui font immédiatement référence au paysage ou au portrait. Le carré semble résolument, et avant tout, pictural. Le motif s’inscrit dans le cadre de sorte que l’on en devine les éventuels prolongements mais tout semble réalisé pour nous ramener au tableau. Une chose frappe : l’absence de présence humaine, sinon bien sûr dans certains objets comme du linge aux fenêtres - ou des rideaux. C’est que c’est au spectateur d’habiter la toile ou le dessin. Et puis toute présence détournerait sans doute le regardeur de la présence physique du motif traité. En parcourant de nombreuses villes, ou les immeubles témoins d’une époque, Yves Belorgey fait entrer le monde dans ses tableaux. Avec pour dénominateur commun l’ambition utopiste d’apporter le maximum de bonheur possible à des foyers à qui on l’impose sans leur demander le moindre avis. Aujourd’hui, il y a  comme un rejet de ces grands ensembles dont on a cru qu’ils pouvaient résoudre le problème des afflux de population. A sa façon, la peinture d’Yves Belorgey les réhabilite ou du moins porte sur eux un témoignage objectif. Le cadrage est toujours soigné, les dessins se focalisent plutôt sur des détails, comme si une vérité devait sourdre de ces lieux de vie. C’est en tout cas la ville du moins la manière dont elle a été conçue, qui pénètre l’espace du tableau, et une façade, un immeuble, un ensemble qui sort ainsi de son anonymat pour se voir en quelque sorte transcendé. Nous reste à parler de la nécessité de faire de ces bâtiments, et blocs maudits, un sujet de peinture. C’est que métaphoriquement la peinture, Mondrian nous l’a bien appris, impose un territoire dans un espace à occuper à deux dimensions. L’immeuble en est un autre, occupé par ses habitants. Ici ce sont les visiteurs du MRAC qui tiennent ce dernier rôle. Dans le hall, les éditions Strobo de Claudie Dadu, la sétoise à barbe, montreront des livres d’artistes originaux de certains de nos jeunes confirmés : dont Belkacem Boudjellouli, Agnès Rosse, Fred Périmon, Claire Giordano, le duo d’enfer Maurin La Spesa, Microclimax, L.Fantozzi et le regretté Ferdinand Corte. BTN
Jusqu’au 10 juin, MRAC L-R de Sérignan, 146 avenue de la plage, 34400 Sérignan 0467323305
LA PLUS COMPLETE DU MOIS
ALBERT/VERZONE + FANCHON + TSCHIEMBER AU CRAC
Qui s’interroge sur la définition que l’on peut se faire de l’art du XXIème siècle doit impérativement voir cette présentation qui, plus que d’habitude encore au Crac, est d’une parfaite cohérence, si l’on considère que toutes les grandes tendances y sont représentées. La peinture, avec Sylvie Fanchon, la photographie (et donc l’image) avec les deux italiens Albert et Verzone, sises à l’étage, et surtout Morgane Tschiember dont les réalisations tiennent tout autant de l’architecture, de la peinture, de  la sculpture voire de l’installation. Cette dernière s’est imposée comme une artiste de tout premier plan, notamment en présentant au mur des plaques de métal coloré, s’effeuillant ensuite vers le sol, ou des petites pièces sculpturales format A4, sortes de pop’up, selon le même principe, sur des étagères. Se servant de tous les genres sans jamais s’identifier à l’un d’eux, Morgane Tschiember a conçu, pour la volumétrie du Crac, une immense nef inversée, dont il nous est loisible d’enjamber les voutes au sol si l’on ne préfère pas se contenter d’emprunter les travées latérales où se profile leur ombre. Tout dépend quel type d’attitude on adopte par rapport à l’œuvre, un peu comme quand on circule, de nos jours, dans une cathédrale bourrée de chefs d’œuvre (la curiosité l’emporte parfois sur la discrétion). Ainsi, notre perception en sera toute bouleversée d’autant que cette architecture posée au sol s’apparente donc à une sculpture, et qu’il suffit de la concevoir comme colorée pour troubler encore nos repères. La deuxième salle devrait laisser la part belle à la couleur des pigments mais disposée de telle sorte que l’on pense moins à la peinture qu’à une occupation de l’espace architectural. Enfin, dans la troisième, verre et air mesurent le souffle. Cette fois-ci, c’est la sculpture qui semble s’imposer mais il ne faut jurer de rien. On a donc une œuvre qui traverse les disciplines et participe d’un questionnement sur l’art d’aujourd’hui. Sylvie Fanchon, de son côté, recourt au tableau dans un esprit à la fois ludique et radical. La couleur est évidemment prioritaire mais elle applique sur la surface sa complémentaire à partir de formes récupérées dans la réalité, qui entretiennent une illusion d’optique. Sans tridimensionnalité toutefois : tout se joue sur l’écran en surface. La question est soulevée de ce que l’on voit, de ce que l’on croit voir et de ce que notre imagination nous inspire. Les deux initiales de son nom suffisent à nous suggérer tout l’univers de la Science Fiction, genre si prisé depuis quelques décennies. Par ailleurs, à l’étage, on redescend sur terre si l’on peut dire avec un duo de photographes italiens ayant, dans les rues de Moscou comme su les plages d’Europe, demandé à bien des bénévoles de poser pour eux. On est là dans une démarche de type documentaire mais qui a dit que l’art devait s’imposer des limites ? Autant dire à la mer toute proche de ne point hésiter entre cent rivages…BTN
Jusqu’au 28 mai, CRAC, 26, quai Aspirant Herber, 34200 Sète 0467749437
LA POETIQUE DU MOIS
ALEXANDRE HOLLAN AU MUSEE FABRE (+ MERIDIANES).
