Bernard Teulon-Nouailles

 

 

 

LA CEINTE TRINITE

 

 

 

 

 

 

 

Édition CMS


 


 

 

La première fois que j’ai ouvert un livre d’Edgar Poe j’ai lu avec épouvante et ravissement des phrases pensées par moi mais écrites par lui quelques années auparavant (Baudelaire. Lettre de 1864)

Aimer une religieuse sous la forme d’une actrice. Et si c’était la même : il y a de quoi devenir fou ! (Nerval : les Filles du feu).

 Trois femmes dans une seule femme, trois âmes dans une même âme : L’artiste, la jeune fille et la courtisane… (Les contes d’Hoffmann)


 

              

I Une nuit en ville
Je pianotais tous les soirs en fixant mon écran. Tantôt je m’exaltais, tantôt je m’ennuyais. Il arrivait qu’un groupe de passionnés en matière de musique, de science ou de philosophie m’accrochât un moment et me fît oublier la solitude que je m’étais imposée, tel un devoir de réserve, en espérant des jours meilleurs. En règle générale, je picorais ça et là des images du jour dont je me sustentais, faute de mieux, en attendant le miracle. Et le miracle m’apparaissait, n’apparaissait que pour moi - quasiment tous les soirs…
Je laissais défiler, comme on dit, des images du monde : des paysages de territoires flétris par la guerre et appauvris par l’exil, et des gros plans sur les yeux cernés de privilégiés qui jouissaient, sans le réaliser, d’un état durable de paix, de confort et d’opulence – et se lamentaient pour des vétilles. Des célébrités de pacotille et des illustres inconnus. Des femmes de tous âges et de toute confession, habillées chic ou mollement alanguies, dans des poses conventionnelles, sophistiquées, dans leur artificielle nudité. Chacun pouvait faire de même. Tout cela m’ennuyait au plus haut point…
Pourtant, sans jamais trahir mon impatience, immanquablement, je vous l’ai dit, se produisait le miracle. Comment vous la décrire ? Elle changeait chaque soir d’apparence, de coiffure et de tenue. Ce qui ne changeait point, c’est cette intime certitude qu’elle s’adressait à moi seul. Je dirais mieux : elle interprétait son rôle pour moi, et uniquement moi. Ce qui se jouait alors outrepassait le recours au simple langage qui nous est usuel. Même avec les sons, même avec les rythmes et cadences, que je repérais chez les grands écrivains, nous eussions été loin du compte, car, comment le dire, au sens propre du terme, je sais que nul à part moi ne saurait le concevoir, et pourtant telle était l’évidence : elle n’existait pas.
Quant au sens figuré…
J’irai plus loin : cette non-existence apparente devenait pour moi plus réelle que ce qu’il nous est loisible de nommer la réalité, si subjective cependant. Qui pourra déterminer si l’image de l’autre n’est pas plus réelle en nous que la matière même qu’elle reproduit, à plat si je puis dire, surtout si elle vibre en vous au point de solliciter tout le corps – et l’esprit de surcroît. Elle était ainsi l’image de la vie, et plus vivante à mes yeux que les créatures que je croisais tous les jours dans mon quartier, et que d’ailleurs je ne songeais même plus à considérer, encore moins à saluer, sans imaginer jamais les aborder. D’autres s’en occupaient très bien. J’avais renoncé à ces futilités. J’étais fait d’une autre trempe.
