CASANOVATEURS DE TOUTE LA REGION MUNISSEZ VOUS !           

En attendant de voir les œuvres de visu, la proposition d’utiliser Casanova comme « pré-texte » fédérateur à un ensemble de manifestations, pilotée par le Frac, à même d’animer notre Région en période estivale, si elle s’avère globalement attrayante (faut rêver !), ne manquera pas de susciter la polémique (faux rêveur).
Mais après tout qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse, Casanova ou un autre qu’st-ce que cela change au fond : ce ne sera pas la première fois que littérature et arts plastiques feront opportunément bon ménage (et d’ailleurs il faut rendre hommage à Jean-Claude Hauc, brillant écrivain d’origine biterroise, passionné par le libertinage du siècle éclairé, d’avoir réussi à « inoculer »  - ben, quoi ? - ses goûts raffinés et ses lumières à toute une Région et d’avoir ainsi prouvé d’une part que, avec un peu de patience, on peut devenir un jour prophète en son pays, de l’autre que, quand on cherche des idées novatrices, le mieux est encore de demander aux gens compétents et qui vivent sur place : je me demande même si l’on ne devrait pas rebaptiser temporairement la manifestation : « Casanova en « Langued’Hauc ». For ever s’entend. Fin de la parenthèse) ; certes enfin un peu d’inattendu, de piquant, de « casanovateur », ma foi ça nous démarquera par rapport à la capitale et au reste… Un peu de « culturellement incorrect » montrera que, dans la Région, on a de la suite dans les idées même si l’on aurait tort de résumer le très fellinien personnage (Fellini le ridiculise pourtant quelque peu dans son célèbre film) à sa dimension sexuelle qui lui vaut la gloire d’une antonomase (On dit « un casanova »). La présence de l’érotomane (disait Mandiargues) photographe Paul-Armand Gette présenté au Musée PAB d’Alès ou des cent sexes d’artistes, de Jacques Charlier, Galerie 4, Barbier, laisse à supposer qu’il ne s’agira toutefois d’ignorer cette dernière, je parle de la dimension sexuelle si j’ose m’exprimer ainsi. Casanovistes de tous les pays, munissez-vous ! L‘amour bien sûr l’amour mais de part et d‘autres de la ceinture, que diable ! On est dans le midi tout de même !
Des spécialistes viendront d’ailleurs évoquer les différentes facettes de « l’adolescent de Venise » (filmé jadis par Comencini) et vanter la qualité de son écriture enfin redécouverte.Jean-Claude Hauc lui-même proposera des conférences et participera à des tables rondes avec du beau monde autour. Et puis s’il est vrai que Casanova fut aussi grand écrivain qu’on le dit depuis qu’on peut lire son texte sans censure, dans sa langue originelle, sans doute une telle célébration incitera-t-elle des lecteurs non spécialistes à considérer d’un œil neuf ses Mémoires. Ce sera toujours ça de gagné sur les autofictions, révélations croustillantes et autres coucheries qui envahissent les rayons des dernières librairies dignes de ce nom. Et c’est peut-être un écrivain supplémentaire à ajouter sur les listes d’oral des candidats à l’EAF du Bac que l’on pourrait voir émerger, dès cette année, du côté des lycées à l’écoute de l’actualité culturelle (et que gère justement la Région). Son œuvre témoigne des mœurs d’un siècle qui nous est cher ne serait-ce que pour sa Révolution (et qui dit que nous ne nous dirigeons pas vers la prochaine au vu des privilèges royaux dont jouissent les nouveaux maîtres du monde financier ?), de l’évolution de la condition de la femme, laquelle revient sur le tapis, si j’ose dire, aujourd’hui avec une insistance criarde, et peut-être d’une élégance virile qui nous a quelque peu abandonnés au bénéfice d’une certaine vulgarité affichée, reconnue et revendiquée comme telle.
