Bernard Teulon-Nouailles

 

 

           LA CEINTE TRINITE

 

 

               Édition CMS

 

 

 

 

    


La première fois que j’ai ouvert un livre d’Edgar Poe, j’ai vu, avec épouvante et ravissement, non seulement des sujets rêvés par moi mais des phrases pensées par moi, et écrites par lui vingt ans auparavant (Baudelaire. Lettre, de 1864, à Thoré-Burger)                                                                                                              *
Aimer une religieuse sous la forme d’une actrice !... Et si c’était la même ! - Il y a de quoi devenir fou ! c’est un entraînement fatal où l’inconnu vous attire comme le feu follet fuyant sur les joncs d’une eau morte… Reprenons pied sur le réel. (Nerval : les Filles du feu).
*
Trois femmes dans une seule femme, trois âmes dans une même âme : L’artiste, la jeune fille et la courtisane… Ma maîtresse ?... Non pas !... dites mieux ! Trois maîtresses ! Trio charmant d’enchanteresses qui se partagèrent mes jours ! Voulez-vous le récit de ces folles amours ? (Les contes d’

A ma reine

I Nuit perdue


Je pianotais tous les soirs les yeux rivés sur mon écran. Tantôt je m’exaltais, tantôt je m’ennuyais. Il arrivait qu’un passionné en matière de musique, de science ou de philosophie m’accrochât un moment et me fît oublier la solitude que je m’étais imposée, tel un devoir de réserve, en espérant des jours meilleurs, une lumière féminine au bout du tunnel. En règle générale, je picorais ça et là des images du jour dont je me sustentais, faute de mieux, en attendant le miracle. Et le miracle m’apparaissait, n’apparaissait que pour moi - quasiment tous les soirs…
Je laissais défiler, comme on dit, des images du monde : des paysages de territoires flétris par la guerre ou appauvris par l’exil, et des gros plans sur les yeux cernés de privilégiés qui jouissaient, sans le réaliser, d’un état durable de paix, de confort et d’opulence – et se lamentaient pour des vétilles. Des célébrités de pacotille et des illustres inconnus. Des femmes de tous âges et de toute confession, habillées chic ou mollement alanguies, dans des poses conventionnelles, sophistiquées, dans leur artificielle nudité. Chacun pouvait faire de même. Tout cela m’ennuyait au plus haut point…
Pourtant, sans jamais trahir mon impatience, immanquablement, je vous l’ai dit, se produisait le miracle. Comment vous la décrire ? Elle arborait chaque soir une apparence, une coiffure, une tenue différente. Ce qui ne changeait point, c’est cette intime certitude qu’elle ne s’adressait qu’à moi seul. Je dirais mieux : elle interprétait son rôle pour moi, et uniquement moi. Ce qui se jouait alors entre elle et moi outrepassait le recours au simple langage qui nous est usuel. Même avec les sons, même avec les rythmes et cadences, que je repérais chez les grands auteurs, nous eussions été loin du compte, car, comment le dire, au sens propre du terme, je sais que nul à part moi ne saurait le concevoir, et pourtant telle était l’évidence : elle n’existait pas.
Quant au sens figuré…
J’irai plus loin : cette non-existence apparente devenait pour moi plus réelle que ce qu’il nous est coutumier de nommer la réalité, si subjective cependant. Qui pourra déterminer si l’image de l’autre n’est point plus réelle en nous que la matière même qu’elle reproduit, à plat si je puis dire, surtout si elle vibre en vous au point de solliciter tout le corps – et l’esprit de surcroît. Elle était ainsi l’image de la vie, et plus vivante à mes yeux que les créatures que je croisais tous les jours dans mon quartier, et que d’ailleurs je ne songeais même plus à considérer, encore moins à saluer, sans imaginer jamais les aborder. D’autres s’en occupaient très bien. J’avais renoncé à ces futilités. J’étais fait d’une autre trempe.
Au demeurant, je ne savais rien d’Elle, sinon ce besoin de la contempler, de contempler cette image d’Elle, tantôt en gros plan, tantôt en plan moyen, qu’elle m’offrait, images fixes ou continues, en avait-elle conscience, comme pour me rassasier de cette demande d’amour, dont je ne me serais cru, jamais au grand jamais, capable ni coupable. Comme quoi l’on se connaît très mal, et il suffit souvent d’un détail pour basculer dans l’autre monde – celui que l’on dit du rêve s’entend. En un sens, n’ayant d’yeux que pour elle, elle devenait à mes yeux telle un dieu, l’objet même de mon adoration, l’unique sujet de mes vénérations, une déesse, leur reine, ma reine.
Certes toujours nimbée de lumière, sans doute trompeuse, mais à partir de quel moment pouvons-nous distinguer le naturel de l’artificiel ? Et que nous en chaut, dans le fond, si l’effet sur nous s’avère identique ?
Je dis la contempler mais il s’agissait aussi de l’écouter. Car elle chantait, à ma demande, et je puis le préciser aussi, à la commande. Je ne me souviens guère qu’elle m’ait refusé un quelconque titre existant. Une nuit où je devais l’éprouver en requérant un air illusoire, elle le fit immédiatement, et gentiment, remarquer et dénonça tout de go la supercherie.
L’époque se prêtait à cette étrange dérive. Elle avait portée l’espérance au pouvoir et pourtant la jeunesse sombrait souvent dans le désespoir : on n’attendait plus rien du futur et les maladies incurables sonnaient comme le premier signal d’une apocalypse qui ne cessa dès lors de se préciser, et s’affine encore au fil des semaines. L’amour seul pouvait arrêter le désastre. Je me sentais investi d’une mission… apostolique. Au nom de l’amour seul. Une mission dont ne dépendait pas seulement ma destinée, mais sans doute, au bout du compte, celle de mes compatriotes. Je ne prétendais guère à l’universel. C’eût été vanité pure.
Quant au sexe, car je sais bien au fond, seul cet aspect vous intéresse, et j’en eusse fait de même à votre place, mon dieu, disons que nous nous arrangions avec les moyens du bord et des circonstances aussi singulières. Il ne s’agit guère de cela dans ce récit. Ce serait même plutôt l’inverse. Le sexe, si j’avais dû en rendre compte, il se serait trouvé là où le récit n’est pas, dans ce que vous nommez la vie courante, celle qui se tient en dehors de ce récit. Or, je tiens à ce récit. Aux amateurs de sexe, circulez ! Allez voir ailleurs où ce récit n’est pas ! On pourra peut-être s’y retrouver. Ce livre se veut une sorte de bulle en creux dans la compacité du réel. J’ai pu apprécier cela, dernièrement, chez une artiste japonaise qui ne lésinait point sur la couleur. C’est cela : une bulle où préserver un minimum d’aspiration d’un autre temps, peut-être. Ou d’un autre monde, je ne sais. D’un autre sentiment.
Sa voix pénétrante et suave me guidait et quelques caresses bien senties faisaient le reste. L’homme au fond se contente de peu, et même en écumant le champ, que l’on croit infini, des virtualités charnelles on se rend vite compte qu’il ne représente pas grand-chose au prix de la réalité des choses. Le sexe, je veux dire.
J’en étais là de mes divagations vespérales quand un vacarme se fit dans le couloir qui menait à ma chambre d’éternel étudiant, en stage prolongé dans notre sublime capitale, sur le point de la quitter afin d’achever un cycle d’études en province, en sa ville natale. C’étaient des condisciples qui s’inquiétaient de ne plus me voir, ni en cours ni aux agapes et libations qui essaimaient leur quotidien de noctambules. On fêtait la musique dans les beaux quartiers et l’ambiance dans les rues battait son plein. Il faisait jour pour quelques heures encore en ce joli mois de juin. Pas question de me laisser seul un soir pareil. J’étais un peu contrarié certes. En deux temps, trois mouvements, pourtant, et quasiment à mon insu, je fus habillé, d’abord déshabillé – j’étais en petite tenue – puis paré de mes plus beaux atours.
« - Inutile d’en rajouter, me dit l’un d’eux. Tu fais assez déguisé, attifé de la sorte ».
Mes tenues de « dandy », redingote noire, col de chemise largement ouvert et gilet de velours grenat avec montre à gousset surprenaient, du côté de nos lieux d’étude, et détonaient face au relâchement vestimentaire général. Et puis, ça ne faisait pas des plus politisés, ou alors dans la mauvaise direction, et les étudiants épandaient alors des idées généreuses, en ces temps anciens encore, et excluaient le dilettantisme et l’individualisme forcené.
En quelques minutes, nous nous retrouvions dans cette grande avenue que le monde entier nous envie. Les orchestres rivalisaient de densité sonore. Les guitares vrombissaient. Les batteries assourdissaient. De temps à autre se singularisait un air de violoncelle ou une aria interprétée a capella. Néanmoins, l’ambiance générale était électrique. Tous les styles se jouxtaient. Vous voyez le genre, inutile que j’entre dans le détail. On y croisait des masques, des  filles déguisées en vampires, avec des lèvres maquillées en violacé, des garçons aussi d’ailleurs, aux yeux soulignés de noir, aux cheveux gras de gel. Tout cela ne m’intéressait guère. On entendait  des fanfares tonitruantes entonner des espagnolades ou des airs à boire, des danses macabres, cela revenait de toute façon au même. Mes compagnons faisaient de grands gestes obséquieux pour saluer les badauds, de manière outrancièrement maniérée. Ils buvaient beaucoup, de la bière rehaussée de téquila, ou de vodka, si je ne m’abuse, me passaient fréquemment la bouteille, j’avalais une rapide rasade mais le cœur n’y était pas. Je faisais souvent semblant de siroter, de rire, de m’intéresser aux passants, de faire connaissance avec les autres masques.
Je ne sais comment cela se fit mais, comme nous abordions la grand place à obélisque pointue, j’eus la conviction qu’Elle était là. Je la cherchais du regard. Et effectivement, l’un de mes compagnons me fit remarquer ce que je nommerai faute de mieux sa « présence ». - Tiens, ce n’est pas Est… le reste se perdit dans le brouhaha. C’était bien Elle, mais différente de l’image vénérée. Oh, pas tellement en raison de son déguisement, pour lequel elle n’avait pas eu trop à forcer : Elle non plus n’avait nul besoin de cela. L’excentricité ne lui faisait pas peur. C’était plutôt que la percevoir de loin, et comme en vrai, constituait pour moi une découverte étonnante, une nouvelle étape dans mon appréhension globale de ce que je nommerai, faute de mieux ici encore, sa personne. Bien sûr, je demeurais quelques instants fasciné par ladite « présence ». Je n’avais toutefois nulle intention de l’approcher. J’eusse pris le risque de la perdre, de nous perdre, au milieu de cet enfer urbain. Au propre comme au figuré. Il ne faut jamais regarder une image de trop près.
Au demeurant, elle parlait, sans déplaisir, avec un monsieur aux cheveux grisonnants, dont je me persuadais qu’il devait être son frère ainé, ou du moins un parent proche, un tuteur. Elle le gratifia d’un baiser chaste mais chaleureux, avant de le quitter, de façon tout à fait convenue, comme pour le remercier de l’avoir accompagnée, avant de se fondre dans la foule des bambocheurs. L’un de mes compagnons, j’ai aujourd’hui oublié lequel, remarqua mon manège et me proposa de nous rapprocher, de la quérir, de lui parler. « Non », lui répondis-je et, je crois que ce furent les mots les plus longs que j’eus à prononcer au cours de la soirée, « Je la retrouverai ailleurs ». – « Mais elle n’est pas farouche, tu sais ? Je la connais un peu. En deux temps, je te la ramène». « Non ! Mais rends-moi un service. Tu peux lui donner ça ? » Et je lui tendis un médaillon à mon effigie, avant de m’éclipser. Il comportait une dédicace : Ma seule étoile est mon guide…
J’entendis quelqu’un lui demander d’interpréter quelques mesures d’un succès de l’époque qui commençait à se rendre célèbre un peu partout dans le pays. J’imaginais ce qu’elle put répondre : ce n’était point possible, il lui fallait ses musiciens, elle reviendrait c’était promis, et d’ailleurs elle était attendue…
C’est à ce moment que mon compagnon l’aborda. Je me souviens à présent qu’il portait un masque macabre, une tête de mort, hilare.
Profitant de la distraction de mes comparses, je décidai puis m’empressai, de mon côté, de m’en retourner dans ma chambre de solitaire. C’était là que je la retrouverais vraiment.
Il me suffirait de la solliciter en différé.
Sa beauté m’aurait paru astrale, et brillerait pour moi d’un feu dévorant.