Au demeurant, je ne savais rien d’Elle, sinon ce besoin de la contempler, de contempler cette image d’Elle, tantôt en gros plan, tantôt en plan moyen, qu’elle m’offrait, images fixes ou continues, en avait-elle conscience, comme pour me rassasier de cette demande d’amour, dont je ne me serais cru, jamais au grand jamais, capable ni coupable. Comme quoi l’on se connaît très mal, et il suffit souvent d’un détail pour basculer dans l’autre monde – celui que l’on dit du rêve s’entend. En un sens, n’ayant d’yeux que pour elle, elle devenait à mes yeux telle un dieu, l’objet même de mon adoration, l’unique sujet de mes vénérations, une déesse, leur reine, ma reine.
Certes toujours nimbée de lumière, sans doute trompeuse, mais à partir de quel moment pouvons-nous distinguer le naturel de l’artificiel ? Et que nous en chaut, dans le fond, si l’effet sur nous s’avère identique ?
Je dis la contempler mais il s’agissait aussi de l’écouter. Car elle chantait, à ma demande, et je puis le préciser aussi, à la commande. Je ne me souviens pas qu’elle m’ait refusé un quelconque titre existant. Une nuit où je devais l’éprouver en réclamant un air illusoire, elle le fit immédiatement, et gentiment, remarquer et dénonça tout de go la supercherie.
L’époque se prêtait à cette étrange dérive. Elle avait portée l’espérance au pouvoir et pourtant la jeunesse sombrait souvent dans le désespoir : on n’attendait plus rien du futur et les maladies incurables sonnaient comme le premier signal d’une apocalypse qui ne cessa dès lors de se préciser, et s’affine encore au fil des jours. L’amour seul pouvait arrêter le désastre. Je me sentais investi d’une mission… apostolique. Au nom seul de l’amour.
Quant au sexe, car je sais bien au fond, seul cet aspect vous intéresse, et j’en eusse fait de même à votre place, mon dieu, disons que nous nous arrangions avec les moyens du bord et des circonstances aussi singulières. Il ne s’agit guère de cela dans ce récit. Ce serait même plutôt l’inverse. Le sexe, si j’avais dû en rendre compte, il se serait trouvé là où le récit n’est pas, dans ce que vous nommez la vie courante. Et elle se tient en dehors de récit. Or, je tiens à ce récit. Aux amateurs de sexe, circulez ! Allez voir ailleurs où je ne suis pas ! On peut s’y retrouver. Ce livre est une bulle. J’ai vu ça dernièrement chez une artiste japonaise qui ne lésine pas sur la couleur. Une bulle où préserver un minimum d’aspiration d’un autre temps, peut-être. Ou d’un autre monde, je ne sais.
Sa voix pénétrante et suave me guidait et quelques caresses bien senties faisaient le reste. L’homme au fond se contente de peu, et même en écumant le champ, que l’on croit infini, des possibilités sensitives, on se rend vite compte qu’il ne représente pas grand-chose au prix de la réalité des choses. Le sexe, je veux dire.
J’en étais là de mes divagations quand un vacarme se fit dans le couloir qui menait à ma chambre d’éternel étudiant, sur le point de partir de Paris pour finir ses études, trop onéreuses, en province, en sa ville natale. C’étaient des condisciples qui s’inquiétaient de ne plus me voir, ni en cours ni aux agapes et libations qui essaimaient leur quotidien de noctambule. On fêtait la musique dans les beaux quartiers et l’ambiance dans les rues battait son plein. Il faisait encore jour. Pas question de me laisser seul un soir pareil. J’étais un peu contrarié certes. En deux temps, trois mouvements, pourtant, et quasi à mon insu, je fus habillé, d’abord déshabillé – j’étais en petite tenue – puis paré de mes plus beaux atours.

