VOIX OFF, TRAIT D'UNION… AU CRAC ET VILLA ST CLAIR SETE

Ceux qui s'intéressent aux tendances actuelles en matière d'art savent le rôle indiscutable qu'y auront joué la villa St Clair et le Crac, sans qui la région ne serait sans doute pas ce qu'elle est. Ainsi on ne compte plus les artistes de premier plan, qui seront passés par ces deux lieux qui - avec aussi le musée de Sète et son Miam - montrent, entre Nîmes et Perpignan, qui peut prétendre au statut de capitale artistique.

DU MONT ET DU QUAI

Cela fait plusieurs années que Jacques Fournel (relayant Noëlle Tissier) multiplie les résidences d'artistes, les expériences éditoriales et les expositions censées les entériner. Bon nombre de créateurs, certains très célèbres (Paul Armand Gette ou Bertrand Lavier), d'autres qui le sont devenus (Mohamed El Baz, invité cet été à Beaubourg) et ceux qui le deviendront (le sétois Lucas Mancione) seront passés par la villa Saint-Clair. Au-delà des instances municipales, régionales et nationales qui financent l'école préparatoire ou l'association, de multiples partenariats auront permis d'alterner les interventions d'artistes reconnus (et d'entrer dans le réseau de distribution le plus prisé sur le marché : Paris musée ou Bookstorming) et les premières publications d'espoirs : Frédéric Coulon, Cécile Hartmann, Harald Fernagu. Cet hiver deux jeunes dessinatrices auront ainsi droit à un premier ouvrage de référence, prétexte à une exposition dans les locaux de la villa, l'un des sites les plus singuliers du mont St Clair. Gaëlle Hipplyte, ancienne étudiante sétoise, que l'on a pu voir au Crac, dont le graphisme personnel et inventif s'inspire de la pub ou des BD de l'après-guerre, et Nelly Maurel, qui dessine de curieuses formes colorées qu'elle souligne d'une légende, créant ainsi de curieux rapports de rapprochement-éloignement entre texte et image. L'ouvrage, carte de visite et véritable création, est conçu comme une exposition portative, à emporter pour déguster chez soi. L'expo réelle, modeste à l'origine, tend de plus en plus à occuper l'intégralité des lieux de l'école d'art. Mais si l'homme de communication et de déplacement qu'a toujours été J.Fournel s'intéresse à ce qui s'élabore de nouveau ou d'original sur notre territoire et ailleurs, les artistes de la région, sétois notamment, ne sont pas oubliés. Le prouvent les ouvrages sur André Cervera (actuellement au musée Paul Valéry), ou L.Mancione, Enna Chaton, Caroline Boucher… Enfin J. Fournel lui-même, s'il se fait discret en Languedoc, montre ailleurs sa production axée sur l'autoportrait sous toutes ses formes ou en tous lieux (photographiques notamment, dans l'exposition actuelle à Madrid autour de la revue Exit), et qui pose son regard sur son environnement immédiat, ce dont témoigne le précieux livre édité à l'occasion d'une présentation de ses photos sétoises à Tokyo, en ce moment même. Au Crac, les amateurs de vidéo auront de quoi se réjouir, pour bien terminer l'année du florilège de propositions qui nous est fait, d'autant que le menu est copieux et consistant. Il est l'occasion de confirmer Mohamed El Baz qui élabore une œuvre personnelle recourant à une multiplicité de supports : mural, pour une portée phosphorescente, graphique, recourant à l'installation avec un établi d'images ou cette voiture couverte de cierges, iconique, ces images en mouvement en boucle ou diffusée sur écrans à un rythme saccadé, cette carte du monde sur laquelle tirer à la peinture, ses affiches de visages enflammées … Tout cela donne l'impression d'un univers en train de se constituer et qui s'étoffe au fil pour affirmer sa spécificité personnelle et culturelle, bricolé avec rigueur et méticulosité. Au demeurant, le visiteur a le choix entre l'oedipien lyrisme de Vasca Araujo qui met en parallèle le mutisme d'une mère avec la voix de soprano de son fils, sur fond de tensions entre mensonge et vérité ; les témoignages, bruts et émouvants, chantés par les compositeurs occasionnels que sont les survivants de massacres perpétrés en Colombie, filmés par Juan Manuel Echavarria ; les déambulations désenchantées d'un promeneur des villes solitaires cadré de façon originale et sombre par Laurent Grasso ; les interviews d'enfants ne révélant jamais le nom du pays dont ils parlent, de Nora Martirosyan, proposant aussi un voyage onirique au mont Aratat, celui-là même épargné par le déluge, noyé ici d'ombres de plus en plus inquiétantes ; enfin la découverte des propositions mi-oniriques mi-écologiques de Ariane Michel : des morses réagissant au passage d'un bateau, ou une horde de chevaux inquiétés par l'apparition d'un drôle de zèbre. Une exposition qui met en exergue les voix, les sons, les signes et les multiples façons de les recevoir, quand elles nous perturbent. A l'étage Fleur Noguera propose un wall drawing sur le thème du paysage intemporel qui l'obsède où s'intègre un signe discret de civilisation, et une série de dessins au trait. Christelle Franc, lie le texte à l'image à partir de livres composées au fil d'expériences intimes qu'elle vise par le dessin à nous faire partager. Pour établir un " trait d'union ", titre de l'exposition. BTN Hippolyte et Maurel : du 26-12 au 26 02 (0467743707) Villa ST Clair. Voix off : Jusqu'au 31 décembre. CRAC 26, quai aspirant Herbert, 34200 Sète 0467749437