Mais bon… Il s’agit tout de même d’une série d’expositions à caractère artistique… Et sans la liberté de « critiquer » (puisqu’esprit critique il y a en ce siècle novateur) il ne saurait y avoir «d’éloge flatteur », ainsi que l’exprimait un célèbre banquier  de pharaon temporaire dans une célèbre comédie éclairée (Figaro). Et le jeu, l’argent, le sexe, le voyage, la magie ( !), qui semblent avoir joué un grand rôle dans le choix de cet aventurier moderne, ne font qu’exalter en fait ce qu’il y a de plus superficiel dans notre époque contemporaine, et sans doute aussi dans les activités plastiques actuelles… (Jeu, argent, sexe : on se croirait en équipe de France de foot, qualifiée par la magie d’une erreur d’arbitrage! J’aurais été artiste j’aurais sans doute peint un monochrome « bleu », qui n’aurait pas déplu, je le pense, au président de Région, avec écrit dessous, noir sur blanc : Hommage aux bleus, les maîtres du jeu, et un peu aussi à Yves Klein ). Et puis quoi ! Disons tout haut ce que d’aucuns pensent tout bas : Casanova est à notre Région ce que les Escargots du montpelliérain Francis Ponge sont à la témérité des ducs de Bourgogne et sa conception languedocienne de l’amour aux effets de la moutarde dijonnaise (Amora), quand elle monte au nez des chastetés de tout poil. Son aventure avec une belle autochtone contaminée par les imprévus vénériens de l’époque fait sourire quand on sait qu’entre temps « l’incestueuse » Christine Angot a séjourné quelques années du côté de l’Œuf (si les Frac existent dans 50 ans, ou les Régions, qui sait, un coup de chaud, l’été…), et si sa vie de séducteur impénitent ou de grand intrigant peut fasciner, dans ses aspects les plus reluisants du moins, il faut beaucoup beaucoup beaucoup tirer sur les cheveux rasés de Claude Lévêque (le meilleur artiste français actuel, au Crac cet été, avec un troublant « Diamond sea ») pour faire émerger des relations non artificielles entre les préoccupations foncières des artistes contemporains du XXIème siècle, et le citoyen vénitien du XVIII, banni d’ailleurs de sa république (sans jeux de mots). On nous dira, comme il nous a été confié que, avec un peu de vaseline, en l’occurrence, tout passe…
Comment trancher dans ce Pour ou Contre à la Ben, version BTN ? Optimisons : il se passe quelque chose cet été en Languedoc-Roussillon. C’est bien et toujours mieux que rien.
Et pour ce faire, on n’a pas lésiné : un grand nombre de lieux auront été mobilisés, de Mende à la coopérative de Montolieu (Avec un souper littéraire, dès le 26 juin, confectionné par Brigitte de Malau) ou au Château de Jau, du Vallon de Villaret à la forteresse de Salses, du Musée Pab d’Alès à la chapelle des Pénitents bleus de Narbonne, de Nîmes (ESBA, Mur Foster, Esca/PPCM, Musée archéologique/Histoire naturelle) à Montpellier (Boîte noire, Aperto, Iconoscope, Al/ma… Mais où sont les galeries privées ?), ou Lunel (Louis Feuillade), du Pont du Gard (Jardin Théâtre Bestiarium avec Séchas, Munoz, Bazile, Graham, Wall…) aux ports de Lattes (Emmanuel Etienne) ou Aigues-Mortes, du Lac de Sigean à Sérignan où doit se tenir l’expo la plus  éblouissante (« Ecce homo ludens », en six points, comme les faces d’un dé)…,. Mon tout promet de