Mes tenues de « dandy », redingote noire, col de chemise largement ouvert et gilet de velours grenat avec montre à gousset surprenaient, du côté de nos lieux d’étude, et détonaient face au relâchement vestimentaire général. Et puis, ça ne faisait pas des plus politisés, et les étudiants épandaient alors des idées généreuses, en ces temps anciens encore.
En quelques minutes, nous étions sur la grande avenue que nous envie le monde entier. On y croisait des masques, des  filles déguisées en vampires, avec des lèvres maquillées en violacé, des garçons aussi d’ailleurs, aux yeux soulignés de noir, aux cheveux gras de gel. Tout cela ne m’intéressait pas beaucoup. On entendait  des fanfares tonitruantes entonner des espagnolades ou des airs à boire, des danses macabres, cela revenait de toute façon au même. Mes compagnons faisaient de grands gestes obséquieux pour saluer les badauds, de manière outrancièrement maniérée. Ils buvaient beaucoup, de la bière rehaussée de téquila, ou de vodka, si je ne m’abuse, me passaient fréquemment la bouteille, j’avalais une rapide rasade mais le cœur n’y était pas. Je faisais souvent semblant de siroter, de rire, de m’intéresser aux passants, de faire connaissance avec les autres masques.
Je ne sais comment cela se fit mais, comme nous abordions la grand place à obélisque, j’eus la conviction qu’elle était là. Je la cherchais du regard. Et effectivement, l’un de mes compagnons me fit remarquer ce que je nommerai faute de mieux sa « présence ». - Tiens, ce n’est pas Est… le reste se perdit dans le brouhaha. C’était bien Elle, mais différente de l’image vénérée. Oh, pas tellement en raison du déguisement, pour lequel elle n’avait pas eu trop à forcer : Elle non plus n’avait nul besoin de cela. L’excentricité ne lui faisait pas peur. C’était plutôt que la percevoir de loin, et comme en vrai, constituait pour moi une découverte étonnante, une nouvelle étape dans mon appréhension globale de ce que je nommerai, faute de mieux ici encore, sa personne. Bien sûr, je demeurais quelques instants fasciné par ladite « présence ». Je n’avais toutefois nulle intention de l’approcher. J’eusse pris le risque de la perdre, de nous perdre, au milieu de cet enfer urbain. Au propre comme au figuré.
Au demeurant, elle parlait, manifestement avec plaisir, avec un monsieur aux cheveux grisonnants, dont je me persuadais qu’il devait être son frère ainé, ou du moins un parent proche. Elle le gratifia d’un baiser chaste mais chaleureux, avant de le quitter, de façon tout à fait convenue, comme pour le remercier de l’avoir accompagnée, avant de se fondre dans la foule des bambocheurs. L’un de mes compagnons, j’ai aujourd’hui oublié lequel, remarqua mon manège et me proposa de nous rapprocher, de la chercher, de lui parler. « Non », lui répondis-je et, je crois que ce furent les mots les plus longs que j’eus à prononcer au cours de la soirée, « Je la retrouverai ailleurs ». – « Mais elle n’est pas farouche, tu sais ? En deux temps, je te la ramène». « Non ! Mais rends-moi un service. Tu peux lui donner ça ? » Et je lui tendis un médaillon à mon effigie, avant de m’éclipser. Il comportait une dédicace : Ma seule étoile est mon guide…
J’entendis cependant quelqu’un lui demander d’interpréter quelques mesures d’un succès de l’époque qui commençait à se rendre célèbre un peu partout dans le pays. J’imaginais ce qu’elle put répondre : ce n’était point possible, il lui fallait des musiciens, elle reviendrait c’était promis, et d’ailleurs elle était attendue…
C’est à ce moment que mon compagnon l’aborda. Je me souviens à présent qu’il portait un masque macabre, une tête de mort, hilare.
Profitant de la distraction de mes comparses, je m’empressai, de mon côté, de m’en retourner dans ma chambre de studieux étudiant. C’était là que je la retrouverais vraiment.
Cette nuit-là sa beauté me parut astrale, et elle brillait pour moi d’un feu dévorant.

