Promis, j’en peindrai de nouvelles


A Nemausus, Joris Brantuas a réaffirmé sa confiance dans le médium pictural mais en montrant qu’exposer de la peinture ce n’est pas seulement accrocher des toiles sur des murs : c’est réfléchir à la meilleure façon de les présenter de telle sorte qu’ils expriment en quelque sorte tout leur jus lumineux.
Son exposition, dans ces lieux conçus par Jean Nouvel, tient en effet compte de la spécificité du lieu et des possibilités qu’il offre de susciter des échos, des complémentarités ou des respirations, bref un rythme qui ne soit pas celui, rassurant, de la juxtaposition pure et simple de tableaux monotypes fabriqués en atelier.
Ceux que l’on a pu voir sur les murs se singularisaient en effet par le fait d’alterner des petits formats ovales, dans le style des portraits de convention, et des peintures plus étendues sur contre-plaqué quasi-rectangulaires, dans le sens de la verticalité mais surtout avec un angle arrondi, tantôt d’un coté tantôt de l’autre, procédé peu courant et qui crée donc une problématique. D’autant qu’ils étaient assortis de petits éléments décoratifs sur la tranche, empruntés à la réalité festive des cadeaux à dénouer dans des paquets-surprises.
Or c’est bien à la forme d’un paquet cadeau que nous a fait penser ce cube peint posé à un endroit stratégique de la pièce, exhaussé par quatre néons de couleur qui leur servait de socle lumineux, modifiant la perception de la peinture, de ses couleurs et des formes. Est-ce à dire que la Peinture est un cadeau fait à l’homme et que celui-ci ne sait pas toujours percevoir ? Mais n’est-ce pas également un cadeau fait par la lumière à la matière – picturale ici – en tant qu’elle est l’essence par excellence du visible et du perceptif ? Et n’est-ce pas justement l’une des conquêtes de l’architecture contemporaine que d’avoir su dompter la lumière, de lui avoir permis d’infiltrer les murs et de modeler les formes et les couleurs d’intérieur ?
Le cube n’était pas placé au hasard. Il créait une circulation dans la pièce et incitait à se tourner à un moment ou un autre vers l’extérieur, cet extérieur d’où provient la lumière naturelle, celle qui vient caresser justement la surface des tableaux ou des surfaces peintes. Cet extérieur où se ressourcer, où respirer, avant de regarder les œuvres d’un regard rafraîchi. Les Impressionnistes captaient la lumière extérieure et la transposaient sur le tableau ; chez Joris Brantuas c’est la lumière réelle qui anime le tableau et le modifie le cas échéant.
C’est sans doute la raison pour laquelle une impression de légèreté flottait sur Nemausus tant dans le mélange des formes et des couleurs sur les tableaux, où le blanc dominait, que dans l’agencement même des tableaux qui laissaient une place primordiale à l’espace vacant, et donc à une respiration possible, enfin dans ces pièges à lumière que sont les motifs décoratifs sur les tranches et qui s’offrent à nos regards comme le dernier geste à faire pour pénétrer le mystère du paquet cadeau. Les paillettes sur les ovales produisent le même effet.
Si bien qu’on en redemande, car la légèreté en ce monde manque à notre désir, ce qu’avait parfaitement anticipé le peintre dans le titre en forme de clin d’œil justement qu’il a attribué à son exposition : Promis j’en peindrai de nouvelles. En voici au moins une bonne, dont acte. BTN

(Texte à paraître dans un catalogue supposé de Padcal Fancony/Nemausus).