JOHN BALDESSARI CARRE D'ART

Certes une rétrospective Baldessari s'imposait en France au vu de notre ignorance crasse, et notamment en province, de ce qui s'est fait reconnaître ailleurs. Plût au ciel qu'il en fut de même outre-atlantique pour nos artistes - ignorés des publications et manifestations. Cette réserve polémique mise à part, l'œuvre de Baldessari ne manque pas d'intérêt et certaines pièces emportent immédiatement l'adhésion par une efficacité qui va de pair avec leur simplicité de moyens. Elle témoigne d'un parcours qui va du conceptuel ainsi qu'en témoignent ces citations d'ouvrages critiques à même la toile, voire de l'intérêt pour la réalité quotidienne (les layons de camions perçus à longueur de journée par l'automobiliste moyen), à un traitement néo-baroque de l'image, qu'il s'agisse de ces sortes de retables de photos extraites de films encadrées et disposées à la manière d'un puzzle géométrique, ou de ces sept vices et vertus empruntés à l'imagerie populaire ou filmique et disposés en série près du sol ou du plafond, en hommage semble-t-il à Giotto. Pour clôturer le tout, quatre films-cultes de l'année 68 sont simultanément montrés au public, mis en parallèle avec les événements de Prague de la même époque. Ils sont ensuite présentés en polyptyque filmique. Certes les films expérimentaux des années glorieuses nécessitent un autre bon usage de l'anglais que celui parlé à Nîmes. Mais ils montrent la voie aux artistes de la " midiocrité " qui manquent sans doute de la simplicité primitive et du culot qui caractérise les américains. Je pense à ces tableaux où l'artiste fait peindre des objets du quotidien par des peintres du dimanche dont il cite le nom dans la pure tradition wharolienne (du quart d'heure de gloire une fois dans sa vie) mais pourquoi Saytour n'y a-t-il pas pensé avant ?). Je pense surtout à ces petites photos de marcheurs disposées sur le mur dans le sens de leur marche et formant une quasi-ellipse. Je pense enfin à ce triptyque où l'on voit la silhouette d'un individu, bleu, jaune puis rouge, grimper dangereusement la façade d'un immeuble, ombre en creux ou en relief sur l'écran, à en faire pâlir Fromanger de jalousie ! L'œuvre la plus étonnante : celle où l'on voit le peintre, en plongée totale, en vision aérienne, saturer un espace de couleur primaire jusqu'à saturation et apparence iconique de monochromie. La plus touchante : ces photos d'armes empruntées au cinéma hollywoodien qui semblent protéger un baiser central. La fascination pour le cinéma est explicite - on la retrouve dans les récentes productions de bien des artistes reconnus - mais Baldessari y ajoute la petite touche de peinture qui fait la différence et qui témoigne d'une ambition qui, pour s'avérer critique et parfois même iconoclaste (dans " Crémation ", il a brûlé ses toiles), n'en demeure pas moins hantée par la tradition. Bref cet artiste des " leçons d'art ", au parcours exemplaire, a beaucoup à nous apprendre, et à apprendre à ceux qui voudraient faire carrière. BTN Jusqu'au 8 janvier. Carré d'art, MAC, Place de la maison carrée, Nîmes, 0466763579.