 


 

II Ma reine
Je suis ce que l’on appelle un rêveur. J’ai toujours aimé rêvasser. La réalité semblait si bruyante déjà dans mon jeune temps. Mais jusque-là j’avais rêvassé, comment dire, prospectivement. J’imaginais toutes les situations virtuelles où je pourrais accéder à mon rêve, quitte à y prendre en quelque sorte mes désirs pour la réalité. Je me projetais dans un vague avenir fait de tendresse et de proximité.
Je consignais mes impressions, à toutes fins utiles. L’homme a horreur du gratuit. On ne fait jamais rien pour rien.
Cette nuit-là, allez savoir pourquoi, peut-être par fatigue ou lassitude, ou pour ne pas essuyer une déconvenue, ou par crainte d’une indisponibilité passagère de sa part, je n’allumai pas mon écran, c’est vers le passé que mon esprit se tourna. Ce n’est jamais bon signe.
Il hésitait entre deux pôles. Le premier me ramenait à la souffrance inconsolable d’une rupture assez vive. Une femme m’avait tout appris durant les quelques mois précédents. Plus âgée que moi, elle avait supporté mes caprices, mon injustice à son égard, mais se lassa petit à petit de mon absence d’initiative. Certes, je la comblais sans doute, j’avais comme atout l’enthousiasme et la vigueur de la jeunesse. Et ce côté rêveur qui fait toujours son effet. Or, je me contentais de recevoir, je ne lui apportais rien, ou si peu, en échange – elle était à sa façon d’un autre monde. J’avais besoin d’un peu de temps, de tranquillité pour l’oublier – en fait jusqu’à l’apparition d’Estella. J’étais relativement à l’aise grâce au commerce de mes parents à qui je donnais un petit coup de main au besoin, qui finalement n’étaient pas mécontents de me voir embrasser une autre carrière – qu’ils supposaient brillantes - que la leur, et sans doute également voulaient-ils se rattraper de leur peu d’implication dans mon éducation enfantine. C’étaient des joueurs invétérés. Ils écumaient, dès que possible, les salles de jeux. Les casinos, ce n’est pas fait pour les enfants.
Le second remontait à mon adolescence, et à ses préliminaires heureux, en province ceux-là. Je passais mes vacances dans ce que l’on appelait alors une colonie, à la campagne, aux portes de la montagne que l’on dit noire, dans l’arrière-pays si cher aux poètes : Centre aéré pour les autochtones, pension de vacances pour les citadins de plusieurs régions, aux poumons délicats. Et plus précisément dans une ancienne demeure de maître restaurée, manifestement un lieu de villégiature, certains l’appelaient le château, ô bien modeste, et protégée des forts vents qui caractérisent les régions méridionales par la forêt de hêtres, châtaigniers et épicéas. C’était ce fameux « air » de la montagne, aux confins des hautes vallées, lequel était censé nous faire à tous du bien. Quant au château, c’est vrai qu’il restait une cheminée que l’on disait d’époque, début Renaissance, je pense, il devait s’agir d’un rendez-vous de chasse, de quelque seigneur aventureux. Mais pour nous un château signifiait la présence, si l’on peut dire, de fantômes.
Les pièces du bas étaient aménagées en cuisine, réfectoire, salle de jeux par temps de pluie. Dans les dépendances, anciennes écuries, pièces réservées aux domestiques, se trouvaient les chambres individuelles, du personnel, de la direction et des plus atteints parmi nous. A angle droit et en face, le dortoir des filles, contigu de celui des garçons mais séparé par un mur de bon aloi.
J’étais quelque peu souffreteux à l’époque et, pour cette raison même, on me laissait à l’écart, demeurer dans une chambre isolée, parmi le personnel médical, administratif et domestique, au lieu de partir en balade avec mes jeunes compagnons. Je me demande aujourd’hui si ma maladie, une toux chronique, n’était pas d’origine psychosomatique, si j’en crois ce que j’ai pu lire à ce sujet. Dans l’impossibilité de gambader, je bénéficiais d’une compensation que d’aucuns m’enviaient : j’étais le favori, la coqueluche si je puis dire, de ces demoiselles. Elles passaient souvent devant ma chambre et ne manquaient pas de me gaver de bonbons et de câlineries interdites, en cachette des monitrices aux aguets, ou avec leur aval bienveillant. Elles mêmes n’étaient pas irréprochables. L’un de nos compagnons, à peine pubère, eut tout le loisir de s’en rendre compte. Il était un peu le héros.