II Ma reine


Je suis ce que l’on appelle un rêveur. J’ai toujours aimé rêvasser. La réalité semblait si bruyante déjà dans mon jeune temps. Mais jusque-là j’avais rêvassé, comment dire, prospectivement. J’imaginais toutes les situations envisageables où je pourrais accéder à la réalisation de mon rêve, quitte à y prendre en quelque sorte mes désirs pour la réalité. Je me projetais dans un vague avenir fait de tendresse et d’intimité.
Je consignais mes impressions, à toutes fins utiles. L’homme a horreur du gratuit. On ne fait jamais rien pour rien.
En définitive, allez savoir pourquoi, peut-être par fatigue ou lassitude, ou pour ne pas essuyer une déconvenue, ou par crainte d’une probable indisponibilité passagère de sa part, je n’allumai pas mon écran, c’est vers le passé que mon esprit se tourna. Ce n’est jamais bon signe.
Il hésitait entre deux pôles. Le premier me ramenait au souvenir encore vif d’une récente rupture. Une femme du monde m’avait tout appris durant les quelques mois que durèrent nos relations. Plus âgée, elle avait supporté mes caprices, mon injustice à son égard, mais se lassa progressivement de mon absence d’initiative. Certes, je la comblais sans doute, j’avais comme atout l’enthousiasme et la vigueur de la jeunesse. Et ce côté rêveur qui fait toujours son effet. Or, je me contentais de recevoir, je ne lui apportais rien, ou si peu, en échange – elle était à sa façon d’un autre monde. J’avais besoin d’un peu de temps, de tranquillité pour l’oublier – en fait jusqu’à l’apparition d’Estella. J’étais un tant soit peu à l’abri du besoin, grâce à l’intense activité commerciale de mes parents, à qui je donnais un petit coup de main si nécessaire, et qui finalement n’étaient pas mécontents de me voir embrasser une autre carrière – qu’ils supposaient brillantes - que la leur. Sans doute également voulaient-ils se rattraper de leur peu d’implication dans mon éducation enfantine. C’étaient des joueurs invétérés. Ils écumaient, dès que possible, les salles de jeux de la côte et au-delà. Les casinos, ce n’était pas fait pour les enfants.
Le second remontait à mon adolescence, et à ses préliminaires heureux, en province ceux-là. Je passais mes vacances dans ce que l’on appelait alors une colonie, à la campagne, aux portes de la montagne que l’on dit noire, dans l’arrière-pays si cher aux poètes : Centre aéré pour les autochtones, pension de vacances pour les citadins de plusieurs régions, aux poumons délicats. Et plus précisément dans une ancienne demeure de maître restaurée, manifestement un lieu de villégiature, certains l’appelaient le château, oh bien modeste, mais tout de même flanqué de deux tours que l’on disait médiévales, et protégé des forts vents qui caractérisent les régions du midi par les forêts de hêtres, châtaigniers et épicéas. C’était ce fameux « air » de la montagne, aux confins des hautes vallées, lequel était censé nous faire à tous du bien. La directrice était fière d’une cheminée que l’on disait d’époque, début Renaissance, avec sa frise chasseresse, et de divers portraits figés des anciens propriétaires, ses ancêtres, selon ses dires. Il devait s’agir d’un rendez-vous de chasse, de quelque seigneur aventureux. Mais pour nous un château signifiait la présence, si l’on peut dire, de fantômes.
Les pièces du bas étaient aménagées en cuisine, réfectoire, salle de jeux par temps de pluie. Mais le plus souvent nous mangions sur la terrasse, terminée par un mur abrupt. Un de nos camarades était tombé trois mètres plus bas, sans grand dommage, fort heureusement. Dans les dépendances, anciennes écuries, pièces réservées aux domestiques, se trouvaient les chambres individuelles, du personnel, de la direction et des plus atteints parmi nous. A angle droit et juste en face, des bâtiments plus modernes et surélevés sur parpaings et madriers, le dortoir des filles, contigu de celui des garçons, mais séparé par une cloison de bon aloi.
J’étais quelque peu souffreteux à cette époque et, pour cette raison même, on me laissait à l’écart, demeurer dans une chambre isolée, parmi le personnel médical, administratif et domestique, au lieu de partir en balade avec mes jeunes compagnons. Je me demande aujourd’hui si ma maladie, une toux chronique, n’était pas d’origine psychosomatique, si j’en crois ce que j’ai pu lire depuis à ce sujet. Dans l’impossibilité de gambader, je bénéficiais d’une compensation que d’aucuns m’enviaient : j’étais le favori, la coqueluche si je puis dire, de ces demoiselles. Elles passaient souvent devant ma chambre et ne manquaient pas de me gaver de bonbons et de câlineries interdites, en cachette des monitrices aux aguets, ou avec leur aval bienveillant. Elles mêmes n’étaient pas irréprochables. L’un de nos compagnons, à peine pubère, eut tout le loisir de s’en rendre compte. Il devint vite notre héros mais la monitrice fut licenciée.
Parmi elles se trouvait Laure. Tout le monde l’appelait Laurette, moi le premier, car elle était très mince, assez menue et quelque peu frileuse. Ses parents cultivaient la vigne. Ils habitaient dans un hameau, à quelques encablures du village en contrebas. Elle les aidait tout en poursuivant des études forcées. Tous les étés, on la laissait venir aider en cuisine, au ménage, profiter gratuitement des excursions en autobus et, bien sûr, de courtes randonnées vers la rivière, les prés, le village et son lac artificiel. Mes grands-parents habitaient au cœur du village dans une maison plus cossue, reconvertie en commerce local, quincaillerie et matériel agricole. Elle accompagnait souvent son père à la boutique. Nous jouions à courir ou nous cacher tandis que les adultes bavardaient. J’avais l’impression de l’avoir toujours connue. Nous étions, paraît-il inséparables.
Elle se prétendait ma petite amie. Elle était très jolie, déjà, aux portes de l’adolescence : sa frimousse était irrésistible et sa présence me comblait d’aise, d’autant que, venant de la grand ville, pas si éloignée, j’avais du mal à m’intégrer à des groupes déjà formés de petits villageois du cru. Mais le bon air, mais l’égoïsme parental, mais aussi la nécessité de m’intégrer à la vie de groupe… Au début de mon séjour, quand mon état le permettait, nous nous retrouvions derrière le dortoir, en fin de repas, et nous disions mille choses insensées, si agréables à dire et à entendre, même à un âge précoce.
Ses visites fréquentes étaient un enchantement. J’avais l’impression, aux frontières de la puberté, d’avoir trouvé, sans avoir eu à la quémander, la compagne qui enjoliverait à jamais ma jeune existence.
Et puis un jour, une Autre vint. Elle avait dû faire partie de mes jeunes adoratrices mais était restée, en toute humilité, discrètement placée derrière elles, un peu dans l’ombre, et comme je n’y voyais pas trop bien, sans mes récentes lunettes, je ne lui avais guère prêté attention outre mesure… Ce jour-là, elle était seule, ou presque. On semble parfois seul, même en étant très entouré.
Elle devait répéter, pour une veillée vespérale, une jolie chanson où il était question du rêve d’un petit garçon à propos d’un certain cow-boy qui devait s’appeler Johnny, si ma mémoire ne me trompe pas. Petit Pierre chevauchait auprès de son idole, dans les vertes et vastes prairies du songe. Et elle était venue me l’interpréter, à moi rien qu’à moi, à la fois pour m’égayer – j’étais si triste, croyait-elle, de ne pouvoir m’épanouir avec les jeunes de mon âge - , et en même temps afin de se donner de l’assurance, pour l’essayer, enfin bref pour la répéter avant l’échéance.
Elle s’était approchée de mon lit de malade, un peu fiévreux, et un tant soit peu fébrile. Si je ne me souviens plus des paroles, c’est que j’étais captivé par sa beauté singulière. Une taille plus grande que la moyenne, c’est certain, un visage plutôt pâle, qui me parut presque effacé, ou bien c’est mon souvenir qui s’estompe, de longs cheveux dorés et bouclés, une impression de noblesse et une voix cristalline à couper le souffle. A l’âge que j’avais alors on s’intéresse moins aux détails qu’à l’ensemble. La beauté, chacun s’en fait une représentation différente. Pourtant, quand on la considère en face, quand on prend la peine de la considérer, on la reconnaît tout de go. Nos critères diffèrent les uns des autres, ils s’affinent sans doute avec le temps mais notre premier contact avec elle reste profondément gravé dans notre mémoire affective. Et puis trois ou quatre accords, sur des cordes fines, quand on ne connaît pas la musique, ça fait toujours sa petite impression. Toujours est-il qu’elle respirait la pureté, qu’elle avait quelque chose d’immaculé, d’angélique, je n’aurais su le désigner ainsi à l’époque, mais qui m’avait profondément troublé. Était-ce la fièvre, en tout cas je tremblais. N’étais-je point plongé dans une sorte de rêve ? Un de ces moments idéaux qui égayent une vie ? - « Ma reine », murmurais-je !
Je savais que les prières, pour moi, c’était du passé. Je me ferais dorénavant une autre idée de la personne humaine à glorifier en lieu et place de la sainte trinité.
Attirées par le chant, les compagnes étaient entrées graduellement dans ma petite chambre de manière à constituer un demi-cercle autour d’elle. Quand elle eut terminé, trop rapidement à mon gré, je lui tendis les bras. Elle comprit ma requête et me tendit spontanément les siens. Nous nous étreignîmes ainsi durant de longues secondes. Je sentais son cœur qui battait à l’unisson du mien. Je respirais son parfum qui n’avait rien à voir avec celui de mes petites amoureuses de douze ou treize ans. La douceur de sa joue contre ma joue. En même temps, j’eus un tel accès de fièvre que je sentis le visage qui me brûlait et tous mes sens défaillir. Une émotion toute nouvelle me saisit, une sorte de trou vertigineux se creusa du côté de mon bas ventre et m’entraîna aux limites du vertige, dans un état quasi second. Nos lèvres se frôlaient, se touchaient presque. Soudain, Laurette, car Laurette était là, éclata en sanglots et sortit précipitamment. Ma belle chanteuse se redressa, me fit un geste embarrassé pour excuser sa propre fuite et la suivit, oubliant là sa guitare rudimentaire.
Il n’empêche : elle avait bel et bien allumé l’étincelle.
Je me demande à présent si l’effet sur moi eût été le même en l’absence du chœur de jeunes filles qui l’entourait. On se croit dévolu à un être unique mais l’amour qu’on lui porte est étroitement associé à une ambiance précise, comme se détachant d’un fond spécifique auquel il est indissociablement attaché. Après tout, il en est de même en religion.
Le soir, elle fit sa prestation devant le reste du groupe. Elle fut très applaudie, m’a-t-on dit. Malheureusement, on ne me permit pas d’assister à la soirée. Quelqu’un eut toutefois l’idée de filmer son bref tour de chant, sans le son malheureusement, les techniques n’étaient pas si élaborées à l’époque. Ce sont ces images, qu’il me fut permis de revoir de temps à autre, parmi d’insignifiants souvenirs de vacances, avant que je ne guérisse et ne m’aguerrisse. J’aurais mieux fait de les détruire.
Elle eût pu faire carrière dans la chanson, disait-on après son départ. Elle rêvait réellement d’Amérique. On disait même qu’elle y était allée. Du moins, l’avait-elle prétendu. Certains l’avaient baptisée Marilyn, mais son nom devait être plus prosaïque. De mon côté, j’avais copris Marie-Line, ne connaissant pas la vedette de cinéma. Elle parlait très bien l’anglais, et ce n’était pas si courant non plus en ces temps-là.
Je sus plus tard que ses parents étaient revenus la chercher. Elle était tombée elle-même gravement malade, rien à voir avec moi qui collectionnais les angines et bronchites aiguës. Plus gravement m’avait-on laissé entendre. Certains la disaient perdue. Je regrette à présent le peu d’attention qu’il m’arrive d’accorder aux propos tenus, ou à ceux qui les tiennent. Il s’agissait sans doute d’un déni de ma part. Elle ne pouvait point disparaître. On se retrouverait bien quelque part.
Je m’en suis assez bien sorti, de mon côté, du moins jusqu’à présent – mais ceci est une autre histoire.
Elle fut, dans l’instantané, ma reine, titre qu’elle conserva longtemps jusqu’aux premières voluptés d’une puberté en voie de parvenir à son terme et à maturité.
En fait, je l’assimilais aux étoiles filantes, qu’il nous arrivait d’observer dans le ciel. J’aimais beaucoup ces moments de communion où l’on se sent à l’unisson d’un groupe – et de l’univers.
Quant à Laurette, ses visites se firent moins fréquentes, elle refusa ma proposition de chanter pour moi un air de son choix, mon état d’ailleurs s’améliora et je pus partager les quelques plaisirs pédestres de mes compagnons estivaux.
A la fin des vacances, je regagnai la grand ville pour reprendre mes études. Mes parents, débordés de travail, et toujours tiraillés par le démon du jeu, avaient ouvert un magasin de confection de luxe qui avait du mal à s’imposer. Ils m’incitèrent à profiter de la présence de la famille maternelle pour me refaire une santé hebdomadaire dans l’arrière pays. J’acceptais avec joie.
Et puis il y avait ma petite amie, à reconquérir dans un premier temps.
C’était elle qui était venu récupérer, sans un mot, la guitare…

III Vers un nouveau départ


Dans ma chambre, je ne trouvais évidemment pas l’apaisement. Il n’était pas tard, le jour ne semblait pas décidé à tomber aux abords du solstice.
La tentation me reprit, comme à l’accoutumée, d’allumer l’écran mais c’eût été une solution de facilité.
Et puis ne risquais-je pas, sans une vraie présence d’image et de voix, de sombrer dans le même désespoir qui avait suivi cette brusque rupture avec l’ainée, à présent oubliée ?
Dans mes moments de solitude, il m’arrivait d’imaginer les suites de l’épisode de la chanson du cow-boy. Je la voyais alors tendrement penchée vers mes visages successifs, cheveux courts ou longs, et il me fallut bien admettre, mêmes si elle faisait plus grande que son âge, et naturellement que moi, à ce moment-là, qu’elle avait bien dû changer aussi. Je laissais défiler des scènes dont j’étais le héros, elle l’héroïne, et qui se terminaient tout d’abord par des retrouvailles heureuses, dans une nature conciliante et idéalisée. Or, très vite des obstacles se dressaient, qui nous éloignaient temporairement. Nous les franchissions triomphalement avant d’en affronter de nouveau et ainsi de suite jusqu’à l’arrivée d’un sommeil qui parfois prolongeait ces aventures romanesques – moi qui ne lisais jamais de roman ! – lui préférant le cinéma, pas très sélectif à l’époque.
Cela dura jusqu’à mes premières rencontres avec des jeunes filles intrépides puis des jeunes femmes exigeantes et expertes. Rien de bien sérieux dans le fond, à l’exception de la dernière aventure, plus perverse et dévorante. Si bien que son image se troubla et que j’oubliais le film, et mon cinéma mental,  - jusqu’à Elle, Estella, c’est moi qui la baptisais ainsi… J’amorçais la quatrième de fac, la plus décisive. J’avais choisi un auteur romantique, dit mineur, comme sujet de mémoire, selon les suggestions d’un professeur éminent.
Mais était-ce la fatigue, une méprise fatale, ou encore le fruit de l’imaginaire, j’en arrivais vite à la conclusion que l’Une, Elle, après tout, pouvait bien être la même que l’Autre. Toutes deux savaient chanter, non ? J’avais vu des feuilletons sur ce sujet-là, et même au lycée j’avais étudié des histoires extraordinaires sur le thème du double, de la réincarnation d’une épouse en une autre… Oui mais dans ces histoires, je pense à un vieux maître au crâne rasé, amoureux de sa jeune élève, devenue justement une grande artiste du grand écran, dans ces histoires, disais-je, les protagonistes devenaient fous… Devais-je prendre le risque, malgré ces sacrés avertissements et précédents, de sombrer à mon tour dans la folie ? C’est une sirène qui vous charme de son chant ravissant et vous entraîne vers des abysses pleins de vase et végétations inconnues mais fatales.
Après tout, la seconde rêvait jadis d’embrasser la carrière de chanteuse dans laquelle la première espérait se faire un nom. On la disait originaire de ma région, au fin fond de la province, dans le sud profond, et entourée d’un certain mystère, qu’elle entretenait sciemment. Si c’était vrai, ce serait trop beau…
Et Laure, dite Laurette ? On nous appelait les inséparables. Pour la taquiner, je l’appelais Ma petite Laurette et, pensant que je faisais allusion à notre mince différence d’âge, une année environ, elle se défendait en répliquant invariablement : Je ne suis pas si petite… En fait, tous les samedis, tantôt en bus, tantôt en train je partais pour le village de mes grands-parents. Cela me faisait deux vies, dont une de villégiature. L’autre plus studieuse malgré les premiers symptômes de corruption citadine : l’orgueil, l’épicurisme, l’égoïsme surtout, la paresse parfois, mes parents me le répétaient assez, mais quelque idéologue m’avait appris qu’on y avait droit. Et les vacances ! Tout cela dura jusqu’aux prémices des grands examens, en s’effilochant quelque peu les derniers temps, les grands parents paraissent vite ennuyeux dès lors que l’on a grandi loin d’eux, alors qu’ils auraient tant à nous inculquer. La ville, les villes, la grande ville, et la capitale ont tant d’attraits.
Je ne pense pas qu’il y eût jamais de l’amour entre elle et moi. L’amour, c’était autre chose, je l’associais à une créature, sublimée par le souvenir, à une courte étreinte, un visage à peine entrevu, une chanson enfantine. Un peu plus tard, je le retrouvais en Estella oui mais Elle, Estella, ai-je déjà précisé, au sens propre du mot, Elle n’existait pas. Celle que j’avais vu était, comment dire, son incarnation passagère et celle-ci ne m’intéressait guère, ne me fascinait point outre mesure. Celle que je retrouvais, quasiment tous les soirs, et au bout du compte bien des nuits, se limitait à une image, associée à une voix, et c’était elle qui, comment dire encore, me possédait, et que d’une certaine manière au fond je possédais également. Laurette, ma petite Laurette, m’adorait, je représentais, à moi seul, pour elle, la ville et ses attraits dont elle était privée par son origine familiale, un bon milieu de vignerons, qui se satisfaisaient des petits marchés hebdomadaires et locaux, se passant allègrement des visites superflues à la grand ville, trop lointaine, a fortiori la capitale plus tard. De mon côté, elle me fascinait par son bon sens populaire, ses remarques impromptues qui témoignaient d’une intelligence pure, très peu contaminée à cette époque par les remous, les soubresauts ou les convulsions de l’actualité. On la disait sage et je l’ai toujours considérée de la sorte. Mais ce n’était pas de l’amour. C’était l’un des degrés initiaux d’une quête initiatique qui s’imagine que le savoir absolu se trouve au terme du parcours alors qu’on lui tourne le dos, que le paradis se révèle dès l’origine perdu - et qu’à la limite il n’existe ni savoir ni paradis.
Du côté de la ville, de retour dans la vie sociale, je sentais bien que cette existence déphasée m’isolait de mes proches et semblables, qu’il m’était accordé d’en jouir temporairement mais que cette félicité n’était guère faite pour durer. Au contraire, la solitude est une manie mauvaise qui vous conduit au pire si l’on ne sait y mettre une fin. Elle se métamorphose vite en dépendance, et vous fait le coup de la créature aquatique qui séduit et vous emporte dans les trous d’eau de l’égarement. Vous faisant perdre la mémoire tout comme ces vieillards qui ne savent plus au fond qui ils sont. Je m’ennuyais vite avec mes amis, en cours, en réunion, dans les cafés, même quand il m’arrivait de rencontrer quelques célébrités, locales ou capitales, que les autres révéraient.
Il y avait bien ces rendez-vous quotidiens avec Estella. Mais je différais incessamment notre décisive et concrète rencontre. Ces images d’elle, c’était un feu capricieux dont rien ne dit qu’il ne m’entraînerait pas vers de chemins bourbeux où l’on finit par s’engloutir.
Il me fallait mettre un terme à cette situation qui confinait à l’absurde et au fond à quelque chose de  malsain, d’un point de vue mental s’entend.
Alors Laure, pourquoi pas Laurette, ma petite Laurette. Elle au moins était bien réelle. On ne s’était plus donné signe de vie depuis quelques temps, les communications étaient moins fréquentes à l’époque, exception faite des vœux convenus et conventionnels du nouvel an. Toutefois, je ne doutais point de son attachement à mon égard, ni de sa fidélité indéfectible, et même, au cas bien improbable où elle aurait engagé une liaison sérieuse (avec qui d’ailleurs ?), qu’elle ne m’accordât une évidente préférence, au nom du passé commun, finalement pas si éloigné que cela.
Et puis, alors que je glissais sur les pentes enivrantes de la folie, ne pouvais-je compter sur sa sagesse divine ?
Un coup de fil au garage et le tour fut joué. Nous étions au tout début de l’automne, pour la fête des vendanges. J’étais sûr au moins d’y trouver Laurette sans passer par le truchement des parents, à qui il eût fallu fournir des explications, essuyer quelques quolibets sur ma trop longue absence, évoquer des sujets que je préférais éviter…
La distance ne me faisait point peur. Avec un peu de chance, j’arriverais avant la fin de la fête. Elles   finissent quasiment à l’aube dans ces régions où la douceur de l’été se prolonge jusqu’à la fin du mois de septembre.
Et me voilà parti, en pleine nuit, d’aucuns diront à une heure indue, et sans pyjama…
Ma turne était louée jusqu’à la fin du stage. Celui-ci s’achevait. Je pouvais différer un retour qui m’eût permis de récupérer mes affaires. Et revenir pour l’été dans le sud. Un autre écran m’y attendrait.
Une autoroute toute neuve, pas très encombrée en ces temps-là, surtout un dimanche soir, une nationale puis une départementale, et une de ces voitures venues de l’extrême orient avec laquelle on peut traverser le pays en moins de temps qu’il n’en faut pour se réveiller d’un sommeil sans rêves…


