LES « MANDALAS » DE BEATRICE HUNCKLER


Que signifie créer en peinture ? Autant aborder le problème frontalement. Dans les tableaux de Beatrice Hunckler, notamment dans ses séries « euclidiennes »,  il faudrait être aveugle pour ne point repérer, tout de go, une forme ronde sciemment centrée, dans des tons tirant ouvertement vers la blancheur immaculée. Comme si les lignes invisibles qui émanent de nos postulations scopiques convergeaient vers le centre du tableau, son point focal en l’occurrence. Le tableau nous regarde et nous offre le privilège de nous découvrir un troisième œil. Mais cette forme focale fonctionne à l’instar de l’émergence même de l’acte de peindre ex nihilo, les couleurs tout autour en figurant les expansions irisées, ou tout au contraire la somme de ces mêmes couleurs s’unissant dans un blanc idéal. Béatrice Hunckler privilégie le format carré, parce que cette figure géométrique n’a ni haut ni bas ce qui inscrit le tableau dans un espace-temps multidirectionnel, tourné ouvertement vers l’infini, et en ce sens on peut le dire baroque. Le cadre peint fait redondance et, s’il reconduit les dominantes colorées ou les effets de lumière sur les bords, il délimite le tableau sous-jacent qui nous affronte au premier plan, en stipulant du même coup l’achèvement relatif. Car c’est un peu d’infini qui est saisi sur la toile, un peu comme Rimbaud le prétend fixer des vertiges. Si les effets de lumière jouent un rôle primordial, la couleur se conforme à la forme, dessinée avec minutie, sans effets de matière excessifs, mais avec la volonté d’affirmer la maîtrise graphique. Ainsi a-t-on affaire à des représentations fabuleuses, organiques, dynamiques, donnant l’illusion de la symétrie parfaite, dont on peut toujours noter les déviances si l’on s’avance au plus près de la toile. Et c’est vrai que ce style de tableau nous invite au va-et-vient, à  une sorte de relation amoureuse, optique et kinesthésique. Ces formes pourtant ne sont pas figuratives, plutôt suggestives et en ce sens elles relèvent de l’imaginaire voire de l’univers virtuel. Cette invitation à aller y voir de plus près est d’autant plus ardente que les dimensions choisies demeurent tributaires de l’échelle humaine, comme si l’artiste se réservait le droit de tourner, de graviter pourrait-on dire, autour du carré et de son centre, circulaire s’entend. Mais surtout ces figures géométriques, le rond, le carré ou l’étoile voire la rosace, si elles nous paraissent à la fois si étranges et si familières, n’est-ce pas tout simplement parce qu’elles nous amènent à prendre conscience de la binarité qui nous constitue foncièrement, qu’il s’agisse de nos membres, de nos organes ou spécificités sexuelles, mais aussi et avant tout de nos yeux, grâce auxquels nous regardons l’œuvre, vers ce point focal dont nous percevons le rôle centrifuge et unitaire. Sans doute ce centre prolifique nous donne-t-il une vague nostalgie de l’unité perdue.
Dans les séries dites complexes, le recours à la symétrie est abandonné. On repère bien une forme centrale, le plus souvent lumineuse et qui répand sa luminescence parmi tout le système nerveux qui irrigue le tableau. Mais, pour une part, le graphisme ne dépend plus d’un système répétitif, d’autre part, les ramifications de linéaments colorés se conjuguent dans des pôles centraux secondaires qui aboutissent à une simulation du chaos. Un chaos maîtrisé, qui ne laisse aucune latitude à l’expressionnisme jaculatoire d’un Pollock, bien au contraire. Le geste se veut contrôlé, les décisions et repentirs sont minutieux. Le détail n’existe que pour se fondre en l’harmonie illusoire du Tout. Et c’est bien là que l’on retrouve la métaphore de la Création que j’évoquais en début de texte. Le tableau s’achève quand il est parfait, c’est-à-dire quand l’artiste ne peut plus rien y ajouter, quand il semble achevé aux yeux du Créateur. Pourtant qui ne sait que derrière une unité apparente se cachent des multitudes d’irrégularités tout comme inversement un nombre trop important de déterminations précises finissent par susciter l’apparence d’indétermination absolue. Ainsi les scintillements méandreux qui caractérisent ces « Mandalas complexes » donnent-ils l’impression de n’obéir à aucune logique, même s’il s’agit en fait d’un leurre. La peinture de Béatrice Hunckler nous révèle les subtilités cachées de la matière, voire de la matière lumineuse, je parle avant tout de la matière picturale, pour qui ose l’approcher d’un peu près. Parce que l’apparence d’imperfection est humaine -on retrouve les dimensions modestes du tableau - la perfection est l’affaire du Créateur, tout étant pour lui une affaire de regard, de regard exercé, autant dire une affaire d’yeux. Et c’est toute la subtilité de l’œil du maître que de nous donner l’illusion d’un chaos là où un ordre s’organise, dont la blancheur centrale figure l’utopie.
On aura compris que la démarche de Béatrice Hunckler témoigne d’un certain sens de la spiritualité picturale, enrichie de son intérêt profond pour les sciences de pointe, ce qui n’exclut pas une réflexion sur la symbolique religieuse venue d’extrême orient ou sur les quatre éléments. C’est peut-être cette étrange union entre deux modes de pensées antithétiques qui se joue, sur la plan du peint, dans cette œuvre qui ne cherche rien moins qu’à percer le mystère de la Création. BTN