belles découvertes ou redécouvertes, chaque exposition pouvant se donner à voir comme telle, pour sa concordance au thème proposé - ou imposé - enfin pour sa cohérence avec l’ensemble. Munissez-vous toutefois de quelques billets de vingt, l’entrée de certains lieux patrimoniaux s’avérant des plus onéreuses si vous décidez d’y amener vos amis, ainsi que nous l’a signalé un artiste contrit de la bien-nommée « Dégelée » précédente… Ce n’est pas gênant pour ceux qui veulent découvrir le patrimoine, ça peut l’être pour ceux qui ne désirent voir que l’exposition (Attention donc à Aigues-Mortes, Salses, Lattes, Villaret, Sérignan, même si un effort semble avoir été fait par rapport aux précédentes éditions….). Mais il n’est pas question, n’est-ce pas, de regarder à la dépense, surtout avec Casanova…
Reste à parler du programme : on nous annonce de grands artistes. On l’espère bien (Sinon, nous le dirait-on ?). On en retrouve éditions précédentes mais ce n’est pas moi qui m’en plaindrai, il suffit de relire mes articles de l’été 2008, sur Natacha Lesueur et son travail photographique sur la nourriture (Narbonne), sur les moutons suicidaires de Maurin et La Spesa (On retrouvera le couple au Palais des archevêques de Narbonne), sur Delphine Gigoux-Martin et ses rôtissoires « hors la l’oie » (Vallon de Villaret) quand on sait qu’il n’est pas une page de ses Mémoires où l’appétit de vivre du divin Giacomo ne traduise pas son souci constant des plaisirs de la table. Ah « Che barbaro appetito », chantera le Don Giovanni de Mozart et Da Ponte dont J.C. Hauc suggère d’ailleurs qu’ils s’en seraient peut-être inspirés…  Gigoux-Martin a également réalisé un film sur un harder drogué, partant épuisé, comme Casanova vers la fin de son existence. Sur Stéphen Marsden aussi qui travaille le volume à partir de préservatifs : il ne serait donc guère étonnant qu’il illustrât le thème du désir sexuel (Château de Jau) comme d’autres d’ailleurs (Pasquier Grall à Boîte Noire ; Favre Petroff à Aigues-Mortes et zoo de Lunaret, Jean Luc Brisson, avec six femmes,  et un vent de liberté dans les musées nîmois…).
Des grands artistes annoncés, à part C. Lévêque dont le parcours s’articule au thème par l’origine vénitienne de Casanova, au Crac, en 9 motifs (il a représenté la France à la dernière biennale), on remarque surtout  Jacques Monory (Salses), assimilé à la figuration narrative et spécialiste des évasions, à l’instar du transfuge de la prison des Plombs (thème aussi traité par Grout et Mazeas à la chapelle des Jésuites de Nîmes à partir d’une performance filmée), Marie-Ange Guilleminot, très portée sur les vêtements féminins (Alès),  tout comme Simone Decker (Carré Ste Anne) illustrant par là même le thème du voyage. Tom Friedman sera, de son côté, l’invité du Frac avec son « Green Demon » symbolisant la puissance vitale… Casanova étant vite alité malgré sa volonté de puissance.
Quant à  Vladimir Skoda, on sera très curieux de voir les réalisations à base de miroirs sphériques et concaves chez Al/Ma (Montpellier), sans doute pour réfléchir l’ego de l’autobiographe. Au fait, vous saviez que le frère de Casanova était peintre ? Non. Alors rendez-vous à Nîmes devant le mur Foster (Victor Burgin).