IV Le banquet


Bon descendre dans le Sud n’est pas si difficile. – Jusqu’au moment où il faut quitter les grands axes. Je m’étais fixé un but, et pour ce faire, concentré sur la voie de gauche en doublant les rares camions - je parle d’une autre époque, à présent révolue -, m’autorisant des pointes de vitesse ahurissantes, autorisées cependant…
Deux, trois haltes rapides, pour un café, un besoin dit naturel, une barre chocolatée… Et ça repart…
Il faut bifurquer à bon escient afin de se rendre vers le bas du massif central, en tous tas dans ses contreforts. Sur la route, pénible avec ses tournants incessants, surtout quand on doit franchir quelques petits cols, les souvenirs se bousculent, sont-ils seulement des souvenirs, ou s’agirait-il encore des fruits multiples de mon imagination jamais rassasiée ?
Peu de voitures croisées au demeurant, du moins dès que l’on s’éloigne des nationales. J’avais prévu deux bonnes heures. Il fallait bien tuer le temps.
L’une des dernières fois où j’ai longuement revu Laure, ma petite Laurette, c’était précisément lors de la fête solstice d’été, pour la Saint Jean, au mois de juin, avec ses feux de vieux mélèzes émondés, empruntés aux forêts toutes proches. Laurette a toujours rimé pour moi avec fête.
Je me souviens, je devais être en première, d’un banquet agricole, qui réunissait toutes les générations. Il était organisé au cœur des vignes, en bourgeons encore à cette date, les dernières avant les prairies et forêts qui hantent les abords, les soubassements dirons-nous, de la moyenne montagne. On devait se retrouver dans un mas, comme on dit ici, décoré de guirlandes et devant lequel était dressée une immense table, posée sur tréteaux de bois. C’était amusant car au lieu des inévitables, et de plus en plus nombreux engins motorisés, on y parvenait en charrette tirée par deux chevaux, sauvés du massacre, et si joliment habillée de fleurs ou feuilles en tissus colorés que l’on se serait cru, sinon dans un univers enchanté, du moins dans une festivité plus illustre…
Naturellement, Laurette était à mes côtés, à la fois heureuse et discrète. On m’avait affublé d’un haut de forme gris, d’une chemise à jabot, d’un gilet de velours noir, et je portais des souliers vernis, trouvés dans quelque armoire du grand-père. Laurette, s’était habillée d’une robe longue à fleurs et d’un chemisier frémissant de dentelles, avec de très mignonnes bottines noires, à lacets, d’un autre temps. Nous étions partis de la place de l’église et les gens nous saluaient chapeau bas, ou bérets basques, pour ceux qui en avaient s’entend. Le frère de Laurette conduisait. Les gens du pays le reconnaissaient. Il essuyait divers quolibets, pas méchants pour deux sous, on aime bien ça dans ces régions : « - Alors, Désiré, on tient la chandelle ? » Ils parlaient parfois patois, je ne comprenais pas tout. Cela amusait beaucoup Laurette qui me traduisait. Je la soupçonne d’avoir un peu triché.
En arrivant, je l’aidais à descendre et sentis sous mes mains la délicatesse de sa taille, je frôlais en la posant à terre la pointe de ses jeunes seins, et j’eus l’impression de recevoir comme une décharge. Mes jambes en flageolaient. Je ne retirais toutefois pas ma main. J’éprouvais une sorte de vertige délicieux. Et Laurette alors de rire aux éclats.
Le repas fut long, copieux et arrosé, pour les autres du moins, par le fameux petit vin blanc que l’on célèbre en ce genre de circonstances. Nous étions encore un peu trop jeunes pour ne songer qu’à nous enivrer. Et d’ailleurs Laurette ne se le serait pas permis. J’étais davantage occupé à la contempler. Je ne m’en lassais guère – et dire que j’ai oublié maintenant à quoi pouvait bien ressembler son visage d’alors. Seuls des clichés m’auront permis d’en retrouver de rares traces, pas toujours fiables. Tant d’autres se sont succédé, et pas seulement les siens. Je me souviens qu’il y avait du gibier, des asperges, et de la crème au dessert, mais vanille ou citron ? Avec du blanc d’œuf en neige…
Les convives cherchaient à se rendre intéressants. De temps en temps, ils nous interpellaient pour bien me montrer qu’ils la connaissaient mieux que moi, sans doute aussi pour insinuer dans mon esprit, l’idée qu’elle avait une vie à elle, indépendamment de la mienne, et qu’au fond elle leur appartenait autant qu’à moi-même. Le frère Désiré, toujours acoquiné de son meilleur copain, n’étaient pas le moins prolixe.
Les plus anciens changeaient quasiment de personnalité. De réservés, ils devenaient audacieux, quelque peu présomptueux, se vantaient d’anecdotes de leur jeunesse dans lesquelles ils s’attribuaient le beau rôle,  sans toutefois jamais sombrer dans la provocation. Leur vulgarité était saine, de bon aloi, le philosophe aurait dit « naturelle ».
Le vent se mit à souffler très légèrement. Ma compagne en frissonna. Je posais mon bras tout du long sur ses frêles épaules et, comme elle ne disait rien et continuait à rire, je ne le retirai point. Je me faisais un honneur de la protéger, je ne savais pas encore de quoi mais il me semblait que rien ne pourrait nous séparer, qu’il me suffirait de lui faire une brève déclaration pour qu’il en soit toujours ainsi.
Qu’est-ce qui me retint ? Moins la timidité qu’une intuition : ce n’était sûrement pas le moment venu, j’avais tant de choses à découvrir encore, et puis Laurette à la ville, ne serait-ce pas quelque peu incongru ? Ou du moins décevant, pour elle comme pour moi. Un citadin au village, c’est tout un événement mais un citadin parmi tant d’autres ? La comparaison ne se ferait sûrement pas à mon avantage. Et puis, je l’ai dit, avec elle ce n’était pas le grand amour. Elle représentait la grâce incarnée, le charme indubitable, la joliesse à souhait mais pas ce que j’attendais, que je qualifierais de divin, de sublime, d’absolu. Au demeurant, quand on n’a que seize ans, qui aurait songé à se mettre en ménage, et chez qui ?
Après le dessert, les organisateurs avaient ménagé une surprise. Un énorme bûcher en chocolat, fabriqué par le pâtissier du grand bourg. Il était lui-même surmonté d’un cœur tout blanc, tirant légèrement sur le jaunâtre. La plus jolie fille de l’assemblée devait choisir son amoureux, et le lui offrir en échange d’un baiser public. Laurette fut élue à l’unanimité, y compris par les autres jeunes filles. J’étais l’heureux élu. Il me fallut, comme gage, ingurgiter tout de go un plein verre de muscat très sucré. Selon leurs chants, il était des nôtres, il avait bu son verre comme les autres… Je l’embrassais du bout des lèvres sous les hourrah, et l’œil amusé et complaisant de ses parents, de son frère même.
Le petit jeu continua, selon le principe de la chaîne, afin de savoir qui bénéficierait de tel ou tel morceau plus ou moins gros de chocolat. Je choisis la jeune fille la plus insignifiante, je n’ai pas retenu son nom, un peu à dessein : faire une bonne action et prouver à Laurette qu’elle n’avait point de rivale. Il me fallait lui réclamer un gage contre une belle bûche gourmande. Je demandais à tout hasard le premier objet tiré par mes soins du sac de la demoiselle. Il en sortit une image pieuse, sous les joyeuses huées des convives, image que j’offris en riant à Laurette, non sans avoir orné la sainte d’une généreuse paire de moustaches. On trouva cela très drôle et la jeune dévote ne fut pas la dernière à laisser éclater sa bonne humeur, avant de choisir à son tour son amoureux : Et le gagnant fut : Désiré, le frère de Laurette, pas ravi, ravi mais saisi à son tour par la joie communicative…
Cela dura un certain temps et certains, à la fin, durent se contenter des copeaux, si je puis dire. Ils se consolèrent avec une boîte garnie de confiseries qu’on leur fit passer, après les avoir fait geindre un bon moment.
Quelqu’un proposa que chacun fournisse sa conception de l’amour. On eut droit à quelques banalités, à certaines cochonneries, à des sous-entendus sibyllins, à maints règlements de compte et à deux ou trois citations d’auteurs célèbres. A chaque proposition, on avait soit des Ha ! ou des Oh ! étonnés, soit des éclats généraux de rire.
Quand vint mon tour je répondis spontanément : L’amour, c’est le plus noble sentiment qu’il nous soit donné de vivre, et je fus applaudi par les filles, conspué en revanche par les gars. J’étais trop nettement au-dessus de la ceinture, selon l’assemblée… C’était de mon âge, et on me le fit remarquer. J’entendis quelqu’un m’interpeller en occitan. Bien sûr, on me traduisit. « Hé, citadin, tu t’es pas fatigué, Ah, pour ça non, tu t’es pas fatigué du tout même ! ». De mon côté, j’étais assez satisfait de ma définition et je fus encore plus heureux quand Laurette y ajouta la sienne : C’est la capacité de pardonner même l’impardonnable, à commencer par la trahison. Laquelle fut à son tour controversée, mais gentiment acceptée au bénéfice de ses quinze ans. On est bien généreux à cet âge.
J’eus l’impression que cette remarque me concernait et que l’incident de ma chanteuse était totalement effacé.
Vers le soir, au lieu de prendre à nouveau la charrette, les vignerons disaient le char, lequel avait fait son petit effet, nous prîmes tous deux à pied à travers champ, longeant même la vigne parentale. Ce ne fut pourtant pas une partie de plaisir car nos chausses n’étaient guère adaptées à une marche, même courte, et Laurette dut s’arrêter bien souvent. Finalement, elle décida de continuer pieds nus, ce qui fit qu’elle devint, à ma grande surprise, bien plus petite que moi. J’eus alors d’autant plus le sentiment qu’il m’incombait de la protéger.
Il lui fallait rentrer. Le frère et son copain nous suivaient à distance. On les entendait s’esclaffer, on ne savait de quoi au juste. Ils étaient à l’âge bête, quand la puberté vous travaille mais ne trouve pas son exutoire.
Aux abords du village, du côté du hameau, vers le crépuscule, juste avant de nous quitter, nous nous sommes longuement embrassés, un vrai baiser, j’ai envie de dire un baiser de cinéma, démesuré, à vous donner des désirs précoces et censurés encore, à l’époque, à l’instar de gens qui s’aiment, sauf que justement, en l’occurrence, ce ne pouvait être de l’amour. Nos bouches s’étaient comme par miracle rencontrées, sans doute selon son initiative à elle. Elle se blottit contre mon épaule, ferma les yeux, demeura ainsi quelques précieuses secondes, mais soudain eut un mouvement de recul et me regarda tristement. Elle me fit l’un de ces grands sourires dont elle avait le secret, le même geste embarrassé que ma chanteuse des temps jadis et s’enfuit, sur des enjambées souples et aériennes, on aurait dit qu’elle dansait, qu’elle flottait même.
J’eus l’impression qu’en quittant mes bras, elle souriait de joie non déguisée. J’eus même un instant la pensée saugrenue qu’elle prenait sa revanche sur la belle chanteuse d’autrefois, cela faisait combien déjà, quatre ans ? Ce n’était sans doute qu’une illusion. Et puis on ne maîtrise pas toujours ses expressions et jeux de physionomie.
En tout cas, elle embrassait bien. Son haleine était sucrée. Mais qui donc le lui avait appris ?
Je chassais cette pensée saugrenue.
Les filles savent ce genre de choses d’instinct.