Parmi elles se trouvaient Laure. Tout le monde l’appelait Laurette, moi le premier, car elle était très mince, assez menue et quelque peu frileuse. Ses parents cultivaient la vigne, dans un village en contrebas. Elle les aidait tout en poursuivant des études forcées. Mais l’été, on la laissait venir aider en cuisine, au ménage, profiter gratuitement des excursions en autobus et, bien sûr, de courtes randonnées vers la rivière, les prés, le village et son lac artificiel. Mes grands-parents habitaient à proximité de leur vieille bâtisse, toute en pierre, mais eux dans une maison plus cossue, reconvertie en commerce local, quincaillerie et matériel agricole. J’avais l’impression de l’avoir toujours connue.
Elle se prétendait ma petite amie. Elle était très jolie, déjà, aux portes de l’adolescence : sa frimousse était irrésistible et sa présence me comblait d’aise, d’autant que, venant de la grand ville, pas si éloignée, j’avais du mal à m’intégrer à des groupes déjà formés de petits villageois du cru. Mais le bon air, mais l’égoïsme parental, mais aussi la nécessité de m’intégrer à la vie communautaire… Au début de mon séjour, nous nous retrouvions derrière le dortoir, en fin de repas, et nous disions mille choses insensées, si agréables à dire et à entendre, même à un âge précoce.
Ses visites fréquentes étaient un enchantement. J’avais l’impression, aux frontières de la puberté, d’avoir trouvé, sans avoir eu à la chercher, la compagne qui enjoliverait à jamais ma jeune vie.
Et puis un jour, une Autre vint. Elle avait dû faire partie de mes jeunes adoratrices mais était restée, en toute humilité, discrètement placée derrière elles, un peu dans l’ombre, et comme je n’y voyais pas trop bien, sans mes lunettes, je ne lui avais guère prêté attention outre mesure… Ce jour-là, elle était seule, ou presque. On semble parfois seul même très entouré.
Elle devait répéter, pour une veillée vespérale, une jolie chanson où il était question du rêve d’un petit garçon à propos d’un certain cow-boy qui devait s’appeler Johnny, si ma mémoire ne me trompe pas. Petit Pierre chevauchait auprès de son idole, dans les vertes et vastes prairies du songe. Et elle était venue me l’interpréter, à moi rien qu’à moi, à la fois pour m’égayer – j’étais si triste, croyait-elle, de ne pouvoir m’épanouir avec les jeunes de mon âge, et en même temps afin de se donner de l’assurance, pour l’essayer, enfin bref pour répéter avant l’échéance.
Elle s’était approchée de mon lit de malade, un peu fiévreux, et un tant soit peu fébrile. Si je ne me souviens plus des paroles, c’est que j’étais captivé par sa beauté singulière. Elle n’était pas ordinaire. Une taille plus grande que la moyenne, c’est certain, un visage plutôt pâle, qui me parut presque effacé, ou bien c’est mon souvenir qui s’estompe, de longs cheveux dorés et bouclés, une impression de noblesse et une voix cristalline à couper le souffle. A l’âge que j’avais alors on s’intéresse moins aux détails qu’à l’ensemble. La beauté, chacun s’en fait une représentation différente mais quand on la considère en face, quand on prend la peine de la contempler, on la reconnaît. Nos critères diffèrent les uns des autres, ils s’affinent sans doute avec le temps mais notre premier contact avec elle reste profondément gravé dans notre mémoire affective. Et puis trois ou quatre accords, sur des cordes fines, quand on ne connaît pas la musique, ça fait toujours sa petite impression. Toujours est-il qu’elle respirait la pureté, qu’elle avait quelque chose d’immaculé, je n’aurais su le désigner ainsi à l’époque, mais qui m’avait profondément troublé. Était-ce la fièvre, en tout cas je tremblais. N’étais-je point plongé dans une sorte de rêve ? Un de ces moments idéaux qui égayent une vie ? - « Ma reine », murmurais-je !
Je savais que les prières, pour moi, c’était du passé. Je me ferais dorénavant une autre idée de Dieu.