Viols le Fort, Aniane, Lagamas, Montpeyroux, Saint Jean de Fos, et bien d’autres noms encore, plus isolés. Tels sont les lieux mentionnés dans les titres des tableaux ou dessins d’Alexandre Hollan, et ils ont la particularité de nous renvoyer tout près de Montpellier. Ils n’évoquent donc rien à un visiteur des six coins de la France ou de tous ceux qui viennent visiter le musée Fabre en général. Ainsi donc, notre musée montpelliérain et « régional » à vocation nationale et internationale, a-t-il invité un artiste qui vit dans notre région, y a élu quelques spécimens de son motif de prédilection, l’arbre. Un artiste qui peut s’honorer d’une carrière nationale et internationale, d’autant qu’il est originaire de Budapest, dont le Musée est en l’occurrence partenaire. L’arbre : Soulages a souvent raconté qu’aux Beaux-Arts il en peignait l’ombre, découvrant ainsi sa fascination pour le noir. Mondrian en a décliné la forme jusqu’à abolir en l’abstraction plastique que l’on sait. Et qui ne sait que son omniprésence sublime la plupart des paysages. Alexandre Hollan en isole un, dont la forme, l’exposition à la lumière, la « présence » comme dirait Yves Bonnefoy, son commentateur le plus illustre, sollicite son œil, sa main et bien évidemment son esprit. La photographie peut être aussi un précieux recours pour parachever la tâche qui force une promenade prospective à la recherche du motif à trouver. Au crayon, au fusain, ce sont les entrelacs de branches qui témoignent d’une énergie vitale que l’artiste cherche à saisir. C’est aussi souvent le rendu de la masse arrondie des feuillages que la mine rend à merveille d’autant qu’elle accroche la lumière sur le grain du papier. Tout paraît dès lors si léger, si transparent, l’arbre, l’indomptable par excellence, s’est laissé apprivoiser et mettre en quelque sorte en cage, la cage de la feuille où il se voit consigné. Dans les toiles, c’est plutôt l’aspect tachiste qui ressort et donc la manière toute particulière dont Alexandre Hollan nous conduit jusqu’aux limites de l’abstraction. On pense parfois à des dessins de Michaux, mais en plus imposant, et donc à une sorte de graphisme gigantesque, d’autant que Hollan a nommé une série de panneaux verticaux en couleurs : Ecriture d’arbres, simples signes isolant un détail. Ainsi Hollan brouille-t-il la conventionnelle distinction entre figure et abstraction. En poussant l’une vers les virtualités de l’autre, on obtient tout bonnement un motif abstrait, et le distinguo n’a plus lieu d’être, d’autant qu’il faut bien abstraire un motif de la réalité pour le réduire sur la planéité de la surface en laquelle on l’inclut. Au demeurant, dans cette suite intitulée « Chemin de l’arbre », la couleur est également sollicitée, pour les crépuscules ou les soleils matinaux, preuve que la lumière joue un rôle essentiel dans ses choix, tout comme la force du vent qui infléchit la silhouette. Et lui attribue cette présence temporaire que l’œuvre va se charger d’éterniser. Signalons que les livres réalisés par Hollan avec des éditeurs plus ou moins prestigieux sont présentés par les Editions Méridianes de Pierre Manuel, assortis de noms d’écrivains aussi prestigieux qu’Yves Bonnefoy (le poète de la « présence »), Lorand Gaspar, Philippe Jaccottet, Emmanuel Levinas, Luis Mizon ou Salah Stetié... Au même étage, les œuvres à « dec’ouvrir » d’Aristide Bianchi et, au rez-de-chaussée, présenté par AL/Ma les travaux subtils, tantôt spectaculaires (articulation mur sol), tantôt discrets (dessins) d’Arnaud Vasseux. BTN
Jusqu’au 3 juin au Musée Fabre, 39, boulevard Bonne-nouvelle 34000 Montpellier. 0467148300. Pour Méridianes/Al/ma, jusqu’au 28 avril, 14, rue Aristide Olivier 0663271563