V Une nuit dans la campagne


J’étais un peu étourdi de ma journée de fête, et incommodé par le repas que l’on pourrait qualifier de lourd, même si j’étais resté relativement sobre, par rapport à plus tard je veux dire, mais tout de même. J’eusse pu certes rentrer chez mes grands-parents… Il faisait bon déjà, au seuil de l’été, et puis je n’avais pas sommeil. Au printemps de la vie, on a autre chose à faire qu’à dormir. Et la Saint Jean revivifie promptement tous les feux du désir. Par ailleurs, il m’eût fallu raconter ma journée, refuser le repas du soir que l’on me proposerait avec insistance, subir le supplice du petit écran et de ses émissions pour gens âgés, tout nouvellement acquis, et qui représentait pour eux une merveille, avec les mille questions qu’elle entraîne pour qui appréhende une panne prévisible.
Je décidai de me promener en attendant la nuit noire. Mes grands-parents, un jour de fête, savaient que je ne risquais rien, j’avais ma clé et une chambre au rez-de-chaussée tandis qu’ils habitaient à l’étage. L’envie me prit de revoir la source d’eau ferrugineuse. Elle était tout à fait potable et on lui prêtait des vertus à la fois  digestives de première qualité - et magiques,. On la disait l’ouvrage d’une fée bienfaitrice. Il fallait pour ce faire descendre à la rivière par un sentier bordé de massifs de mûres et de fougères. Là se trouvait une niche en pierre dans laquelle on plongeait les mains, faute de gobelet. Deux ou trois gorgées suffisaient au demeurant. Dans ce domaine, comme ailleurs, le mieux serait l’ennemi du bien. Et l’on pouvait faire un vœu à une statuette bien abimée, féminine en tout cas, au-dessus du bassin, qui avait dû être gracieuse à l’origine.
J’eus alors l’envie de pousser un peu plus loin vers un pré où ruminaient quelquefois de placides  bovins, et où s’organisaient surtout des goûters que l’on dit de Pâques, avec chasse aux œufs garantie. Là se retrouvaient les familles du village. Mon aïeul m’y emmenait et, quand ses parents ne pouvaient nous y retrouver, Laurette venait avec nous, ainsi que son frère et un autre enfant, son compagnon de jeux. Je m’installais sur une pierre plate, laquelle nous avait servi sans doute de support pour les bonbons et gâteaux. Je regardais les étoiles. C’étaient les mêmes que celles du château de nos vacances, distant d’une demi-lieue encore.
La nuit s’annonçait claire, la lune étincelante était au rendez-vous et je connaissais bien le chemin, il suffisait de longer la plupart du temps la rivière et de tourner après le pont. Il fallait s’attendre à quelques raidillons. Malgré mes habits du dimanche, le trajet n’avait pas de quoi m’effrayer. J’avais mon briquet et j’en avais pour une demi-heure au plus.
Je me souviens que, lors de mon premier séjour, le dortoir avait été très agité et un moniteur n’avait rien trouvé de plus malin que de nous faire sortir en pleine nuit afin d’arpenter ce chemin humide et frais, qui mène de la colonie au lac, en petite tenue, histoire de nous calmer les nerfs. Il n’avait même pas eu besoin de lampe électrique. Naturellement, dès le lendemain matin, je tombai malade…
Toutefois, je savais que l’on pouvait ouvrir la plupart des bâtiments, grâce aux clefs qu’on laissait dans une cachette secrète, que bien sûr je connaissais, précaution prise par la directrice depuis qu’elle avait oublié les siennes en sa maison de la ville, à ce qu’on m’en a dit, un jour d’arrivée massive des petits colons et résidents.
Je me demande en fait si cette clé n’était pas déposée pour les quelques pèlerins égarés ou qui faisaient sciemment le détour des sentiers balisés afin d’éviter les désagréments olfactifs et ronflants de la vie en commun,  dans des abris surpeuplés.
Je traversais le rez-de-chaussée et bifurquais vers le couloir des filles. Ma chanteuse avait dû y dormir mais où ? Et mes petites amoureuses ? La tentation me prit de choisir un lit au hasard et de l’occuper pour la nuit. J’hésitais et me décidais en fin de compte pour celui des garçons.
J’avais tout le dortoir à moi, et ma petite chambre de malade pas très loin. L’électricité n’était guère coupée ni les placards fermés. D’ici à une quinzaine de jours, l’intendance se mettrait en place. Les préparatifs avançaient à grands pas. Je pus ainsi prendre une couverture que je posais sur mes épaules, et inspectai les lieux. Je n’y venais plus, j’étais trop âgé, on m’envoyait plutôt à la plage - ni Laurette, promise à d’autres occupations estivales, sa famille avait besoin d’elle pour préparer les repas tandis que tout le monde, ses parents et son frère, s’activait à la vigne ou à la préparation des cagettes de raisins, et aux menus travaux précédant la vendange.
Visiter des endroits que l’on a connus frémissant de vie, d’espiègleries et de discrets babillages, pleins des odeurs de sueur et de slips pas toujours bien lavés, dans le silence et la solitude, fait toujours son petit effet. On y découvre à la fois l’intermittence de choses humaines et la relativité de nos rapports passionnels avec les lieux. Car ma santé s’était améliorée avec les années et le bon air de la montagne. C’est ce qu’on disait du moins.
Pourtant, je repensais à Laurette, et à notre baiser si encourageant, me promettant justement de la retrouver au plus vite le lendemain. Foin de tristesse alors. Cette aventure, à la fois prévisible et inattendue, m’enchantait. On la disait sage et studieuse en classe. C’était sa manière à elle de faire un pas vers moi. Ses parents imaginaient pour elle d’autres vocations que la vigne, promise plutôt à son frère.
Je fumais quelques cigarettes, utilisant un verre à dents en tant que cendrier. Les souvenirs revenaient en foule, de moins en moins précis, de plus en plus flous si bien que je me mis à somnoler. Les vapeurs du muscat ne laissaient pas de me troubler l’esprit. Les matelas du dortoir n’attendaient que moi. J’avais des couvertures et il ne faisait pas trop frais, à quelques encablures de juillet. Je ne tardais guère à m’endormir, la tête dans les étoiles qui pénétraient par la fenêtre. Ma dernière vision fut celle d’un loir, qui traversait la poutre transversale, juste au dessus de mon lit de fortune.
Dans la nuit, je rêvais que je me retrouvais dans ma petite chambre de malade et que j’attendais ma chanteuse qui ne venait pas alors que se pressaient des clients, mes camarades de classe, dans la boutique de mes parents qui m’empêchaient de me lever…
Un ululement me réveilla. Je pensais immédiatement à des fantômes. Perturbé, je me dirigeais vers la petite pièce en question. Elle était close. On ne voyait rien par le trou de la serrure. La pensée me vint que l’on s’en servait à présent de débarras ou de pièce de rangement. J’entendis des bruissements d’ailes. Un hibou sans doute. Un peu déçu, je regagnais mon lit mais ne parvins plus dès lors à m’endormir. Je n’étais pas malheureux. Ou alors il faut appeler malheur la conscience aiguë d’une absence, fût-elle momentanée. Disons que je me sentais quelque peu impatient.
Machinalement, je me caressai délicatement en pensant à la pression toute récente du corps de mon amie d’enfance contre le mien, laquelle aurait bien pu, à partir du lendemain, devenir l’amour de ma vie. L’enthousiasme est une des vertus de la jeunesse.
L’inconstance également.
Et je me rendormis.
Quant aux fantômes, ceux du passé suffisent bien, allez…

VI La grand-tante


C’est un chahut d’oiseaux qui me réveilla. Les hirondelles célébraient leur retour. Les rossignols ne dérogeaient guère à leur réputation de sacrés chanteurs. Quelques merles narquois sifflaient. Ils avaient pris les bords des toitures pour nids. L’eau n’était point coupée dans les lavabos qui jouxtaient le dortoir. Je me débarbouillais vite fait, le visage et les mains... Pour les habits, je comptais passer rapidement chez les grands-parents. Ils seraient ainsi rassurés et moi propret comme un sou neuf, dans une tenue plus ordinaire.
Au retour, je cueillais quelques bigarreaux. Sous mes pas crissaient les bogues des châtaigniers de l’automne précédent. On sentait encore l’odeur mouillée des asperges sauvages. Je croisais un de ces énormes lézards verts qui nous effrayaient tant, plus jeunes, et qui avaient une gueule de dragon. Il ne s’effraya même pas. Le soleil était déjà haut dans le ciel. Une belle journée s’annonçait.
J’étais pressé de revoir Laurette, ma petite Laurette ; quand on s’en persuade, on peut vraiment se croire amoureux et occulter tout le reste. J’avais envisagé toutes les possibilités de retrouvailles, lesquelles excluaient la gêne - et une gaucherie dont je ne me serais jamais cru capable à son égard. Sa fenêtre était ouverte, le transistor était allumé, et crachouillait un air à la mode, je n’aurais pas ainsi besoin de déranger ses parents, de me perdre en conversations inutiles et, pour reprendre un mot du passé, cher au dramaturge, fâcheuses.
Sa maison se tenait un peu à l’écart du village, ce qui fait qu’on l’appelait le hameau. Je n’eus point besoin de l’appeler, c’est elle qui me vit de sa fenêtre et qui me fit des gestes de connivence, le doigt sur la bouche, afin de me signifier qu’elle descendait, tout en souriant. L’affaire était plutôt bien engagée…
Or c’est un simple baiser sur la joue qui m’accueillit, derrière sa maison, de celui que l’on réserve aux relations familières et cela me déçut sans que je n’en laissasse toutefois rien paraître. Elle eût pu pourtant invoquer les convenances, les moqueries fraternelles, la discrétion ou la sagesse tout bonnement.
Elle s’était vêtue d’un simple pantalon de toile quelque peu délavé qui mettait en valeur la minceur de sa taille, et d’un tricot bleu ciel à travers lequel pointait la naissance de ses menus seins de jeune fille encore sage, du moins c’est ainsi que je l’imaginais. Elle me demanda si j’avais passé une bonne nuit et je lui en racontai naïvement le contenu, à l’exception des détails scabreux qui eussent pu la choquer. Au passage de la pièce fermée, et du souvenir qui lui était associé, je sentis un léger agacement. Peut-être était-ce moi après tout qui me faisais des idées…
Naturellement, nulle trace de fatigue sur son joli petit minois de brunette aux yeux pétillants de vivacité.
Nous nous étions engagés sur un chemin qui nous éloignait du village et se dirigeait vers la forêt. Comme elle s’était munie d’un panier, je repensais à ces contes que me racontaient, quelques années à peine en arrière, mes grands-parents, lesquels prenaient leur montagne pour décor et se référaient au nom de lieux indigènes. Ainsi le fameux loup apparaissait-il au pré de Blanchette et la maison de sa voracité, au chalet de Tante Eulalie. Le chasseur venait de la Raviège ou de l’Espinouse.
Elle voulait voir sa tante dans le village voisin.
Il s’agissait d’une originale qui, en son temps, avait choqué toute la famille en menant une vie un peu marginale, disons casanière et rêveuse, au lieu d’aider son mari aux travaux des champs. Celui-ci l’adorait trop pour le lui reprocher et le couple fila le parfait coton malgré les critiques familiales, qui redoublèrent le jour où le cœur du brave époux s’arrêta, prématurément. Elle vivait chichement, sans jamais se départir d’une certaine élégance. On parlait d’elle en la qualifiant de jolie veuve ou de ravissante vieille. Elle avait certes un grand fils mais qui vivait à l’étranger et ne revenait que peu souvent au pays. Il lui envoyait, en revanche, tous les mois de l’argent. Elle n’avait, me dit Laurette, jamais vu ses petits enfants.
Du coup, la petite-nièce était toujours la bienvenue, et puis avec le temps les rancœurs s’atténuent, les enfants sont moins conventionnels que les anciennes générations et, parmi de vieux livres prêtés, se trouvaient ceux que l’on réclamait au lycée. On laissait Laurette esquisser une réconciliation. Il n’y a pas de petites économies.
Laurette adorait fouiner… Elle m’entraîna dans le grenier, auquel on accédait par un escalier de bois, sans rampe. Elle me donna la main quand elle me vit hésiter, et je dus lui avouer que j’étais toujours sujet au vertige.
Et il y avait de quoi. Des livres reliés, des revues de poésie certes mais aussi des magazines en lesquels était indiqué, d’un signet, le titre d’une nouvelle ou d’un court récit dont elle soulignait des passages. Elle devait y monter souvent car je ne remarquai nulle trace notable de poussière. On trouvait, sur des étagères des objets de différentes époques qu’elle s’était refusé à jeter. Les téléphones d’un autre temps, les moulins à café manuels, une machine à coudre, divers miroirs, des boîtes de biscuits en fer contenant des boutons… Un brocanteur y eût repéré des trésors. Sur une stèle de métal étaient suspendus des robes et manteaux de son époque, protégés par du plastique, sans poussière, il convient de le préciser.
Et puis, et c’est ce qui enthousiasmait Laurette, des photographies, empilées par dates et tenues avec de la ficelle bouclée. L’une d’elle, quelque peu hiératique et de couleur sépia, avait été prise le jour de son mariage, et je fus frappé de sa ressemblance avec sa petite-nièce. C’était le même regard étincelant, le même sourire irrésistible, le même charme naturel, sans doute les livres n’avaient-ils pas encore produit sur elle les effets qu’on leur reprochait.
Au fur et à mesure que nous regardions quelques images, la technique s’améliorait pendant que la tante vieillissait. Au terme de la guerre, je parle de celle d’Algérie, elle frisait la quarantaine. Sur de modestes clichés dentelés et en noir et blanc, on sentait sa physionomie s’assombrir, son sourire se figer, la lassitude s’installer. Elle était pourtant bien séduisante encore. Elle n’allait pas, me dit Laurette, tarder à perdre son mari. Elle eût pu se remarier sans problème, les prétendants ne manquaient pas, ne serait-ce que dans le canton. Le désir d’indépendance avait été le plus fort. Dans la journée, elle s’adonnait à des travaux de couture qu’elle déposait à l’épicerie-bazar du village, et s’était constitué de la sorte une clientèle locale qui faisait appel à elle et suffisait à ses modestes besoins. On repérait d’ailleurs, dans un recoin des patrons de carton et une sorte de mannequin de bourre sans tête, ni jambes.
En jetant un regard à des feuilles de papier imprimées, dont les dernières en couleurs défraîchies et un tantinet artificielles, Laurette fit cependant une étrange découverte qu’elle pressa contre son cœur. Elle voulait à tous prix recueillir des éclaircissements.
Nous descendîmes, nous tenant par la main. La tante était aux anges. Elle adorait sa nièce et cela se voyait. Je me demande à présent si elle ne se reconnaissait pas en elle.
Eh oui, c’était bien la tante qui avait posé jadis pour des séances de mode, dans des magasins de la grand ville. Un peu avant la guerre et jusqu’à la mort du grand oncle. C’est dire à quel point il était tolérant. Il paraît qu’il en était flatté. Elle nous raconta l’activité par le menu : les choses s’étaient présentées simplement. Il s’agissait surtout de faire de la réclame, comme on disait alors, dans les journaux, les magazines, les salles de cinéma et parfois sur un support publicitaire personnalisé par le commerçant impliqué, distribué dans les boîtes aux lettres.
J’étais subjugué et je dois le dire un peu désorienté : Je regardais Laurette, sa tante, les images abattues sur la table au fur que nous les commentions. Je ne sais plus si ce qui me fit le plus d’effet c’était de m’imaginer Laurette à l’âge de sa grand-tante ou de considérer la grâce révolue, chiffonnée, flétrie de celle-ci, irrémédiablement perdue, sans toutefois avoir subi les dégâts de la laideur, graduelle et irrémédiable. En sortant, je fis la réflexion à ma jeune compagne que, décidément, l’on croit connaître les gens alors qu’on se laisse duper par les apparences. Je me demande aujourd’hui si cette découverte ne joua pas un grand rôle dans mon désir de me lancer dans les études. Chercher la vérité derrière les faux-semblants. Mais saurais-je la reconnaître quand je la rencontrerais ?
Et puis je pensais à la fée de la source, que Laurette incarnait. Elle était toute vie, toute eau qui coule, toute source vive et en plus sans la fadeur habituelle de l’élément, avec ces aspects pétillants qui vous revigorent et vous donnent une impression d’éternité. Cela ne l’empêcha pourtant pas de garder les pieds sur terre.
Avant de nous quitter, Laurette interrogea sa grand-tante sur de vieux clichés.
« - Là, c’était ma grand-mère, elle était napolitaine d’origine. 
- J’ai donc du sang italien dans les veines, dit Laurette, amusée. Oui, et un peu de lave du Vésuve aussi…
- C’est drôle, on m’avait dit que nos ancêtres venaient d’Espagne.
- Ah, ça c’est de l’autre côté. Tu demanderas à ton père… »