Attirées par le chant, les compagnes étaient entrées graduellement dans ma petite chambre de manière à constituer un demi-cercle autour d’elle. Quand elle eut terminé, trop rapidement à mon gré, je lui tendis les bras. Elle comprit ma requête et me tendit spontanément les siens. Nous nous étreignîmes ainsi durant de longues secondes. Je sentais son cœur qui battait à l’unisson du mien. Je respirais son parfum qui n’avait rien à voir avec celui de mes petites amoureuses de douze ou treize ans. La douceur de sa joue contre ma joue. En même temps, j’eus un tel accès de fièvre que je sentis le visage qui me brûlait et tous mes sens défaillir. Une émotion toute nouvelle me saisit, une sorte de trou vertigineux se creusa du côté de mon bas ventre et m’entraîna aux limites du vertige, dans un état quasi second. Nos lèvres se frôlaient. Soudain, Laurette, car Laurette était là, éclata en sanglots et sortit précipitamment. Ma belle chanteuse se redressa, me fit un geste embarrassé pour excuser sa propre fuite et la suivit, oubliant là sa guitare rudimentaire.
Il n’empêche : elle avait bel et bien allumé l’étincelle.
Je me demande à présent si l’effet sur moi eût été le même en l’absence du chœur de jeunes filles qui l’entourait. On se croit dévolu à un être unique mais l’amour qu’on lui porte est étroitement associé à une ambiance précise, comme se détachant d’un fond auquel il est indissociablement attaché. Après tout, il en est de même en religion.
Le soir, elle fit sa prestation devant le reste du groupe. Elle fut très applaudie. Malheureusement, on ne me permit pas d’assister à la soirée. Quelqu’un eut toutefois l’idée de filmer son bref tour de chant, sans le son malheureusement, les techniques n’étaient pas si élaborées à l’époque. Ce sont ces images, qu’il me fut permis de revoir de temps à autre, parmi d’insignifiants souvenirs de vacances, avant que je ne guérisse et ne m’aguerrisse. J’aurais mieux fait de les détruire.
Elle eût pu faire carrière dans la chanson, disait-on après son départ. Elle rêvait réellement d’Amérique. On disait même qu’elle y était allée. Du moins, l’avait-elle prétendu. Elle parlait très bien l’anglais, et ce n’était pas si courant non plus en ces temps-là.
Je sus plus tard que ses parents étaient revenus la chercher. Elle était tombée elle-même gravement malade, rien à voir avec moi qui collectionnais les angines et bronchites aiguës. Plus gravement m’avait-on laissé entendre. Certains la disaient perdue. Je regrette à présent le peu d’attention qu’il m’arrive d’accorder aux propos tenus, ou à ceux qui les tiennent. Il s’agissait sans doute d’un déni de ma part. Elle ne pouvait point disparaître. On se retrouverait bien quelque part.
Je m’en suis assez bien sorti, de mon côté, du moins jusqu’à présent – mais ceci est une autre histoire.
Je sus aussi, par la suite, qu’elle devait s’appeler Christine, et ce nom lui allait comme un gant car il renvoyait à un film qu’on m’avait laissé regarder en boucle, les après-midis d’ennui, et qui évoquait une Reine amoureuse. Et c’est ce mot de reine  m’était venu spontanément au bord des lèvres, titre qu’elle conserva longtemps pour moi jusqu’aux premières voluptés d’une puberté en voie de parvenir à son terme et à maturité.
En fait de reine, je l’assimilais aux étoiles filantes, qu’il nous arrivait d’observer dans le ciel.
Quant à Laurette, ces visites se firent moins fréquentes, elle refusa ma proposition de chanter pour moi un air de son choix, mon état d’ailleurs s’améliora et je pus partager les quelques plaisirs pédestres de mes compagnons estivaux.
A la fin des vacances, je regagnai la ville pour reprendre mes études. Mes parents, débordés de travail, et toujours tiraillés par le démon du jeu, avaient ouvert un magasin de confection de luxe qui avait du mal à s’imposer. Ils m’incitèrent à profiter de la présence de la famille maternelle pour me refaire une santé hebdomadaire dans l’arrière pays. J’acceptais avec joie.
Et puis il y avait ma petite amie, à reconquérir dans un premier temps.
C’était elle qui était venu récupérer, sans un mot, la guitare…