LA LUDIQUE DU MOIS
LA NORME ET LA SURPRISE AU VALLON DE VILLARET
C’est ainsi que s’intitule l’investigation spatiale perpétrée par un trio d’artistes sous la houlette du lozérien, et donc quelque peu autochtone, Julien Mijangos, épaulé pour l’occasion par notre Michael Viala et par le nantais Romain Boulay. Sans présumer ni préjuger de la manière dont les trois artistes se sont distribués la volumétrie ou les étages de la tour renaissante, qui abrite en général les expos temporaires, on voit tout de go ce qui a pu rassembler ces artistes. Un même intérêt pour l’espace, pour l’architecture en général et pour la manière de la révéler, de l’habiter, de la remodeler en particulier. Julien Mijangos par le biais de sangles assez larges et qu’il conjugue aux points forts du lieu qu’il investit et où elles se croisent, se conjuguent de façon à en renouveler la perception. Michael Viala parce  qu’il lui est souvent arrivé de souligner la profondeur d’un espace voire même d’en redessiner le parcours, ainsi qu’il l’a fait au MRAC de Sérignan, ou d’articuler le mur au sol. Romain Boulay parce qu’après avoir décomposé les attributs du tableau, il l’a fait passer du statut de plan à celui de volume. En la tour historique, fréquemment restaurée, chacun des trois artistes auront donc travaillé en fonction de leur approche personnelle du lieu, dépendante de leurs préoccupations habituelles, en matière de géométrie par exemple, ou d’intérêt pour l’espace. Mais aussi des propositions des deux autres, car il ne saurait être question de se répéter ni de se gêner mutuellement, ce qui ferait capoter le projet. Il semble que Romain Boulay se soit plutôt chargé de relier les espaces, ou si l’on préfère les étages, les niveaux, entre eux en utilisant des poutres, à même d’habiter la volumétrie. Le contraste est saisissant entre le matériau utilisé, récent et passe-partout, et l’époque investie, le bâtiment existant depuis le XIIème. Par ailleurs, Boulay a voulu sans doute évoquer, en ce lieu voué à l’eau, les constructions navales ou les carcasses de baleine, de St Nazaire ou Nantes, sa région. A l’extérieur, il propose une sorte de restauration tout aussi décalée, et d’ailleurs en partie rouge, au pays du vert et du verdoyant. Julien Mijangos s’occupe plutôt de multiplier les ouvertures en recourant à des portes à tambour, faites de panneaux mobiles. Ainsi, l’extérieur peut-il, si l’on veut se prendre au jeu, se présenter comme un paysage intermittent. Mais ces portes sont penchées, comme pour une maison branlante, brinquebalante, à la manière des maisons hantées. Avec des fausses sorties, des pièges à corps et à perspective. Là aussi contraste entre les époques les portes à tambour caractérisant plutôt le style esprit nouveau du début du précédent siècle, celui des grandes mutations artistiques et des grands choix architecturaux simplificateurs. Peut-être a-t-il voulu donner une certaine légèreté, un certain humour aux lieux. A ce propos, il disposera au sol une pièce faite de plaques articulées qui s’ouvre comme une fleur, de la nature toute proche. Michael Viala, fidèle à la figure du cercle s’occuperait plutôt du sol, à partir de bois découpé et peint en rouge, les dimensions renvoyant à celle des diverses pièces. Ainsi brise-t-il la dominante orthogonale des pièces dans  une démarche qui cherche à joindre la matérialité du sol à la spiritualité de la forme, à rendre régulières et parfaites donc les imperfections du réel. L’occasion d’une villégiature ludo-culturelle. BTN
Jusqu’au 5 juin, Vallon de Villaret, 48190, Bagnols les Bains, 0406476378