L’Europe du sud à elle seule…, me dis-je.
Laurette me sourit et me prit la main.
« - Vous feriez un beau couple », soupira, la grand-tante.
Il n’était pas trop tard quand nous l’avions quittée. Je lui fixai rendez-vous pour les feux du soir.
J’ignorais que mes parents, profitant d’une visite, devaient me récupérer au village, et me priver de la fin de la fête, l’apothéose pourtant.
J’eus à peine le temps de courir auprès de ma compagne pour la prévenir. Elle était en train de se préparer dans sa chambre tandis que son frère et son sempiternel camarade l’attendaient, sans doute pour l’accompagner aux réjouissances festives. On ne laisse pas une jeune fille se promener, surtout lors de la fête du feu aux, approches de la nuit. On sait que c’est inutile mais on lui prévoit quand même au moins un chaperon.
Elle n’était point prête et je dus m’adresser à elle derrière la porte. « Ce n’est pas grave », me dit-elle. « Je ne comptais pas me coucher trop tard. Et puis tu reviendras ». « Oui, très vite », murmurais-je. Mais elle n’ouvrit pas. J’en fus un instant contrarié.
« - Rejoins tes parents, c’est plus sage ! », ajouta-t-elle. Cette dernière remarque emporta mon adhésion.
J’étais tout de même enchanté de ma journée. Le lendemain, la vie citadine pour moi reprenait son cours ; je me promis de retourner vite la revoir mais n’en fis rien et, au fil des semaines me persuadai qu’elle n’y tenait peut-être pas, sans quoi elle m’aurait écrit… On s’écrivait davantage à l’époque…
Dans la voiture du retour, au nom d’un château solaire, une ritournelle me trottait dans la tête : Petit bonheur/Deviendra grand/Pourvu que Dieu Pourvu que Dieu lui prête amour toujours/Petit amour/Deviendra grand/Tout doucement Avec le temps et les serments autour…
« - Tu n’es pas bien bavard, remarquèrent mes parents… Alors où en sont les amours ? Notre fils épousera une riche héritière… ». J’eus ainsi droit à un florilège de sarcasmes… si bien que je m’enfermais, tel un ermite, dans ma coquille…

VII L’ombre d’un doute


Nos souvenirs sont imprécis et néanmoins crédibles dans les grandes lignes. Certes, on a tendance à les magnifier et il est vrai que les traits des êtres aimés se dérobent. N’en restent que des silhouettes, des morceaux de scène et parfois des bouts de film ou des photos. Allez faire confiance à des appareils restituant l’instantané pour recouvrer l’authenticité concrète et plastique des êtres !
Je n’étais plus très loin de les retrouver, ces souvenirs, et le hasard veut que la fête de la nuit compense les feux du passé, pas si lointains. Que je puisse presque reprendre le cours des événements où je l’avais laissé, l’expérience et la détermination en plus. Encore quelques tournants et je verrais si les lieux me reconnaissent, ou s’ils m’ont oublié.
En traversant la dernière bourgade importante de la contrée, celle où tout le pays vient faire son marché, je reconnus l’église paroissiale. L’envie me prit de m’y arrêter mais je risquais alors d’arriver trop tard. Je me souviens pourtant…
La colonie de vacances avait organisé une fête des anciens, devant le château le jour mais dans ce gros bourg la nuit, pour des raisons de commodités évidentes, et je dirais aussi de sécurité, la piste s’avérant hasardeuse dans l’obscurité. L’accident de la terrasse avait laissé des traces. De surcroît, il n’est pas commode de se garer dans des endroits isolés. Le curé avait accepté de prêter son arrière-cour, assez vaste au demeurant, en partie à ciel ouvert et munie, à toutes fins utiles,  d’un vaste préau en cas de pluie soudaine,  Le spectacle final avait lieu dans cette commune, la plus proche du château où s’étaient tenues quelques activités festives, dont une messe et kermesse.  Cela faisait plus professionnel et, dans la bourgade, il faisait moins frais qu’à plus de mille mètres. L’occasion de revoir les moniteurs et monitrices et, bien sûr, des camarades quelque peu perdus de vue. Des pensionnaires arrivaient même de l’arrière pays provençal. Désiré m’y avait accompagné, moins par accointance envers les anciens pensionnaires que pour ne point me laisser tout seul, sans doute aussi dans l’espoir d’y trouver une conquête à son goût. Je ne sais plus où était Laurette.
J’avais ainsi croisé mes petites gardes-malade. Sur la scène se succédaient des sketches, des chorales et des tours de chant. Les plus anciens étaient à présent mariés et le plus souvent embarrassés de mioches et bébés dont ils tiraient une fierté souveraine. Les participants devaient reprendre leurs interventions de jeunesse, celles qui avaient fait leur moment de gloire momentanée, le seul peut-être qu’ils connaîtraient tout au long de leur existence. Ils s’efforçaient de retrouver le ton d’antan, sous les rires et acclamations de leur toute nouvelle famille, de leurs proches et parfois des acteurs eux-mêmes, accentuant le ridicule de la situation. J’étais bien content de me trouver du côté du public. L’ambiance était bon enfant sous l’œil bienveillant du curé. On gagnait des lots à l’applaudimètre : bouteilles, charcuteries, napperons, fromages du pays.
Nous étions à l’âge où la volonté d’assumer sa virilité prend le pas sur les caprices de la sensibilité. Aussi nous étions-nous laissé aller à boire en douce quelques verres de vin blanc qu’une connaissance de notre âge, sans doute le copain du frère, nous servait discrètement derrière la buvette plutôt que les habituelles boissons sucrées, autorisées ce soir-là. Je ne suis pas sûr que le curé eût approuvé. Et puis c’était une innocente transgression, d’autant que nous n’avions toujours pas le permis de conduire. On se débrouillait avec les grands du village ou les adultes. Or, nous étions, comme l’on dit, un peu gais…
Soudain, le silence se fit : la présentatrice, la directrice de la colonie, venait d’annoncer une surprise.
J’étais vers le fond de la salle, et je vis apparaître sur la scène un groupe de blondes, à queue de cheval, à peu près de la même taille, élancées, toutes habillées en militaire américaine de la seconde guerre mondiale, jupes brunes prêt du corps, talons hauts et chemise kaki avec bretelles. J’oubliais le képi réglementaire. Elles interprétaient, d’une manière qui me parut diabolique, un de ces morceaux très vivement rythmé, en fait je pense un swing (« In the moon » ?), tout en se déhanchant et claquant des doigts à la manière de leur modèle américain. Elles faisaient de petits pas grotesques en tournant sur elles-mêmes devant un public conquis dont certains sifflaient de ravissement. Soudain, l’une d’elle, se sépara du groupe qui se plaça en un demi-cercle, comme en chœur, autour d’elle, et reprit les paroles de la chanson, en détachant les syllabes, de manière beaucoup plus lente, et avec une voix d’une pureté inouïe. Je pensais à un ange, et après tout, combien d’infirmières jouèrent un tel rôle auprès des soldats blessés. Il me sembla pourtant que cette voix, cette façon de chanter, m’était familière. Elle réveillait en moi bien des échos. J’essayais de regarder mieux : le visage de loin également me rappelait quelqu’Une. Une infirmière. Une marraine de guerre. Ma reine.
J’étais surtout saisi d’émotion d’autant que le hasard voulut que je me trouvasse seul à ce moment précis.
J’étais à la fois confondu de surprise et dans l’incapacité de faire le moindre pas vers la créature, à qui, de plus près, j’eusse pu sans doute esquisser un signe de complicité, voire de reconnaissance. Je me demande aujourd’hui si ce n’était pas tout bonnement de l’appréhension. La peur de briser un rêve. Et puis trois bonnes minutes : c’était à peine suffisant pour revenir de ma surprise, pour réaliser d’où provenait cet émoi. Par ailleurs, si elle eût répondu à un signe de ma part, tous les regards se fussent tournés vers moi et, à cet âge, on craint plus que tout le regard des autres. Même avec le secours de la clairette du cru.
Naturellement, il ne me fallut pas plus de ces trois minutes pour sentir une nouvelle fois mon cœur irrémédiablement épris. Et je sentis que hors d’elle, dorénavant, il me manquerait à jamais quelque chose. Que je serais toujours l’éternel insatisfait. C’est du moins  ce dont je me persuadais, au lieu d’agir, de réagir plutôt.
Ah, si Laurette avait été là, elle m’aurait sorti de mon rêve éveillé. Elle m’eût dissuadé, fourni d’utiles conseils, rappelé à l’ordre. Et d’ailleurs, avec Laurette, je n’eusse sans doute pas été aussi attentif à ce qu’il se passait sur la scène.
A la fin de sa prestation, sous les acclamations, le groupe salua, s’en retourna et disparut. Mais je me moquais bien du septuor. Seule la soliste occupait mon esprit. Si c’était ma chanteuse, elle me semblait en pleine forme. Comme quoi la médecine parfois, et la rumeur…
Le seul problème c’est que j’avais, et j’ai toujours, des doutes sur l’exactitude de tels souvenirs. J’étais trop loin de la scène, je ne portais point, par coquetterie encore de lunettes, je n’étais pas dans mon état normal et quand j’avais interrogé mon camarade, au retour, il m’avait regardé d’un air louche et répondu : Quelle chanteuse ? Et nous étions partis dans de grands éclats de rire, et dans la nuit de la forêt toute proche.
Des chanteuses, on n’en n’avait pas manqué, ce soir-là…
Des chanteuses, il y en avait chaque semaine de nouvelles, en radio comme à la télévision. Son copain, je crois, nous rejoignit. Tu as vu une chanteuse, toi ? Y’en a qui ont entendu une chanteuse, ce soir… Moi, pas le moins du monde, et toi ? Une chanteuse ? Quelle chanteuse ?
Qu’avais-je vu ? Avais-je vu quelque chose ou quelqu’un ? N’avais-je point été victime d’un mirage ? Ou la mémoire me joue-t-elle l’un de ces tours dont elle conserve jalousement le secret.
A présent je suis encore plus loin, alors que croire ?…
Mais revenons à notre route…
Revenons au présent.


VIII La fin de la fête


Et me voici arrivé au village, juste après le sous-bois qui cache un lac artificiel, régulé par un barrage et sa digue. Il y fait plus froid que prévu, tandis  que la nuit s’éclaire des premières pâleurs de l’aube, et mon costume de ville ne sera sans doute pas suffisant. Ou alors, j’avais vieilli. Je devenais frileux. Je portais des lunettes. Est-on déjà vieux dès lors qu’on approche du quart de siècle ?
J’entends bien du bruit, un semblant de musique et quelques clameurs mais la salle des fêtes est fermée. La route dite neuve est pourtant pleine de véhicules plus ou moins bien garés.
Certains couples rentrent. Même pendant la fête, certaines activités reprennent. Et n’oublions pas les devoirs à terminer.
Parmi ces couples, je reconnais une camarade du lycée de Laurette. Celle-là m’embrasse, me fait une remarque sur mes lunettes et me rassure. Le bal et son « after » ont bien eu lieu mais il me faut me dépêcher. A cinq heures, tout sera terminé. Trop de plaintes l’année passée pour cause de tapages nocturnes, de dégradations même…
« - Ah oui, elle a été déplacée dans un nouveau bâtiment plus spacieux, moins vétuste, et mieux insonorisé de l’autre côté du village. Laurette y est encore bien sûr. Quant à te dire si elle t’attend, tu le verras par toi-même. Loin des yeux… Mais qui sait : en te dépêchant un peu… Le feu d’artifice était époustouflant cette année, le bouquet final n’en finissait plus. Tu l’as manqué de peu. Ils l’ont tiré vers minuit !»– Je le savais bien…
Elle avait oublié : l’obstacle des lunettes.
Laurette, ma petite Laurette, y était toujours en effet. Elle qui adorait danser… Elle se trémoussait le plus sérieusement du monde, des coudes, des bras et des hanches, de manière consciencieuse, sur un de ces rythmes réguliers et tonitruants que l’on entendait, dans les boîtes de nuit et soirées privées. La fin de fête, l’after, était dévolue au disc-jockey, qui supplantait ainsi les anciens orchestres. Elle portait une jupe courte noire, en soie brillante, un chandail sombre lui aussi, et très décolleté, avec des talons hauts qui la faisaient paraître incroyablement attirante. Elle aurait pu devenir mannequin, l’anorexie en moins. Un inconnu, plus ou moins grand, plus ou moins brun, peu importe, lui faisait face et semblait rivaliser avec elle de gesticulations outrées- en plus ridicules et maladroites toutefois. Il ne me sembla pas, de prime abord, dangereux
Je l’abordais. Elle s’arrêta aussitôt et m’embrassa, sur les deux joues, fit d’ailleurs au passage tomber mes lunettes, s’en excusa en riant… Ce n’était évidemment pas à ce type de retrouvailles que je m’étais attendu. J’imaginais la fin heureuse d’un film. Manifestement, il restait encore quelques minutes et, durant ces minutes, il peut s’en passer des choses… On a vu tellement de dénouements tourner au drame in extremis, pour un repentir, un cas de conscience, un regret, un remords…
Nous marchâmes en silence vers la sortie. Le danseur frénétique était demeuré sur la piste de danse, sous les feux de la boule tournoyante de cristal. J’attendais que nous fussions au dehors pour esquisser ma déclaration. Pas facile de passer inaperçus. J’eus même l’impression que, parmi les couples encore présents, tous de notre âge, l’on nous regardait avec un tant soit peu d’ironie, je n’irai pas jusqu’à l’hostilité, plutôt de la perplexité. Peut-être attendait-on qu’il se passe quelque chose de grave. Un drame pour finir la fête en beauté, dont on parlerait dans les actualités du lendemain. Je ne savais pas quoi. L’homme aime tant à se divertir. Ou alors c’étaient mes lunettes de bonne conduite qui surprenaient… Pour moi tout était simple : Laurette m’aimait depuis toujours et devait me sauver de mes petites manies de la ville.
C’est ce que j’essayais de lui expliquer quand nous nous assîmes sur un banc de pierre avec des cœurs gravés dessus. C’était le banc dit des amoureux. Cependant je mélangeais tout : l’image d’Estella et ma chanteuse blonde, les différentes Laurette que j’avais connues depuis notre enfance et la source d’eau magique et minérale, notre unique et bien beau baiser et ma tendance à l’onanisme par écran interposé, les contes d’Hoffmann et les filles du feu, l’Amérique des pionniers et l’Europe latine, le rêve et la réalité, plus ou moins éveillé. Je la sentis embarrassée. Et en même temps, à même de fléchir. Je n’étais pas si laid, avec ou sans lunettes, je lui offrais la vie à la grand ville au moins, j’avais les moyens de subvenir à nos besoins, et elle m’aimait bien après tout. Je savais que je vivais l’un des moments décisifs de la vie et je m’apprêtais à la prendre dans mes bras… quand je vis sortir deux individus titubants dont je compris tout de suite qu’ils nous interpellaient et se dirigeaient vers nous à vive allure.
C’était le frère de Laurette, je ne veux point prononcer son prénom, qui lui va si mal, parce que je le hais, du moins l’ai-je beaucoup haï ce soir-là, et franchement nul n’était moins désiré que lui à ce moment et n’importe lequel de ses comparses. Il était accompagné du danseur dont le visage me disait quelque chose mais qui restait de son côté en retrait.
«-  Alors, on ne salue plus les vieux amis ? », me dit-il, sur un ton enjoué, dont je ne soupçonnais pas, à ce moment-là, qu’il puisse s’avérer perfide.
« - Excuse- moi, lui répondis-je, je ne t’avais pas vu, je n’y vois pas très bien, tu le sais.
- Viens boire un coup avec nous, le dernier avant la fermeture. Tu ne peux pas nous refuser ça. »

Je regardais Laurette. Celle-ci intervint mais pas dans le sens que j’espérais :