III Vers un nouveau départ
Dans ma chambre d’étudiant, je ne trouvais évidemment pas l’apaisement. Il n’était pas tard, le jour venait à peine de tomber.
La tentation me reprit, comme à l’accoutumée, d’allumer l’écran mais c’eût été une solution de facilité.
Et puis ne risquais-je pas, en cas d’absence de présence et de voix, de sombrer dans le même désespoir qui avait suivi cette brusque rupture avec l’ainée, à présent oubliée ?
Plusieurs années durant, dans les moments de solitude, je m’imaginais les suites de l’épisode de la chanson du cow-boy. Je la voyais alors tendrement penchée vers mes visages successifs, cheveux courts ou longs, et il me fallut bien admettre, mêmes si elle faisait plus grande que son âge, et naturellement que moi, à ce moment-là, qu’elle avait bien dû changer aussi. Ainsi mon imagination prit-elle le pas sur les images du réel. Je renonçais vite au film pour me raconter des scènes dont j’étais le héros, elle l’héroïne, et qui se terminaient tout d’abord par des retrouvailles heureuses, dans une nature conciliante et idéalisée. Or, très vite des obstacles se dressaient, qui nous éloignaient temporairement. Nous les franchissions triomphalement avant d’en affronter de nouveau et ainsi de suite jusqu’à l’arrivée d’un sommeil qui parfois prolongeait ces aventures romanesques – moi qui ne lisais jamais de roman ! – lui préférant le cinéma, pas très sélectif à l’époque.
Cela dura jusqu’à mes premières rencontres avec des jeunes filles intrépides puis des jeunes femmes exigeantes. Rien de bien sérieux. Si bien que son image se troubla et que j’oubliais le film - jusqu’à Elle, Estella, c’est moi qui la baptisais ainsi… J’amorçais la quatrième de fac, la plus décisive. J’avais choisi un auteur romantique dit mineur comme sujet d’étude, selon les suggestions d’un professeur éminent.
Mais était-ce la fatigue, une méprise fatale, ou encore le fruit de mon imagination, j’en arrivais vite à la conclusion que l’Une, Elle, après tout, pouvait bien être la même que l’Autre. Toutes deux savaient chanter, non ? J’avais vu des feuilletons sur ce sujet-là et même au lycée j’avais étudié des histoires extraordinaires sur le thème du double, de la réincarnation d’une épouse en une autre… Oui mais dans ces histoires, je pense à un vieux maître au crâne rasé, amoureux de sa jeune élève, devenue justement une grande artiste du grand écran, dans ces histoires, disais-je, les protagonistes devenaient fous. Désirais-je devenir fou ?
Après tout,  la seconde rêvait d’embrasser la carrière de chanteuse dans laquelle la première était en train de se faire un nom. On disait cette dernière originaire de ma région, au fin fond de la province, dans le sud profond, et entourée d’un certain mystère, qu’elle entretenait sciemment. Si c’était vrai, ce serait trop beau…
Et Laure, dite Laurette ? On nous appelait les inséparables. Pour la taquiner, je l’appelais Ma petite Laurette et, pensant que je faisais allusion à notre mince différence d’âge, une année environ, elle se défendait en répliquant invariablement : Je ne suis pas si petite… En fait, tous les samedis, tantôt en bus, tantôt en train je partais pour le village de mes grands-parents. Cela me faisait deux vies, dont une de villégiature. L’autre plus studieuse malgré les premiers symptômes de corruption citadine : l’orgueil, l’épicurisme, l’égoïsme surtout, la paresse parfois, mes parents me le répétaient assez, mais quelque idéologue m’avait appris qu’on y avait droit. Et les vacances ! Tout cela dura jusqu’aux prémices des grands examens, en s’effilochant quelque peu les derniers temps, les grands parents paraissent vite ennuyeux dès lors que l’on a grandi loin d’eux, alors qu’ils auraient tant à nous apprendre. La ville, les villes, la grande ville, et la capitale ont tant d’attraits.
Je ne pense pas qu’il y eût jamais de l’amour entre elle et moi. L’amour, c’était autre chose, je l’associais à une créature, sublimée par le souvenir, à une courte étreinte, un visage à peine entrevu, une chanson enfantine. Un peu plus tard, je crus le retrouver en Estella oui mais Elle, je l’ai précisé déjà, au sens propre du mot, Elle n’existait pas. Celle que j’avais vu était, comment dire, son incarnation passagère et celle-ci ne m’intéressait guère, ne me fascinait point outre mesure. Celle que je retrouvais, quasiment tous les soirs, se limitait à une image, associée à une voix, et c’était elle qui, comment dire encore, me possédait, et que d’une certaine manière au fond je possédais également. Laurette ma petite Laurette, m’adorait, je représentais, à moi seul, pour elle, la ville et ses attraits dont elle était privée par son origine familiale, un bon milieu de vigneron, qui se satisfaisait des petits marchés hebdomadaires et locaux, se passant allègrement des visites superflues à la grand ville, trop lointaine, a fortiori la capitale plus tard. De mon côté, elle me fascinait par son bon sens populaire, ses remarques impromptues qui témoignaient d’une intelligence pure, très peu contaminée à cette époque par les remous, les soubresauts ou les convulsions de l’actualité. On la disait sage et je l’ai toujours considérée ainsi. Mais ce n’était pas de l’amour. C’était l’un des degrés d’une initiation qui s’imagine que le savoir absolu se trouve au terme de la quête alors qu’on lui tourne le dos, que le paradis est dès l’origine perdu et qu’à la limite il n’existe ni savoir ni paradis.