Le Musée régional de Sérignan se taille la part du lion puisqu’il aligne une collection de noms des plus illustres, de Aubry et Ben à  Van Caeckenberg et Warhol en passant par Boetti, Brecht, Broodhaers, Burden, Dietman, Duchamp, Filliou, Hains, Hubaut, Laurette, Man Ray, Mayaux, Orozco, Peinado,  Ramette, Rugirello, Séchas, Taroop et Gabel, Topor pour ne citer que les plus connus, les illustres disparus comme les plus en vue. Plus celui, ô combien précieux du nîmois Yves Reynier (dont les collages s’inscrivent parfaitement dans le thème) et du néo-sétois Pierre Tilman dont la poésie ludique et concrète fait toujours son petit effet. Plus quelques surprises « gardoise » pour étoffer l’ensemble. A part le Crac, le Musée de Sérignan est le grand gagnant de cette manifestation en tant qu’il prouve sa capacité à rivaliser avec les grandes expositions prestigieuses organisées par les divers musées français voués à l’art contemporain, mais aussi sa prépondérance évidente sur la Région dorénavant. Le grand public pourra s’y instruire, les spécialistes un peu moins car il y a fort à parier que les choix effectués ne réservent pas beaucoup de franches surprises, l’intérêt étant plutôt le regroupement thématique effectué (Masque, Hasard, Vertige, Défi, Humour, Fugacité) et dans la conformité au thème. Ceci dit une énumération de noms ne fait pas forcément une bonne exposition. Ce musée set jeune, prospectif, judicieux dans ses choix : on l’aime autonome et il est toujours préférable que les artistes y apportent leur contribution que l’inverse. Et je préfère, comme récemment à Bilbao lors de l’expo Kapoor/Rauschenberg, deux artistes à découvrir de manière approfondie, dont l’un investit à sa façon l’espace imparti, que beaucoup et n’importe quoi surtout s’il s’agit de chefs d’œuvre. Tout ce qui brille n’est pas d’or. Mais bon Casanova, du moins en amour, semblait priser la seconde solution.
Pour les autres, ceux qui exposent dans des lieux moins prestigieux, encore faudra-t-il que leur lecture de l’être immortel (« for ever »), au cas où ils auraient adapté leur travail à cette thématique ponctuelle, ne les desserve pas, qu’on ne les juge pas seulement à travers le seul critère de leur proximité à la figure du thème choisi et qu’ils n’aient point été, en quelque sorte, en deçà d’un sujet qu’ils auraient traité, si l’on nous passe le mot, par-dessus la jambe. Les expériences antérieures (Chauffe Marcel ou La dégelée Rabelais) ont bien montré qu’en règle générale ce sont les obscurs, les néophytes, les inattendus et donc les régionaux qui en règle générale tirent le mieux leur épingle du jeu puisque la manifestation est l’occasion pour eux de se mesurer aux plus grands. Et qu’ils ont en conséquence quelque chose à prouver. Les régionaux justement semblent en nombre limité, comme a pu l’être l’influence du passage de Casanova dans cette Région. On note toutefois la présence de Piet Moget, grand abstrait rigoureux et collectionneur émérite, mais qu’il vaut mieux aller voir pour ses tableaux que pour le rapport qu’il entretient réellement avec Casanova, même si le communiqué précise, à propos des trois artistes présentés au LAC (Vincent Olivet et Alicia Paz): « une étroite collaboration en hommage à la figure de Casanova, aventurier et séducteur qui plaçait en l’autre et en la rencontre l’intérêt de la vie ». Vasistas se démarque avec un « programme libre » dont un peintre gourmand comme David Wolle (Effectivement Casanova est un homme libre, et gourmand…). Bref si nul n’est dupe, comme il nous été rapporté, les lieux semblent avoir voulu jouer le jeu, ce qui n’est guère étonnant pour un tel joueur (il aurait inventé la loterie !), l’opportunité étant exceptionnelle de se montrer comme espace d’exposition et de se voir reconnu par la Région. Pour les régionaux, c’est dommage car on finit par se demander s’il est des artistes en Languedoc-Roussillon (il y en avait beaucoup avant la Régionalisation !), et si tel est le cas pourquoi ils sont si peu sollicités, ou si on a honte de les faire découvrir aux touristes de la culture. Gauthier, Fournel ou Viallat eussent pu s’inscrire dans le thème : A Nîmes, Pannetier expose d’ailleurs malicieusement le second du 1er au 6 août, place de la Calade…
Sans parler des plus jeunes. A propos de culture, petit clin d’œil, il fallait un adversaire à sa taille (1m 90, me suis-je laissé souffler), si l’on peut dire, à ce brillant représentant de l’écriture du Moi : nous en connaissons tous un : Jean-Jacques Rousseau (le vrai) dont les Confessions n’expriment que trop l’hostilité à la surdouée de l’époque. Bonne idée donc que d’avoir invité son homonyme, le cinéaste belge qui avance masqué, et dont on pourra découvrir le film à l’ESBA de Montpellier. Côté groupie, au Château de Jau, Frédérique Loutz présentera des dessins voués à la figure du grand séducteur.