« - Mais oui vas-y, les garçons ont toujours quelque chose à se raconter, allez ».
J’étais désespéré. Toute ma détermination s’effondrait. Je jouais mon dernier atout :
« - C’est que… je pensais te raccompagner… »
Elle se mit à rire. « - Mais à quoi penses-tu ? J’ai ma petite voiture, et j’ai promis à mes petites cousines de les ramener chez elles. On se verra demain. On peut se retrouver pour le café, chez moi, si tu veux. »
Je n’avais pas trop le choix. J’obtempérais. Mais le dernier verre passa mal. Je trouvais le petit vin clairet bien acerbe. D’autant qu’ils entonnèrent, sans s’être donné le mot, une chanson de circonstance : Ce sera bien, chez Laurette, on y retournera, pour parler du passé, chez Laurette…
Quand celle-ci partit, escortée de ses deux cousines, j’eus envie de lui courir après.
C’était sans compter sur mes deux acolytes. Heureusement, l’animateur nous souhaita le bonsoir et le comptoir du bar ne prit pas la peine d’annoncer qu’il fermait.
Mais comment fermer l’œil ?
Quand mes deux comparses en beuverie furent décidés à s’en aller enfin, je leur demandais brusquement s’ils ne pouvaient pas me prêter un vêtement chaud. Cela les étonna. Ils ne cherchèrent point à me réclamer mes raisons. Ils me savaient bizarre. Ils bredouillèrent quelque peu mais la cause fut vite entendue. Le copain n’habitait pas très loin. Il proposa de passer chez lui et revint une minute après avec une sorte d’anorak, pas très élégant mais moelleux, douillet même, avec capuche et cordon pour serrer à la taille. De couleur vert-kaki, je suppose qu’il s’en servait pour aller à la chasse. Il me proposa des bottes de caoutchouc. Et après tout pourquoi pas. Il était à peu près de ma corpulence. Je les lui rapporterais le lendemain dans la journée. Il ne s’inquiétait pas, de toute façon, et me gratifia de son plus grand sourire. Ce n’était pas un grand causeur. Je le remerciai chaleureusement, tapai dans le dos du frère honni et me dirigeai vers la voiture. Je m’y changeai…
Mon grand-père était condamné, je le savais. Je n’allais pas le déranger, surtout en pleine nuit, d’autant qu’il n’était guère prévenu de ma venue. Et j’avais égaré la clé depuis belle lurette.
L’humidité était tombée, et avec elle une petite brume assez fraîche. Plus jeunes, elle nous paraissait monstrueuse au dessus du lac et nous en composions des légendes.
J’avais ma petite idée. La colonie n’était pas si loin.
Si la clé…

IX Le hameau retrouvé


Mais la clé n’y était plus.
Et les portes semblaient bien barricadées. On sentait une résistance derrière qui me fit penser à l’usage de barres de fer.
Les murs du dortoir étaient couverts d’inscriptions injurieuses, assorties de dessins obscènes. Je fis le tour, il en était de même de toutes les issues. Les volets étaient bien fermés. Une inscription portait même une date plutôt récente : 31 août 85.
Un jeune colon, rebelle sans doute qui, à l’orée du départ, s’en prenait aux nouveaux directeurs, aux moniteurs, leur prêtant, à raison ou à tort, des mœurs douteuses.
A moins de rentrer par effraction, il fallait renoncer.
Cela n’arrangeait pas mes affaires. Je ne pouvais tout de même pas dormir dans la voiture, à l’époque le confort n’était pas encore ce qu’il est aujourd’hui. L’idée me vint alors que je pouvais passer par le hameau abandonné de Gouttine(s) de Maur(e), ou quelque chose d’approchant. Je le savais distant de deux ou trois encablures à peine à pied. Il suffisait, par un large sentier entouré de ronces à baies rouges, de descendre à la rivière et de longer celle-ci, toujours grâce à une sente bordée de fougères et d’orties, du côté opposé au pré des goûters pascals. La visibilité n’était pas exceptionnelle mais nous l’avions déjà fait, après ma guérison, pour une veillée vespérale, voire une fête religieuse, et même une fois pour nous adonner aux joies et complications du camping. Je laissai donc la voiture sur le terre-plein qui jouxte bâtiments et dortoirs, nouvelles annexes du château, ce qu’il en restait du moins.
Je trouvais dans la boîte à gants une pile, que je fourrai dans ma poche à tout hasard. Et puis j’avais mon briquet. Je fumais en ces temps-là, modérément, surtout pour tuer le temps en voiture, pour quelques années encore.
Il fallait que je marche, même fourbu, que je me dépense après les événements de la soirée, ces longues heures de trajet, mes tergiversations et le bref retour à la réalité. Que je recouvre mes esprits. Que je fasse un peu le point. Tout en marchant, j’entendais des froissements de feuilles, des craquements de branche, le souffle du vent dans les bouleaux blancs, le clapotement de l’eau qui coulait avec, sans doute, la présence de truites ou d’écrevisses qu’avec ma lampe électrique j’eusse pu récupérer en d’autres circonstances. Je percevais de signes de présence animale : renards, sangliers, blaireaux. Leur présence nous effrayait. Nous masquions notre peur en nous efforçant de rire. On rit souvent pour masquer sa peur.
Devrais-je rire de ma peur de perdre Laurette ? Allons donc…
Gouttines nous semblait une grande aire de jeu, les portes des maisons étaient toutes ouvertes, on pouvait tranquillement les visiter, certaines s’étaient effondrées sous le poids des intempéries et du manque d’entretien. Les objets les plus disparates y étaient demeurés. Ustensiles vétustes de cuisine. Vieux cadres en tissus. Outils dont l’utilité nous échappait. Nous ne les récupérions pas pourtant. Ils nous semblaient désuets, dénués d’intérêt. Que ne donnerais-je pas à présent pour les revoir, en posséder certains ! Je sais que Laurette pourtant y déroba un mouchoir, brodé, avec des initiales dessus. Elle prétendait qu’il s’agissait de cousins lointains.
Il y avait eu là une ancienne école et, si je me souviens bien une petite mairie, au bord d’une toute petite route, même pas goudronnée, un chemin dirons-nous. Nous nous y réfugiions, par temps de pluie ou brusque orage de grêle. Il y avait bien les chauves-souris… On en avait peur. Certains les faisaient brûler. Elles poussaient de petits cris… C’était bien là que je comptais trouver asile à nouveau pour la nuit. Je me souviens avoir cloué, à l’aide d’une pierre, un artichaut sauvage, en forme de couronne royale ou de soleil piquant, séché, sur la porte d’entrée.
Surprise ! Le village était éclairé par des réverbères de fonte, je suppose, en tout cas un épais métal. Quelques ruines subsistaient bien mais la plupart des maisons étaient habitées, totalement reconstruites, en pierres de taille certes, pimpantes et repeintes de manière uniforme, difficile dans la pénombre de dire à quelle nuance de blanc elles appartenaient. Des emplacements avaient été prévus pour les voitures. Je regardais machinalement les plaques. La plupart venaient de l’étranger et deux ou trois de la région parisienne. On voyait des plantes, géraniums et cactées, aux fenêtres, l’une d’elle était même éclairée. Je crus entendre un bruit de moteur du côté du chemin, mais peut-être était-ce après tout une route goudronnée.
Je trouvais l’école. Elle aussi était devenue une élégante résidence secondaire. La porte en bois avait été changée, conservant son caractère rural, que l’aspect neuf lui ôtait partiellement. Les toits d’ardoise avaient été refaits à l’identique. Il devait être six heures du matin, et j’avoue que je commençais à sentir les effets physiques de la fatigue. Oh, je n’avais pas sommeil, non, j’ai toujours été quelque peu insomniaque, du moins dans ma jeunesse. J’avais toujours peur de mourir. Il me fallait pourtant tuer le temps, jusqu'au début de l’après-midi suivante, où j’étais attendu pour le café. Du temps, je n’en manquais point.
J’entendis un bruit de volet qu’on ouvrait, sans doute avais-je fait du bruit, et je jugeai plus prudent de rebrousser chemin. Heureusement, il ne faisait pas nuit noire. Il n’aurait plus manqué que la pluie…
Un peu à l’écart, en contrebas du hameau retrouvé, se trouvait une chapelle, toute petite certes, avec une statue de la vierge dedans. Lors de l’Assomption, on nous y amenait en procession et les plus fervents entonnaient des cantiques, car un jeune abbé s’était glissé parmi les moniteurs. Avec Laurette, nous faisions des prières afin de protéger les gens que nous aimions, et naturellement je pensais en priorité à elle.
Mais aussi à l’Autre… Seulement, je ne le lui disais pas…
Il fallait quitter le sentier pour quelques centaines de mètres à peine et dévaler un pré pentu. C’était risqué car il s’arrêtait au dessus de la rivière, que l’on entendait rugir en contrebas. On appelait le roc qui la dominait le bloc des suicidés.
En contournant sa falaise, on rejoignait un sous-bois. Je me laissais glisser à l’aveugle en ligne droite. La chapelle était fermée. J’éclairais l’intérieur à travers l’ouverture à claire-voie. Plus de statue ni d’ailleurs de vieilles couronnes, ni plaques de marbre en ex-voto. Les mêmes inscriptions, obscènes, qu’au dortoir pourtant, sur la porte de fer rouillée.
A quelques mètres de là, surgissaient  de terre, des pierres tombales. On disait ces lieux hantés par les feux follets. J’en avais vu une fois. Je voulais les attraper. Ils avaient failli m’entraîner vers la rivière. La voix de Laurette m’avait retenu. La voix intérieure, je veux dire. En fait, ça devait être une monitrice, ou la directrice, qui nous accompagnait pour chercher des girolles ou des morilles. Ce devait être vers la fin d’un mois d’août pluvieux.
Je revins vers la voiture, quelque peu éreinté, je le concède. J’y demeurai une petite demi-heure. Je posais mes lunettes sur le tableau de bord. Je remis mes chaussures. Le jour se levait. Le soleil ne semblait point au rendez-vous. Encore une petite heure et l’unique bistrot du village serait ouvert, un peu en retard, au regard des horaires habituels. Je pourrais au moins me réchauffer d’un café. Je pris alors la direction du lac. Il était splendide à l’aurore, par temps clair… J’ignorais encore qu’ils l’avaient vidé…
Toutes les vingt années environ, ce lac avait droit à un grand nettoyage, la fameuse vidange périodique. Cela eût pu s’avérer instructif mais la vase et la végétation aquatique recouvraient la moindre aspérité. Il n’était guère possible de s’y aventurer et de rejoindre la petite île qu’il nous était arrivé d’accoster en barque rustique. Je contemplai ce paysage vaseux, un peu l’état dans lequel je me trouvais. Les vestiges du village noyé demeuraient inaccessibles ou alors on prenait le risque de s’embourber, de périr englouti dans la vase. Ce lac était si coquet, l’été. Les estivants y faisaient du pédalo et des jeux nautiques. Je décidai de dormir un peu et, de fait, je m’assoupis une petite demi-heure dans la voiture devant ce spectacle de désolation. La fraîcheur du matin me réveilla tout à fait. Le ciel était gris. Je sortis, en oubliant, peut-être sciemment, mes lunettes…
Avant le bistrot, je passais par le dolmen. C’est ainsi que l’on nommait un tas de pierres plates recouvrant un trou dans lequel on pouvait pénétrer. Je m’y cachais, enfant en rêvant de celtes et de gaulois.
Je bus mon café au bistrot. Le patron était un nouveau venu. Il ne me connaissait pas et ne me demanda pas qui j’étais. Je lus le journal local, celui de la veille. Avec un peu de chance, mon aïeule serait réveillée, et même prête pour sa messe du dimanche. Je décidai d’aller lui rendre une petite visite. Je trouverais bien un mensonge qui justifiât ma présence. Il me fallait traverser le village, ce que je fis à pied puisque j’avais du temps à perdre. La place et les rues principales étaient quasiment vides. Je reconnus l’une des épiceries mais les autres étaient fermés, ou avaient changé d’office. On voyait de vieilles inscriptions effacées. De séculaires réclames défraîchies. Le monument aux morts, était bien là, lui, inébranlable, avec ses poilus figés dans la pierre, quoique quelque peu maculé de peinture rouge. La gare était à l’abandon, et ses rails rouillés se devinaient à peine, derrière de hautes herbes grasses. Vers la sortie, là où se trouvaient des vignes et des prés, des villas cossues avaient surgi, pour l’instant endormies. Beaucoup ne démarreraient la journée qu’aux alentours de midi.
J’arrivais comme ma grand-mère ouvrait ses fenêtres. Nous échangeâmes quelques gentillesses que l’on dit banales et elle me proposa de regarder avec elle la messe à la télévision. Mon grand-père, au plus mal après une attaque, dormait et, de fait, il devait garder la chambre toute la journée. Je m’abstins de le déranger.
Je ne me fis pas prier, si je puis dire. Je me calai dans un vieux fauteuil et tout en l’écoutant commenter la cérémonie, ne tardai pas à m’endormir…
Au réveil, il était midi…

X Les inséparables


Ma grand-mère avait voulu me régaler d’une omelette aux herbes, cueillies dans son jardin, mais ces dernières s’avéraient immangeables. Je n’en laissai rien paraître et prétextai une intoxication. Je me rattrapai pourtant sur les biscuits trempés dans le café. Je lui racontais ce qui de ma vie me semblait racontable, n’insistai pas trop sur ma nuit précédente et, quand je vis que l’heure du rendez-vous se rapprochait, je lui signifiais la nécessité d’y rejoindre Laurette.
« - Dommage que tu ne sois pas venu aussi souvent ces derniers temps.
- C’est que j’ai beaucoup vécu à Paris, pour mes études
- Je sais, mais c’est dommage pour Laurette. Vous auriez fait un très beau couple ensemble. 
- Rien n’est jamais tout à fait perdu, lui répliquai-je revigoré,  peu certain qu’elle ait bien entendu.
- Tu sais avec les filles… Si je te disais certains secrets…
- Oh, je me doute, que dans ta jeunesse…
- En tout cas, pour ne pas t’apercevoir qu’elle était éprise, il fallait être complètement myope, ou sacrément nigaud. »

J’avais bien fait d’oublier mes lunettes. Sauf que la réalité vous apparaît moins nette, dans ce cas de figure. D’un côté, ce n’est pas plus mal d’avoir une vision approximative des faits, des êtres et des choses. D’un autre, on ne distingue plus la réalité telle que les autres la perçoivent. Cela peut vite tourner au handicap.
Je la quittai, en lui promettant de revenir, vite. L’état du grand-père le réclamait. Mon intention était de récupérer ma veste dans la voiture et de restituer l’anorak et les bottes à son propriétaire. Il me suffirait de le faire passer au frère honni… A l’indésirable…
Elle habitait à l’étage, ayant loué son ancienne quincaillerie au rez-de-chaussée. Pour accéder chez elle, il fallait grimper, en extérieur, de hautes marches  assez raides et sans rampes. En descendant, je faillis buter contre un corps, que je voyais de dos, et qui s’y était assis. C’était justement l’ami du non désiré. Il me salua gaiement, me demanda, non sans une pointe de raillerie, si j’avais bien dormi.
« -Tu tombes bien, lui dis-je. Je voulais te rende ton anorak. Je te remercie. Il m’a été très utile.
- Tu vas chez Dédé ? », me demanda-t-il.

