Au fond, dans notre société sophistiquée, rien n’est plus difficile que de faire simple, la simplicité s’acquérant, comme dans les traditions de l’Extrême orient, au terme d’une lente maturation qui confine à l’initiation et qui finit par la maîtrise et l’expérience.
Julien Bouissou rend concrets en peinture quelques gestes simples, où la main retrouve ses prérogatives, quand les déplacements manuels se font traces émergeant en surface, tels des signes issus d’un savoir oublié. Un peu comme ces plages de fresques colorées, dans quelque église, émergeant d’un mur brut.
En fait ses tableaux présentent la netteté immaculée du plâtre sur lesquels sont transférés les heureux élus de la quête préalable, exécutée sur un autre support, de verre, à l’horizontale. Ainsi le geste est, au sens propre, posé sur une surface qui ne l‘absorbe pas mais lui conserve son relief, et lui maintient ses effets de lumière.
Car la couleur se veut douce : nous ne sommes que trop envahis de couleurs agressives et artificielles. Celle-là est fluide et transparente, légère et aérienne à ce point qu’elle semble flotter dans l’espace qui lui est dévolu, comme si elle s’émancipait de la pesanteur du quotidien et des lois de la physique. Le centre est privilégié car la trace relève d’un geste unique, du moins singulier, en ce sens qu’il ne s’impose pas en système. Il met l’accent sur un geste particulier. Ses signes ne sont pas bavards, à l’instar de ceux que nous croisons dans notre environnement interurbain, mais imposent en quelque sorte le silence. Un silence d’autant plus précieux que rare, un silence aérien, non chargé de matière en trop.
Aussi, sans doute à cause du caractère familier des formats modestes, ainsi qu’il sied à la simplicité, le regardeur se sent-il en pays de connaissance, dans une étrange familiarité avec ces formes qui relèvent du travail du bras, avec un pinceau aux dimensions de la main, à caresser du regard cette peau de peinture qui recouvre le plâtre, au fond à vivre l’expérience tactile du monotype qui vient s’écraser sur le support et célébrer ses noces avec la surface, en vue de la féconder d’une trace colorée précisément.
De surcroît, le format rappelle celui plus intimiste du dessin et la gestuelle colorée fonctionne comme un dessin sur le tableau, cet art supposant une certaine maîtrise technique. Il ne s’agit pas de lyrisme abstrait. Il s’agit plutôt d’exprimer la lumière à partir d’une matière qui se veut économe et sobre. Chez Julien Bouissou on n’est pas dans la prodigalité déferlante et l’empâtement généreux mais dans l’expression juste de la rareté. Il est plus proche du haïkaï que de l’écriture automatique. Quelques notes bien placés suggèrent parfois davantage qu’un long solo virtuose.
Au fond, il semble que Julien Bouissou veuille éclairer la matière, lui restituer sa part de lumière ce qui revient à décharger le corps de son pesant de part d’ombre, de compacité, de repli sur soi, tout simplement de poids en tous genres.
Dans ses petites volumes, appelons-les sculptures, c’est à une technique ancestrale qu’il recourt en travaillant la porcelaine brute, alors qu’elle est encore une pâte molle, modulable à souhait. Il lui fait subir l’épreuve de la torsion, de l’enroulement, du pliage et de l’accident. On est toujours dans la manipulation, dans la gestation, dans la légèreté aussi, et même dans la pâleur du matériau. Posés sur une table ou un plateau on pense à des os de diverses formes inédites, comme si ici encore, le corps comme le geste, s’exprimaient en toute liberté.
Et c’est sans doute ce qui caractérise ce travail précieux, dans ces objets flottants pas forcément identifiables (sinon à recourir à une géométrie approximative) comme dans cet ossuaire vulnérable et doux, pas du tout hanté par l’idée de la mort (d’ailleurs l’os est ce qui lui résiste en dernière instance) : l’exploration de la liberté. C’est ce qui explique l’absence de système au bénéfice de la singularité. Avec en prime la primauté de la main, si délaissée par nos sociétés virtualistes et automatisées. Peut-être aussi de la peau, car cette peinture a du grain. Et que c’est en traversant la peau que la matière a des chances de s’émanciper et se faire lumière. BTN