 

                                   LE CHOIX DE BTN : JORIS BRANTUAS
Il y a des peintures qui confinent au tragique, d’autres qui trahissent la lutte éternelle, épique, de l’homme contre la matière, des peintures engagées, didactiques, dramatiques, fanatiques même. Joris Brantuas ne mange pas de ce peint là.
Ce qui frappe c’est l’impression quasi onirique et je dirais même enfantine d’insouciance et de légèreté peut-être même de culot qu’elle inspire - je parle évidemment de ce qu’elle dégage, non de la somme de travail et de technique qu’elle suppose. C’est sans doute la raison pour laquelle bien des signes graphiques affleurent de manière dynamique à la surface de ses toiles. La peinture de Joris Brantuas nous convie à la fête des couleurs et des sens, ce en quoi elle nous replonge en enfance. Car l’enfance a ses couleurs, assorties de consistances et d’odeurs. Et puis ne dirait-on pas que, procurer en peinture, du plaisir sensuel relève de l’enfance de l’art ?
On aura compris que la Peinture de Joris Brantuas se veut affirmative. Elle n’a que faire des préjugés qui la tuent à petits feux, sachant qu’elle est quelque peu apparentée au phénix qui renaît perpétuellement de ses propres cendres.
Les couleurs sont rompues, les tons tendent au pastel, on est plus proche du lait grenadine que du Bloody Mary. C’est que l’on peut emporter l’adhésion par la douceur et par seulement par la force, toujours un peu fascisante.
Elle se sait décorative mais refuse le répétitif. Chaque tableau compose une petite cosmogonie de lignes et de formes qui se combinent sur le même espace, fédéré par la planéité de la surface. En ce sens on peut la dire abstraite mais cette question chez lui n’a pas de sens : un trait est il abstrait ? Inversement une allusion tactile ou gustative ne s’ancre-t-elle pas dans la dimension concrète de notre vécu sensoriel ? Quel est le degré d’abstraction d’un geste dans un tableau qui s’inscrit dans un environnement bien réel ?

On la dit proche de Twombly, et c’est vrai qu’on y sent la même fébrilité, mais un tel rapprochement est superficiel. Il y a chez Joris Brantuas un recul, une distanciation, qui n’a rien à voir avec la gravité des peintres américains des années cinquante et soixante. Il est plutôt du côté de Jeff Koons et de la question éternelle du goût.
Sauf que le goût chez lui n’est pas une simple métaphore. Ses tableaux sont sucrés. Mais quoi n’y-a-t-il pas du sucre dans l’alcool qui nous brûle ? Ses tableaux sont festifs mais l’on sait qu’il n’y a pas loin de la fête à l’excès. Et l’excès dans la douceur suscite aussi l’orage.
Et manifestement, dans ses dernières productions, on sent que formes et lignes s’émancipent. La fête à laquelle nous convie Joris Brantuas n’aboutirait-elle pas au potlatch ? BTN

Texte publié dans le catalogue Art-nim 2010.

 

 

 

 

 

 

 

 

A CELLE QUI EST RESTEE EN FRANCE
ii)
Autrefois, quand septembre en larmes revenait,
Je partais, je quittais tout ce qui me connaît,
Je m'évadais ; Paris s'effaçait ; rien, personne !
J'allais, je n'étais plus qu'une ombre qui frissonne,
Je fuyais, seul, sans voir, sans penser, sans parler,
Sachant bien que j'irais où je devais aller ;
Hélas ! je n'aurais pu même dire : Je souffre !
Et, comme subissant l'attraction d'un gouffre,
Que le chemin fût beau, pluvieux, froid, mauvais,
J'ignorais, je marchais devant moi, j'arrivais.
Ô souvenirs ! ô forme horrible des collines !
Et, pendant que la mère et la sœur, orphelines,
Pleuraient dans la maison, je cherchais le lieu noir
Avec l'avidité morne du désespoir ;
Puis j'allais au champ triste à côté de l'église ;
Tête nue, à pas lents, les cheveux dans la bise,
L'œil aux cieux, j'approchais ; l'accablement soutient ;
Les arbres murmuraient : C'est le père qui vient !
Les ronces écartaient leurs branches desséchées ;
Je marchais à travers les humbles croix penchées,
Disant je ne sais quels doux et funèbres mots ;
Et je m'agenouillais au milieu des rameaux
Sur la pierre qu'on voit blanche dans la verdure.
Pourquoi donc dormais-tu d'une façon si dure
Que tu n'entendais pas lorsque je t'appelais ?
V.HUGO (LES CONTEMPLATIONS)
Guernesey, 1855, 2 Novembre, Jour des morts.