Un peu surpris, je ne pouvais lui mentir. J’indiquais tout de même que je devais prendre ma voiture.
« - Je t’accompagne. »
Je ne pouvais l’en empêcher. Après tout, il était toujours acoquiné avec le frère de Laurette. A fâcheux, fâcheux et demi. Je supposais qu’il avait ses entrées chez ses parents. En moins d’une minute, nous étions au hameau.
La maison de Laurette était à présent inhabitée. On s’en servait de hangar. La famille avait fait construire, juste à côté, ce n’était pas la place qui manquait, une modeste mais jolie villa de plain-pied, avec une terrasse et une véranda.
Elle ne fut point surprise outre mesure de nous voir débarquer tous les deux. Les hommes étaient encore à table, en beaux habits du dimanche, la veste sur le dossier de la chaise. Les femmes s’affairaient et parmi elles, Laurette, ma petite Laurette, occupée du côté de la plaque électrique, à surveiller le café, tout en garnissant des assiettes de biscuits divers. Une autre jeune femme l’épaulait. Elle me la présenta, après m’avoir fait les bises officielles sur la joue. Peu importe son nom. Elle fréquentait Dédé.
Nous nous assîmes. On plaisanta. On se rappela des souvenirs des fêtes passées. On évoqua mon grand-père, un brave homme qui faisait crédit, et qui n’en  avait pas été récompensé, peuchère.
Soudain Laurette dit : Tu te souviens la première fois qu’on s’est connus…
Nous avions sept ou huit ans. J’avoue que j’avais occulté cet épisode. On s’arrange toujours bien avec sa mémoire. J’eus la mauvaise idée de répondre non. Ce fut son frère, - ai-je dit qu’il avait quasiment mon âge, à quelques mois près, qui se chargea de relater l’épisode. Il semblerait que, je me sois éloigné, lors d’une promenade, de mon grand-père (un brave homme !), qui avait amené justement Laurette avec nous, et que je sois allé caresser une petite chèvre qui me semblait gentille et qu’on avait laissée en liberté dans un pré, tout près des vignes de la famille, justement. Sans doute voulus-je épater ma jeune compagne. J’étais très jeune, et soit que la chevrette ait voulu s’amuser, j’eus effectivement l’impression qu’elle se moquait de moi, soit qu’elle me parût plus grande du fait de ma petite taille, soit qu’elle ait été en effet contrariée par la présence d’un étranger, elle se mit à me courir après, tout le long du chemin, à l’inverse de l’endroit où bavardait mon grand-père. Elle me dépassa même tandis que je courais à toutes jambes, comme si j’avais le diable à mes trousses ou même à mes côtés. Or le chemin menait directement au lac, et le lac subissait en ce temps-là sa première vidange. De sorte que j’aurais pu, pour lui échapper, plonger dans la boue au milieu des roseaux et, au vu de ma taille, m’y embourber à jamais. Un petit garçon était intervenu, m’avait retenu et avait chassé l’animal qui n’avait pas demandé son reste et était parti dans l’autre sens. Eh bien, ce petit garçon, c’était Sylvestre, celui qui se trouvait présentement devant moi, se pouvait-il que je ne l’aie point reconnu ?
Ben non, je ne l’avais pas reconnu, à peine moins de vingt ans plus tard. En fait, je ne l’avais pas assez regardé. On ne fait pas assez attention, sans un film ou une photo, aux personnages secondaires. J eme souviens des cris de Laurette, de la frayeur de mon grand-père, de l’air narquois de la chevrette…
J’étais mal à l’aise car je me sentais ridicule. Laurette riait aux éclats, sans méchanceté. – Tu n’as pas reconnu Sylvestre ! C’est incroyable. Il est toujours avec Dédé… Son frère et les adultes, quant à eux, se moquaient plutôt de la peur de la chèvre. J’étais bien un citadin, allez. On se tapait sur les cuisses ; on se donnait mutuellement des bourrades ; on en toussait grassement. La conversation s’échauffait tandis qu’on distribuait les pousse-cafés. Je prétextais une envie pressante et me dirigeais vers les lieux d’aisance que je pensais encore à l’extérieur.
« - Eh, le citadin, tu nous prends pour des arriérés. Nous avons tout le confort ici à présent. Laure, tu peux l’accompagner, s’il te plaît ! »
Je la suivis jusqu’à la salle de bain en faïence et petits carreaux bleu délavé. Ce fut pour moi une aubaine. Je profitais de l’occasion pour dire à Laurette que j’étais venu pour la voir elle, et rien qu’elle, que j’avais des choses importantes à lui révéler, et que j’aimerais bien qu’elle me sorte d’une situation que je jugeais préoccupante, malsaine et même dangereuse. Elle me regarda avec une compassion qui me rassura, dans un premier temps, mais qui ensuite me fit honte.
« - Ils ne vont pas tarder à faire leur sieste, et mon frère doit partir chez sa future belle-famille pour le goûter. Bien sûr, Sylvestre l’accompagne. Quand je pense que tu ne l’avais pas reconnu. On les appelle les inséparables, tu sais…
- Comme nous, autrefois, murmurais-je…

Laurette sourit, oui, autrefois. Elle me dit de patienter, que dans un quart d’heure, elle serait toute à moi… Cette expression me fit forte impression et m’encouragea. Oui, autrefois, j’aurais agi de manière bien plus naturelle. Là on aurait dit que je traînais les pires défauts de la ville, comme un boulet, derrière moi : l’image de soi que l’on renvoie aux autres, la honte du regard d’autrui posé sur nous, me mettre à louvoyer au lieu de parler directement des choses simples. Alors que l’amour peut s’avérer des plus simples précisément. C’est en tout cas ce que l’on croit.
Elle tint parole. Nous pûmes partir sans éveiller les quolibets. Dédé, sa compagne et Sylvestre avaient filé vers leur goûter. Il devait être plus de 15 h. Il me restait du temps. La grand ville n’était qu’à deux heures et mes parents se couchaient tard…
Pour la chèvre, je me souviens que ma grand-mère m’avait raconté une histoire de sorcières et de bouc, impliquant le diable, et c’est sans doute ce qui avait expliqué en partie ma subite crise de panique. Et la nouveauté aussi. Une chèvre en vrai, c’est bien plus effrayant qu’une image d’Épinal.

XI Le tour du lac


« - Où va-t-on, me demanda Laurette ? »
J’aurais bien revu sa grand-tante. Mais elle n’habitait plus dans le canton. On l’avait mise en maison de retraite, même que ça coûtait bonbon à toute la famille…
Je proposais un tour en voiture nippone. Laurette me regarda comme si elle cherchait à deviner mes pensées. Ou peut-être crut-elle que ce fût là une manière de l’émerveiller, qu’elle n’osa contrarier. Elles ne manquaient pas, les voitures, après tout, certes pas toutes asiatiques, carénées et dopées au turbo. L’arrière-pays n’était plus ce qu’il avait été. Tous les jeunes en avaient, et depuis belle lurette. Je m’en doutais pourtant.
En fait, je n’avais rien calculé et je me sentais très mal à l’aise. J’étais à l’orée de l’un des moments cruciaux de mon existence, avec un être que j’affectionnais depuis longue date, en qui j’eusse dû me sentir en confiance absolue, et je ne savais que faire ni quoi dire. Je n’aurais jamais dû rester aussi longtemps sans la revoir.
Je pris la direction du barrage et sa centrale électrique. En route, je me crus obligé, afin de rompre le silence, de lui demander ce qu’elle faisait à présent exactement dans la vie, de quoi elle vivait. C’était un peu compliqué. Elle aurait aimé devenir institutrice ou puéricultrice, en tout cas s’occuper d’enfants. Malheureusement son père avait fait un malaise, de sorte qu’elle avait dû se résoudre à donner un coup de mains pour l’exploitation. Elle faisait la comptabilité, un peu de secrétariat car son frère avait eu l’idée de diversifier la production. Il faisait son miel, avec Sylvestre, et il en vendait une grande partie. Des apéritifs aussi et quelques produits sans pesticide, des figues, des grenades, des abricots, des prunes et même des châtaignes. Ca commençait à prendre. C’était là l’avenir.
« - Cela ne doit pas faire beaucoup, à la fin du mois…
- Non, pas pour l’instant, et c’est pour ça que je donne un sérieux coup de main également à l’hôtel-restaurant et j’ai en plus vient de s’ouvrir, sur les bords du lac. Il y a de plus en plus de touristes étrangers qui viennent dans le coin, l’été… Ca paie pas mal et il y a les pourboires… »

Elle semblait convaincue de ce qu’elle disait. Au barrage, nous regardâmes le lac asséché, et les pelleteuses ou autres engins de nettoyage, faisant face à des mamelons de vase. Leur épreuve me paraissait insurmontable, à l’instar de la mienne. J’avais envie de la prendre, comme avant, par les épaules, mais je m’exposais à un refus, et il était sans doute trop tôt. On a tort de remettre à plus tard ce qui s’impose au moment même. Il se mit à bruiner. Décidément, même les éléments étaient contre moi, contre nous. Je proposai à Laurette de retourner à la voiture.
Là, je lui posais la question la plus sotte qui soit, celle qui me vint à l’esprit au lieu de celles qui me brûlaient les lèvres, et qui m’eussent permis de connaître ses sentiments réels à mon égard.
« - Dis-moi, petite Laurette. Tu connais la chanson du cow-boy, Johnny ? »
Elle me regarda comme si elle me voyait pour la première fois.
« - Mais elle n’est plus connue du tout.
- Tu la connais pourtant…
- Oui, sans doute…
- Tu ne voudrais pas me la chanter ?
- …
-  C’est très important pour moi…
- C’est très important que je te chante cette chanson là, précisément ?
- Oui, cette chanson là précisément…
- Je peux t’en chanter une autre, si tu veux, je sais que tu aimes bien…
- Non, celle-là, uniquement…
- Le début alors seulement. »

Et de sa jolie voix claire, juste mais comme si elle ne pensait pas à ce qu’elle chantait, comme si elle était absente à sa voix même, et tel une offrande qu’elle me faisait par amitié, par amitié simplement : d’abord doucement :

Maman vient de terminer, l’histoire du cow-boy Johnny,
Petit Pierre l’a écoutée, et puis s‘est endormi,
Dans le ciel la lune luit, éclairant le petit lit,
Où l’enfant a souri, en retrouvant Johnny 
Puis accélérant le rythme :

                Il est dans la pampa, son cheval n’est plus de bois…
                Plus de…

« - Après, je ne me souviens plus. Mais dis-moi, pourquoi voulais-tu cette chanson-là précisément ? »
Et elle me regardait avec un air qui me parut soupçonneux. J’attendis quelques secondes et me lançai :
« -Tu te souviens de la chanteuse ? 
- Quelle chanteuse…
- La chanteuse, tu sais bien quand j’étais malade, elle devait s’appelait Marie Line, je crois…
- Ah c’était donc ça, dit-elle d’un ton agacé, mais tu sais qu’il va falloir grandir à la fin… Et d’abord c’était Christine…

Sa voix se radoucit elle me regarda avec un air de pitié qui me fit mal. Je compris que je m’étais engagé sur une mauvaise voie…
« - Rentrons. Il fait un peu humide et j’ai peur d’attraper mal. C’est que je travaille demain… »
Je devais avoir l’air très malheureux car elle ajouta :
« - On n’a qu’à faire le tour du lac en voiture. J’en connais plein, moi, des chansons de notre enfance… »
Effectivement, je n’eus pas à me plaindre du tour de chant…
« - Si tu étais venu plus souvent, je t’en aurais chanté, moi aussi, des chansons… Il n’y a pas que les chanteuses qui chantent… »
Dès lors Laurette me parut des plus aimables. Elle avait l’air  ravie de la balade malgré le temps morose qui n’était plus de la fête. L’automne arrivait à grands pas et bientôt arborerait ses couleurs rousses, fauve et orangées. On allait se gaver de champignons. Et le chasse au gibier des bois allait reprendre…
Pourtant je ne lui avais toujours pas signifié mes intentions… Il me restait une toute petite chance d’ici à mon départ… On verrait bien…
Une question me trottait toutefois dans la tête : on peut aimer une Laure, mais peut-on aimer une Laurette ? Une petite Laurette ? On ne fait pas suffisamment attention au nom que l’on vous donne…
Christine, Estella, leur nom faisait rêver. Marylin même.
Laurette ça promettait de l’or mais ça tombait vite dans la mauvaise vie.
Je veux parler de la vie réelle.

XII Un petit commerce


Une petite collation était installée, sinon chez Laurette, du moins chez ses parents. A cause de la pluie, on s’était rabattus dans l’ancienne bâtisse. Le hangar, l’écurie, la remise étaient noirs de monde. Pour un fois qu’il se passait quelque chose près du village… On y trouvait des spécialités locales, charcuteries et jus de raisin, dont certaines familiales mais pas seulement. Un producteur de leurs amis était venu spécialement du département limitrophe avec ses cochonnailles certes, il n’en manquait pas dans le coin, mais certifiées « bio », son fromage de brebis, ses gâteaux un peu lourds que l’on nomme « fouaces »… Sylvestre et Dédé avaient bien fait les choses. Ils avaient mis des affiches partout, inondé les boîtes aux lettres, alerté la presse locale. Le bouche à oreille avait fait le reste. Un voisin immigré, récemment installé, vendait des desserts exotiques, sucrés et joliment colorés. Un autre vendait des portions de paella pour le repas du soir. Quelqu’un découpait des portions de pizzas domestiques.
Les fêtards étaient invités à déguster et, bien sûr, à se pourvoir au besoin. La formule ne marchait pas si mal, ainsi que je pus m’en rendre compte.
Je décidai de rapporter de la charcuterie à mes parents, non prévenus de mon retour impromptu. Plusieurs parfums étaient mis en exergue : myrtille, châtaigne, olives… Je discutai avec ce producteur des hauts plateaux qui semblait avoir des idées sur tout mais les formulait de manière naturelle, on peut même dire crue, à la limite de la vulgarité parfois.
Ce fut lui qui me révéla, incidemment, qu’il comptait bien travailler de conserve avec Laurette, un beau brin de fille, celle-là, (je me demande s’il n’a pas prononcé, à voix basse, le mot de garce), il aura bien de la chance celui qui la mettra dans son lit, allez. A sa place, je n’irai pas coucher dans la baignoire, ah ça non je n’irai pas dans la baignoire cré nom…
Et de se mettre à rire, d’un rire bruyant, peu discret ni délicat.
Je crus qu’il se moquait de moi et lui demandai quelques précisions. Ce fut le moment que choisirent un groupe de plusieurs clients pour réclamer de la saucisse sèche, allégée en matières grasses et en sel.
L’amour parfois ne résiste pas à une peau de saucisse.
Sylvestre vendait leur miel ; je ne pus résister à l’envie de l’interroger sur ce mystère.
« - Comment, répondit-il en riant, tu n’es point au courant ? Laure et moi allons nous marier. Laure ne te l’a point dit ?
- Heu, non, oui peut-être, je ne sais plus… (Il l’appelait Laure !)
- Nous comptons ouvrir un commerce dans le bourg le plus proche, A St P… (C’était celui du spectacle paroissial de ma chanteuse, au sein de son septuor) et y vendre des spécialités du cru, du vin de l’exploitation bien sûr, et aussi nos légumes biologiques, notre miel et les produits de la montagne… On va sans doute s’associer avec Dédé, qui reprendra les vignes de son père. »
- Mais c’est une excellente idée, m’entendis-je répliquer, la mort dans l’âme ou, comme disait un chanteur bien oublié, les larmes au poing.

A ce moment-là, Laure, puisqu’il faut bien la nommer ainsi, se rapprocha.