 

CLARBOUS LICENCE III (PERPIGNAN)

Encore un lieu qui profite de la proximité de la gare de Perpignan comme centre du monde, selon Dali, pour proposer sous la houlette de Philippe Jaminet, à des artistes dont les travaux ne manquent pas d'intérêt (Philippe Domergue, Christine Foulché, Olivier Proust, André Dumonet), une expérience originale fondée sur l'unicité de la pièce à présenter et sur la possibilité de voir l'œuvre de l'extérieur, in absentia, éclairée pour la circonstance. C'est le montpelliérain Clarbous qui ouvrira le feu avec sa production néo-conceptuelle qui s'articule depuis plusieurs années aux déclinaisons du mot Ciel dans tous ses états. Pour la circonstance, il a délaissé le concept pour une installation à caractère très pictural puisqu'il s'agit avant tout d'une toile blanche, accrochée en hauteur pour nous obliger à lever le regard, comme vers le ciel justement. Il y a dessiné au cutter un croissant de lune, tandis qu'une échelle de toile s'avance vers nous mais que nous ne pouvons gravir car elle est rythmé de gros clous en bois, piquants comme des épines. Au-delà du caractère poétique de cet hommage à la lune et du clin d'œil au tableau du catalan Miro, la partie évidée de la toile donne l'impression que, face aux folies technocratiques des hommes, la lune a préféré se porter aux abonnés absents. La toile sera éclairée par derrière ce qui donnera l'impression que le tableau flotte dans l'espace, la blancheur virginale de la toile rappelant la pâleur de celle que les anciens appelaient Artémis. Ainsi Clarbous joue-t-il avec nos rêves. Impossible selon lui de décrocher la lune. Le constat peut paraître pessimiste mais il ne faut pas oublier l'humour que crée la distance. Ayant récemment exposé à la galerie Espaï MX de Barcelone, Clarbous s'apprête à réitérer dans la capitale catalane, Espaï TPK, jusqu'au 8 janvier, avec une toile d'araignée, façon de montrer que la peinture est aux oubliettes. Une production toujours inventive malgré sa rigueur apparente et la simplicité de ses moyens. BTN Licence III, 3 place de Belgique (quartier gare), 66000 Perpignan. 0468 344512

 

DOMINIQUE NICOLAS 4, BARBIER (NIMES)

En plus de ses expositions régulières, le 4, Barbier se lance dans l'édition. Dominique Nicolas inaugurera la collection avec 60 reproductions de ses œuvres, montrées par ailleurs au lieu habituel d'exposition. Il s'agit d'assemblages d'images et de textes mis en quelque sorte sous tension à la manière d'une triple énigme : l'une concernant le collage, sa technique et sa signification, l'autre se rapportant au texte, la dernière à laquelle le lecteur n'est pas étranger visant à proposer une interprétation d'ensemble. Une parité a du mal à se concevoir sans l'apparition d'un tiers, d'une tierce personne qu en couronne l'unité et lui définit une perspective, un avenir. On notera que cette production, que l'on pourrait apparenter à un surréalisme que le contemporanéité a eu bien du mal d'une part à digérer, d'autre part à réactiver comme référence incontournable (au bénéfice de Dada entre autres), que cette production donc ne laisse rien au hasard. Les possibilités combinatoires sont limitées et la démarche peut se lire comme une critique en creux de notre culte des images et des textes convenus, prévisibles qui les accompagnent. Ici l'imprimé s'émancipe, laisse place au rêve et à la fantaisie. L'inattendu devient la norme et la banalité quotidienne est bannie. Sauf qu'elle sert de matériau de base à sa lecture subjective, là où usuellement c'est la standardisation qui sévit. BTN Jusqu'au 9 janvier, 4, Barvier, 4 rue Maubet, 30000 Nîmes (0688551975)

 