Que dire pour conclure : qu’il faut attendre de voir pour juger et qu’il faut en l’occurrence laisser ses préjugés sur le seuil. Loin de nous la pensée de fâcher qui que ce soit de susceptible en la Région. Et d’ailleurs il en est à qui la susceptibilité va si bien, et à qui elle porte chance… La polémique fait jaser et du coup attire l’attention, elle vaut toutes les publicités racoleuses.
Au demeurant nos quelques petites remarques auraient pu être  les mêmes sur n’importe quel thème fédérateur qu’il s’agisse de la mer bleue (j’y tiens) toute proche, de la révolte des vignerons, ou du bonjour M.Courbet que l’on pourrait prévoir dans les prochaines éditions (En attendant Angot, comme dirait Beckett -, ou pourquoi pas notre Loulou Nicollin national, notre plus grande gloire régionale et qui méritera quelque jour un tel hommage  estival - d’autant qu’il apprécie les Baigneuses du Musée Fabre et que le thème des ordures en art est très porteur : Arman…). En tout état de cause, on nous propose de retrouver l’esprit de jeu de l’enfance, l’appétit de vivre et de jouir de la vie et ma foi, en ces temps de Grèce folle et d’avions à la queue bloquée sur les aéroports, quelles jouissances estivales en perspective ! Faut rêver, même si Casanova semblait plus pragmatique que rêveur !
Et puis si tout le monde est content (lieux, artistes, organisateurs, trésoriers, public, inspirateur, casanovistes bien munis ou pas), moi ce que j’en dis…
Enfin, à titre personnel, comme je me suis fait plaisir à écrire ce que je pense, je ne puis que dire merci… En espérant le redire au moins trente fois durant ces réjouissances casanoviennes. A dans deux mois, peut-être, pour les comptes-rendus. BTN

GERARD GASIOROWSKI A CARRE D’ART

Il est toujours émouvant de voir, un quart de siècle après sa disparition, un artiste, notamment français, entrer dans le Panthéon fermé des reconnaissances posthumes. Et ce n’est pas le moindre intérêt de cette exposition que de donner un aperçu de la production de ce peintre mal compris et attachant qu’était Gérard Gasiorowski, malgré l’appui du grand critique que fut Lamarche-Vadel (qui s’inspire d’ailleurs de lui dans son roman primé). Cela laisse de l’espoir aux familles de ceux qui sont tombés rapidement dans le purgatoire de l’oubli souvent injustifié. En l’occurrence le choix qui a été fait de ne pas privilégier l’ordre chronologique a le mérite de considérer l’œuvre comme un tout dans lequel effectuer des rapprochements, des oppositions de surface, de créer des tensions entre divers moments en apparence contradictoires de ce qu’il faut bien appeler une quête. Gérard Gasiorowski travaillait en effet à la fois contre la peinture (disons une certaine peinture), qu’il qualifiait de croûtes (il en réalisait lui-même, épuisant en outre le motif floral), mais en même temps ne pouvait se défaire de son attachement à son Histoire : de Lascaux à Giotto, Manet ou Cézanne. Ainsi peut-on voir dans la même salle des toiles très proches de l’hyperréalisme mais sans le côté clinquant, coloré et moderniste, et en même temps un quasi-monochrome style fond obscurci d’un tableau de Rembrand. Ou des objets de guerre englués dans la peinture noire jouxter des hommages aux grands jalons de l’Histoire de l’art. Les salles consacrés aux chapeaux, à partir desquels on recommencé à s’intéresser à son œuvre, dans les années 70, ou aux Refusés de l’Académie qu’il  avait ingénieusement créée, témoignent de la même ambiguïté qui peut tout aussi bien se révéler ambivalence : fascination/Répulsion. C’est d’ailleurs en ce sens que l’œuvre de Gasiorowski nous interpelle encore aujourd’hui. Les artistes n’en finissent