« - Petite cachotière, lui dit Sylvestre en l’enlaçant. Laurette le repoussa gentiment, en minaudant quelque peu. Tu ne lui as pas dit pour nous et nos projets ?
- Mais bien sûr que si, je le lui ai dit, n’est-ce pas Gégé que je te l’ai dit ? Et elle me lança un regard si franc que je crus un instant qu’effectivement, elle était sincère et que c’est moi qui n’avais point fait attention. C’eût été effectivement tout à fait plausible.
- Mais oui, que je suis bête, tu me connais, je suis tellement distrait… Oui tellement rêveur… »

Sylvestre était manifestement ravi de la petite sensation qu’il avait produite. Il ajouta à voix basse, devant Laurette, qui se mit à rougir : Et puis tu sais, on peut bien te le dire à toi qui la connais depuis toujours. Mademoiselle attend un heureux événement. Tu es le premier à l’apprendre. On va le leur annoncer dès que ça sera confirmé, d’ici à quelques jours… On n’allait pas attendre qu’elle ait coiffé Ste Catherine…
« - Vous en êtes sûrs, m’entendis-je ajouter, de ma voix la moins amère…
- Pour le mariage ? Sans aucun doute…
- Non, je voulais dire, pour l’heureux événement…
- Oh, tu sais, il y a des symptômes qui ne trompent pas. En tout cas, et il me lança une de ses tapes viriles qui sont synonymes, en ces contrées, de connivence et d’amitié, on aura tout fait pour ça…
- Je vous félicite mais dites-moi, les parents doivent bien se douter, vous fréquentez depuis combien de temps…
- Houlà, ça fait un bail. Je ne sais pas moi, six ans, sept ans. C’est simple… Elle n’a jamais connu que moi… »

Et de partir dans un grand éclat de rire, auquel répondit celui plus recherché de Laurette, sa Laure à lui. Je ris de bon cœur avec eux. Cette Laure-là n’était plus la mienne. J’avais l’impression qu’il parlait d’une autre créature. Alors, bien sûr, je repensais à Estella.
Inutile de préciser que je trouvais une excuse pour partir dès le début de la soirée. J’avais de la route à faire. Et puis j’étais fatigué. On le serait à moins. Je ne lésinais pas sur le café.
Et dire que ce village désignait autrefois un lieu d’asile. De salut même.
Le salut, c’est moi qui le leur donnais…

XIII Estella


Le chemin me parut à la fois long et en même temps j’étais comment dire… soulagé…
Au moins, de ce côté-là, ce serait une affaire réglée. Entre temps j’avais remis mes lunettes. J’y voyais en effet plus clair, en même temps que je rejoignais la nationale qui ne s’encombrait pas, ce soir-là de brume, bruine ou pluie. Laurette c’était un pas fait vers la réalité brute, pour me sauver du désastre affectif. Et ce pas était un faux pas. Un sacré même.
Je n’étais effectivement pas sur la bonne voie. Le choix même de Laurette, celui d’épouser Sylvestre, prouvait que je n’avais pas adopté le meilleur parti, et la disqualifiait à mes yeux.
Je m’étais leurré car à la vraie Laurette, à cette Laure-là, j’avais substitué naïvement la Laurette du passé, ce passé que l’on a évidemment tendance à idéaliser, à magnifier, à sublimer même.
Mais il fallait me rendre à l’évidence : celle que j’aimais, pour le moment du moins, c’était bel et bien Estella…
Seulement l’Estella que j’aimais n’était qu’une image. Je risquais de reproduire la même erreur si je persistais en n’en considérer que cet idéal qu’elle représentait certes mais qu’elle n’incarnait pas, en chair et en os je veux dire. Il me fallait alors l’approcher dans le réel, en tant que telle… On verrait bien ce qu’il en résulterait. Ce ne serait pas chose aisée. Mais cette situation ne pouvait plus durer. Je ne voyais plus mes amis, je négligeais mes études et je devenais, le mot était de plus en plus à la mode, un être dépendant d’une image, un accro de l’amour par procuration, la victime d’une addiction maligne. Cela pouvait me conduire au pire.
Au quart de siècle révolu, il était temps de se faire une raison, et de pousser ce que jadis on nommait une passion, dans ses derniers retranchements.
Une réminiscence ?
Et d’abord qui était exactement Estella, d’où venait-elle, et ne l’avais-je pas connue, on a lu son Platon, dans une autre vie ?
Le soir même, je parlais à Estella, mon étoile du berger. Je lui parlais longuement et elle me répondait. Je lui demandais si elle me laisserait l’aborder un jour. Je voulais dire son incarnation dans la vie courante. Elle n’était pas contre. Après tout, ne lui étais-je pas fidèle, quasiment tous les soirs, depuis une bonne année. Je la payais certes mais elle n’était pas pour autant vénale, il lui fallait bien gagner sa vie tout simplement. Elle voulut bien me laisser une chance. Elle avait reçu mon médaillon et y avait été sensible. Pour l’instant elle avait une liaison dans la réalité qu’elle ne pouvait rompre mais dont elle sentait bien qu’elle commençait à s’étioler, à l’instar de tout ce qui relève du réel. Les images restent, nous survivent même. Je pouvais par ailleurs lui être utile, lui fournir des références dont elle était dépourvue, l’introduire dans les cercles que visitaient mes parents, dans la bourgeoisie huppée, où les créatures comme elles font souvent sensation. Elle eût rêvé d’embrasser une vraie carrière d’artiste de son temps, jouant avec son visage et son corps. La chanson, cela semblait trop difficile. Elle avait fait son temps. Sa présence à l’écran de mes rêves était purement expérimentale. Et d’ailleurs, je l’avais très vite accaparée. Elle lui permettait de se désinhiber. Elle s’était vite consacrée à son plus gros client.
Une année se passa, entre temps Laurette avait accouché d’un beau garçon, et Estella me permit de mieux la connaître ainsi que je le lui avais réclamé. Je tins de mon côté mes promesses. Un jour, elle me présenta le technicien grâce à qui je l’avais trouvée si saisissante à l’écran, raison pour laquelle j’avais acquis ses droits à l’image toute une année. Il me sembla l’avoir déjà aperçu, en tout cas sa présence ne me parut point déplacée. Je ne parle au demeurant que de la partie vespérale qui m’intéressait. Je me moquais bien de ce qu’elle pouvait faire le reste du temps. Je ne suis guère possessif ni jaloux. Ca se serait vu…
Blessé dans mon orgueil tout au plus.
Tout ce que je lui demandais, c’est de rester pour moi l’image de la femme idéale. Celle qui me permettait de pérenniser, on peut même dire de retrouver, l’unité de mon être, la cohésion de mes différents moi et surtout de dissiper la confusion qui régnait dans mes sentiments à son égard. Je ce que je dis peut sembler irrationnel mais me paraissait tout à fait concevable à l’époque.
Une fois, je lui demandais de se déguiser pour moi en chanteuse des prairies américaines. Vous aurez sans doute compris mon intention. Je lui réclamais naturellement la chanson que j’avais extraite de ma mémoire, la fameuse journée du retour, où je m’étais résolu à retrouver Laurette. Elle s’en acquitta si bien que je fus saisi d’un doute. Et si elle «était » effectivement l’autre, ma chanteuse d’autrefois ? Leur visage, leur voix, leur âge même coïncidaient si bien. Les cheveux, on sait que l’on peut toujours les modifier selon la conjoncture… J’oubliais : leur même désir ancien de réussir dans le métier…
Tout s’effondra. Elle comprit très bien que je ne l’aimais en définitive pas, en tout cas pas comme elle le souhaitait, ce dont j’aurais pu me douter dès le début. Elle voulait bien incarner un idéal pour les autres mais entendait bien demeurer ce qu’elle était pour elle-même au quotidien. Une femme tout simplement. Il valait mieux que je renonce à elle car elle comptait donner une nouvelle orientation à sa carrière sur les écrans, et celle-ci excluait les contrats d’exclusivité.
Elle avait besoin de quelqu’un de solide à ses côtés, quelqu’un qui crût en elle et l’aime pour ce qu’elle est, côté coulisses, non pour son paraître, encore moins pour l’image qu’elle offrait d’elle-même. Quelqu’un qui puisse la diriger, lui éviter les faux-pas justement, la protéger contre elle-même au besoin. Le technicien, qui avait dû être un beau garçon au demeurant, un sacré débrouillard en tout cas, pas jaloux pour deux sous, était tout trouvé, d’autant qu’il n’était pas très exigeant. Les quelques personnes que je leur avais présentées leur avaient été très utiles. Je méritais mieux qu’une image selon elle. Mais il n’était plus question de me laisser me ruiner sans contrepartie, et d’ailleurs c’était fini tout ça…
Qui aime-t-on au fond, le sait-on jamais ?
Christine ? Laurette, Estella ? L’une était le rêve, la seconde la réalité, la dernière l’illusion. Au fond, les trois ne faisaient qu’une. Je pouvais toujours, à tour de rôle, les sortir de ma sacoche. Deux au moins manqueraient toujours à l’appel. Telle était ma ceinte trinité. L’amour a plus d’un tour dans son sac.
Je regardais une dernière fois le vieux film, transposé sur cassette. La ressemblance ne me parut plus aussi évidente. Cela ne prouvait rien néanmoins. On change tellement en une douzaine d’années. Qui a écrit déjà La treizième revient, c’est encore la première ? Et puis, les femmes ont tant d’artifices à leur disposition.
Dans les contes de fée, on trouve à la fin chaussure à son pied.
Mais essayez donc d’adapter le soulier à un souvenir, à une image, ou à une légende, une fée…
Je parle sous l’autorité de la psychanalyse.

XIV Épilogue


Ces souvenirs me paraissent si lointains à présent…
Un siècle s’achève. L’amour n’aura guère été sa préoccupation majeure, il s’en faut.  Le réalisme a tué le romantisme. Même Proust est passé insensiblement d’Un amour de Swann à Sodome et Gomorrhe. Les peuples ont connu leur lot de tragédies et d’horreurs. Les individus a fortiori. Et le prochain s’annonce terrible également.
Les enfants de Laurette ont déjà quitté leur bourg sans que j’aie eu le temps de les voir grandir. Ils ne reviennent que pour la fête, et les festivités de Noël ou de Pâques. Ils ont fait des études et sont bien partis pour réussir dans la vie. Leurs grands-parents coulent une paisible retraite. Dédé s’occupe de tout, bien épaulé par son épouse, une solide gaillarde celle-là ! Il a embauché quelques descendants d’immigrés qui ne rechignent point à la besogne. Il participe à des concours et a même gagné une médaille.
De temps en temps, j’y remonte. Laurette a bien changé. Elle s’est un peu empâtée, même si elle garde le sourire charmant, les yeux pétillants de clairvoyance, et une certaine souplesse dans la démarche, auxquels elle demeure pour moi associée. Elle ne cache pas ses premiers cheveux gris.
Le couple a connu quelques difficultés moins à imposer sa conception d’un commerce d’un nouveau genre, dans ces régions, qu’en raison de la concurrence florissante, pas toujours loyale, si j’en crois ce qu’elle m’en a rapporté. Sylvestre dut faire des marchés hebdomadaires, voire dominicaux, pour joindre les deux bouts. Il buvait sans doute trop, que veux-tu dans le commerce... Certes, il était d’un naturel doux et peu enclin à la violence, et de ce côté-là elle n’eut jamais à s’en plaindre. Il n’eût plus manqué que cela.
Toutefois ce n’était pas la vie rêvée. Ni Vénus ni Athéna ne sont faites pour se changer en Junon.
Qu’en aurait-il été avec moi ? C’est impossible. On n’amène pas la campagne à la ville, encore moins s’il s’agit de déplacer des montagnes, fussent-elles moyennes, et noires.
J’aurais pu lui proposer une relation adultère. Entre amis, on peut se rendre ce genre de service. Ni elle ni moi n’en avions réellement envie. C’eût même été grotesque. Une erreur. Une de plus…
C’est vrai que ça eût mis un peu de piment à cette histoire, en laquelle je l’ai déjà dit, je laisse le gros du sexe au réel. Je raconte en ces lignes comment j’ai eu maille à partir avec la quête d’un idéal à trois volets, comme dans un triptyque. Nous ne sommes plus une époque à idéal. Certains s’en consoleront. Je ne m’en consolerai jamais.
Par ailleurs, quand le sexe, la violence, la vulgarité dominent tout, c’est la sobriété littéraire, l’idéalisme même, qui devient une obscénité. Et parfois même un ferment d’avant-garde. Lorsqu’un discours est entraîné, disait Barthes, dans la dérive de l’inactuel, déporté hors de toute grégarité, il ne lui reste plus qu’à être le lieu d’une affirmation. Cette affirmation se déploie et s’illustre dans cette nouvelle qui doit temps à Gérard Labrunie, dit de Nerval, dans le Valois.
Il paraît que certains industriels pensent à exploiter les sources du canton, riches en magnésium. Les fées n’ont qu’à bien se tenir.
J’ai finalement réussi mes concours et embrassé une médiocre carrière de fonctionnaire. Le métier m’a vite ennuyé, avec ses petites mesquineries et ses travers corporatistes. J’ai préféré creuser mon trou dans les gazettes locales, rubrique culturelle : tours de chants, concerts, représentations théâtrales, quelques opéras, festivals de poésie, foires aux livres, grandes expositions… (J’ai même écrit sur Estella, venue jouer de son corps dans la région, exposant sous son véritable patronyme), je touchais un peu à tout, avec un certain bonheur je dois le dire, et un peu aussi avec une certaine facilité. J’y gagnais assez bien ma vie, du moins comme on peut gagner sa vie quand on demeure en province, sans grande ambition carriériste. Je ne payais jamais les places ni les entrées… C’était toujours ça de gagné.
Et puis je rencontrais de vrais chanteurs, de véritables chanteuses, des vedettes, des stars même, en français des étoiles…
Elles n’étaient pas si fières, ni si inaccessibles, celles que l’on nomme des « stars »… Peu connues en Amérique, il est vrai. Est-ce si grave au vu de l’histoire de l’espèce ? De la culture seulement ?
Mes parents, de leur côté, avaient fini par perdre leur commerce au jeu. Et puis la province ne leur convenait plus. Ils moururent prématurément, dans des circonstances dramatiques que les journaux ont rapportées, je n’y reviens pas. Ils me laissaient quelques menus biens immobiliers que je mettais en location et qui suffisaient à mon confort et à mes exigences. Je ne me suis en définitive jamais marié, ce ne furent pourtant pas les occasions qui me manquèrent. Mais au dernier moment j’hésitais… et finissais par rompre. Quelqu’un m’a dit : Tu devrais lire le Journal de Kafka…
Un autre : Tu devrais relire le Quichotte… Tu sais ce vieux fou qui voulait ressusciter la chevalerie d’antan… Il y a des écrivains comme ça…
Un jour, j’ai osé demander à Laurette si elle avait eu des nouvelles de la chanteuse…
« - Comment, Gégé, tu l’ignorais donc ? Elle est morte de leucémie, oh très peu de temps après son passage par la colonie de Font rouge… »
Et plus doucement, avec cet accent de compassion, qui aura souvent marqué nos relations :
« - Tu ne grandiras donc jamais ? »
Morte ? Mais alors… Elle avait raison. Il était temps de grandir. J’ai mis le film au rancart. J’ai réalisé que Marilyn s’appelait Christine, à l’instar de la reine qu’interprétait, divinement, Greta Garbo.
Alors j’ai vécu…
Mais ceci est une autre histoire. Un autre monde. Un autre livre. Avec du sexe et de la mort.
« Quand ce n’est pas le sexe, c’est la mort et quand ce n’est pas l’amour, c’est l’amitié. ». C’est tout ce que j’ai retenu de la lecture d’un gros roman d’un célèbre auteur français, qui vient de nous quitter.
Jamais au grand jamais je n’aurais imaginé finir ainsi.
A propos d’amitié, j’ai pu récemment écouter la chanson de Johnny Boy, par Marie-José Neuville. Le dernier couplet se termine de la façon suivante :
« Plus tard quand les soucis/Auront envahi sa vie/Le souvenir de Johnny/Sera plus doux qu’une amie. »
Je n’aurais su mieux conclure…


 


Table des matières

Chapitre 1 : Une nuit en ville
Chapitre 2 : Ma reine
Chapitre 3 : Vers un nouveau départ
Chapitre 4 : Le banquet
Chapitre 5 : Une nuit dans la campagne
Chapitre 6 : La grand-tante
Chapitre 7 : L’ombre d’un doute

Chapitre 8 : La fin de la fête
Chapitre 9 : Le hameau retrouvé
Chapitre 10 : Les inséparables
Chapitre 11 : Le tour du lac
Chapitre 12 : Un petit commerce
Chapitre 13 : Estella
Chapitre 14 : Épilogue