DOMINIQUE GUTHERZ NÏMES

Célébré par le plus grand poète français de ces quarante dernières années (Yves Bonnefoy), soutenu par l'un des éminents représentants de la réflexion philosophique et artistique en France (Christian Delacampagne), collectionné par l'un de nos acteurs de référence (Philippe Noiret), ami des Cartier-Bresson, Dominique Gutherz a voué sa peinture au corps féminin, plus précisément celui de sa compagne. A priori le sujet pourrait paraître académique s'il ne relevait pas d'une volonté forcenée de faire de la répétition du même (dont bon nombre d'artistes se sont proclamés en même temps que lui) le ressort, unique en son genre, de sa production. Ainsi sur chaque toile, avec une détermination obsessionnelle qui force l'intérêt, laisse-t-il émerger le corps de l'autre avec d'infimes variations qui suffisent à meubler une vie. Si le motif est toujours identique, la couleur ne déroge pas à la règle. C'est le rose qui nimbe les toiles de Gutherz d'une tonalité reconnaissable entre mille et qui définissent un style personnel. Ce rose est évidemment celui de la chair qui s'incarne sous nos yeux, mais qui s'incarne en peinture. Là est toute la différence. Le travail de Dominique Gutherz, qui dissocie en quelque sorte la silhouette de la chair qui pourrait l'incarner vise à dénoncer le caractère illusoire de toute peinture, et en même temps l'impossibilité de s'en passer. De même qu'Yves Bonnefoy a recours aux mots pour en révéler le leurre par rapport à l'existence à nos yeux de la présence intuitive et spontanée des choses, la figuration - si controversée naguère - telle que la pratique Gutherz use des moyens traditionnels de la peinture mais pour en signifier le statut de seuil. C'est pourquoi les détails métonymiques d'architecture jouent comme le redoublement des limites du tableau. Les miroirs redoublent le phénomène. Le lieu d'intimité est temporairement celui du peintre mais il lui faut continuellement le reconduire pour espérer l'habiter. Cette exposition sera l'occasion de la signature de l'ouvrage que Christian Delacampagne consacre à l'artiste. BTN Du 10-01-06 au 10-02-06, Gal. Olivier Ginac, 32, rue de l'aspic 30000 Nîmes 0466679815

 

MEDIUM PEINTURE CHATEAU D'O

Le peinture semblant retrouver un tant soit peu de sa vigueur par les temps qui coulent, il était naturel que le Château voué à l'O, s'en préoccupât. Ce sont ainsi trois nymphes qui occuperont la galerie-voyelle de même phonème aux résonances liquides. En fait chacune des trois artistes invitées et qui sont peu ou prou originaires de la région (pour Catherine Fayard et Anne Jalais), ou qui l'ont adoptée (comme Sandrine Bernard), se sont déjà fait connaître pour des prestations remarquées dans des lieux qui comptent : Vasistas (Bernard), AL/MA + Musée de Bédarieux (Fayard) ou Aldébaran, la Vigie, le LAC de Sigean (Jallais). Elles développent toutes trois une recherche qui met en exergue pour l'une le travail de la forme du support (Bernard), l'émergence du signe (Jallais), le chromatisme patiemment disposé à la verticale (Fayard). En fait l'une est totalement abstraite, si tant est que l'on puisse l'être puisque tout tableau faisant partie intégrante de notre espace visuel devient une réalité concrète (Fayard), une seconde nous plonge dans l'ambiguïté d'une présence incertaine qui émerge en surface comme sortie des limbes de la gestualité contrôlée (Jallais), la dernière saturant la surface de motifs imprimés ou d'images avec la générosité des grands déchaînements festifs (Bernard) que l'on pourrait apparenter aux goûts du petit peuple, ainsi réhabilité. On n'est pas si loin de Saytour dans l'intérêt pour le motif imprimé (qui offre ici sa forme au support de bois) et de Reynier dans sa pratique du collage mais Sandrine Bernard cherche à se singulariser en recourant à l'acrylique et à des effets lyriques qui semblent issus de la peinture américaine, laquelle a pratiqué aussi le " shaped canvas ". Trois expériences à partir desquelles se positionner quant au statut de la peinture aujourd'hui. BTN

Jusqu'au 22 janvier, Galerie d'O, Domaine d'O, Rond-point du Château d'O, Montpellier 0467676983