pas de régler leurs compte avec la Peinture, ainsi que le prouve le nombre incroyable de références et de citations que l’on trouve dans leurs œuvres depuis maintenant plusieurs décennies. Au demeurant, pour sa fameuse Académie-pré-texte, Gasiorowski n’hésitait pas à convoquer ses contemporains d’alors, dont certains depuis ont eu le bonheur d’accéder à une reconnaissance définitive. Il y a chez Gasiorowski une volonté primitive d’aller œuvrer du côté des activités humaines les plus ancestrales : D’où cette divinité Kiga, peinte au jus d’excréments car ça fait belle lurette que les psychanalystes ont découvert tant dans la production picturale que dans le fétichisme de l’objet pictural des relations étroites avec nos pulsions les plus primaires et notamment liées au stade que l’on dit anal (désolé de vous l’apprendre, ce qui d’ailleurs n’a aucune importance). L’un des clous de cette exposition, réservé pour la dernière salle, s’avère être justement la confection de tourtes, à base de pailles et d’excréments. Les semi-habiles diront que la peinture c’est a priori de la m… Mais les habiles comprendront que ce n’est pas uniquement cela et qu’une fois cette affirmation admise, on peut effectivement faire table rase de ses préjugés et commencer à œuvrer en toute connaissance de cause. Dans la sublimation et le sacré. Détruire (d’où le thème de la guerre) pour mieux construire (l’Académie par ex) : cela pourrait être la devise, selon nous, de cet artiste qui n’hésitait pas à se pencher du côté des plus humbles, ceux qui sont les plus proches de la terre nourricière, et notamment des formes et des couleurs. Les séries de meules dorées sont tout à fait pertinentes à cet effet. Et ces disques ou cartes postales qu’il faut bien sacrifier dans un premier temps avant de la recouvrir de peinture ? Dans la droite ligne de cet intérêt quasi ethnologique pour le primitif réinventé, cette immense fresque intitulée Fertilité, ponctuée par une évocation phallique. Et en même temps quelle impression de malaise à penser que toute une vie de recherches incessantes, de tâtonnements et de souffrance, peut se résumer en quelques salles… Quelle leçon d’humilité ! Emouvante série légendée de dessins de l’artiste à l’hôpital enfin. BTN
Jusqu’au 19 septembre, Carré d’art, Place de la Maison carrée, 30000 Nîmes 0466763574.

J’aurais aussi proposé un triptyque avec écran géant où auraient été diffusées en boucle, à gauche un passage du film sur l’adolescent de Venise, à droite, la scène fellinienne où Casanova vieilli, à Dux et lisant L’Arioste, est humilié par les invités de son hôte. Au centre, peut-être la partie de cartes de Pagnol, si je n’ai pas trouvé mieux. Et devant le triptyque une bitte d’amarrage avec un petit bateau pour suggérer la vie comme voyage, Dans le même dispositif un miroir sur pied, une perruque poudrée suspendue, avec une page des Mémoires, celle où il est question de la belle montpelliéraine par ex. Avec inclusion de l’image du photographe style Figarella. Mais je ne suis point un artiste. Heureusement pour les arts. Encore moins prophète… Encore moins en mon pays. Heureusement pour le pays.

Ceci dit, n’exagérons pas le nombre des entrées comptabilisées. Chacun sait que ce sont souvent les mêmes qui font le tour des divers lieux et qui sont donc comptés dix fois au minimum. Certains ne s’intéressent qu’à l’architecture, d’autres rentrent et ressortent aussitôt etc. Comme pour les manifs syndicales, entre les chiffres des organisateurs  et ceux de la préfecture sans doute faut-il avancer un juste milieu et relativiser… Mais c’est peut être tout l’art de Casanova que d’avoir su embellir la réalité…