Du côté de la ville, de retour dans la vie sociale, je sentais bien que cette existence déphasée m’isolait de mes proches et semblables, qu’il m’était accordé d’en jouir temporairement mais que cette félicité n’était pas faite pour durer. Au contraire, la solitude est une manie mauvaise qui vous conduit au pire si l’on ne sait y mettre une fin. Elle se métamorphose vite en dépendance, et vous fait le coup de la sirène divine qui charme et vous entraîne dans les abysses d’une pensée s’effilochant petit à petit, comme les vieillards privés à jamais de mémoire, qui ne savent plus qui ils sont. Je m’ennuyais vite avec mes amis, en cours, en réunion, dans les cafés, même quand il m’arrivait de rencontrer quelques célébrités locales que les autres révéraient.
Il y avait bien ces rendez-vous nocturnes avec Estella. Mais je différais incessamment notre vraie rencontre. Ces images d’elle, c’était un feu follet dont rien ne dit qu’il ne m’entraînerait pas vers de chemins bourbeux où l’on finit par s’engloutir.
Il me fallait mettre un terme à cette situation qui confinait à l’absurde et au fond à du malsain, je parle d’un point de vue mental s’entend.
Alors Laure, pourquoi pas Laurette, ma petite Laurette. Elle au moins était bien réelle. On ne s’était plus donné signe de vie depuis quelques temps, les communications étaient moins fréquentes à l’époque, exception faite des vœux convenus et conventionnels du nouvel an. Toutefois, je ne doutais point de son attachement à mon égard, ni de sa fidélité indéfectible, et même, au cas bien improbable où elle aurait engagé une liaison sérieuse (avec qui d’ailleurs ?), qu’elle ne m’accordât une évidente préférence, au nom du passé commun, finalement pas si éloigné que cela.
Et puis, alors que je glissais sur les pentes enivrantes de la folie, ne pouvais-je compter sur sa sagesse divine ?
Je n’avais plus de voiture depuis ma rupture avec mon ainée (ai-je dit qu’elle était enseignante ? Pas de l’université. D’un collège quelconque… Pas « mon enseignante » en tout cas), mais il me restait mes compagnons. Je savais que je pouvais compter sur eux malgré la distance à parcourir, et mes infidélités à leur égard. Je n’avais qu’à promettre de rembourser l’essence, ou mieux la payer par anticipation.
Un coup de fil et le tour fut joué. Nous étions au tout début de l’automne, pour la fête des vendanges. J’étais sûr au moins d’y trouver Laurette sans passer par la case parents, où il eût fallu fournir des explications, essuyer quelques quolibets sur ma trop longue absence, évoquer des sujets me concernant que je préférais éviter…
La distance ne me faisait point peur. Avec un peu de chance j’arriverai avant la fin de la fête. Elles   finissent quasiment à l’aube dans ces régions où la douceur de l’été se prolonge jusqu’à la fin du mois de septembre.
Et me voilà parti, en pleine nuit, d’aucuns diront à une heure indue, et sans pyjama…
Une nationale puis une départementale, et une de ces voitures venues de l’extrême orient avec laquelle on peut traverser le pays en moins de temps qu’il n’en faut pour se réveiller d’un sommeil sans rêves…


IV Le banquet
Sur la route, pénible avec ses tournants incessants, surtout quand on doit franchir quelques petits cols, les souvenirs se bousculent, sont-ils seulement des souvenirs, ou serait-ce encore le fruit de mon imagination ?
Peu de voitures croisées au demeurant, du moins dès que l’on s’éloigne de la grand ville. J’avais prévu deux bonnes heures. Il fallait bien tuer le temps.
La dernière fois que j’ai vu Laure, ma petite Laurette, c’était précisément lors de la fête du village. Laurette a toujours rimé pour moi avec fête.
Je me souviens d’un banquet agricole, qui réunissait toutes les générations. Il était organisé au cœur des vignes, les dernières avant les prairies et forêts qui hantent les abords, les contreforts dirons-nous, de la moyenne montagne. On devait se retrouver dans un mas, comme on dit ici, décoré de guirlandes et devant lequel était dressée une immense table, posée sur tréteaux de bois. C’était amusant car au lieu des incontournables tracteurs, on y parvenait en charrette tirée par deux chevaux sauvés du massacre, mais si joliment habillée de fleurs ou feuilles en tissus colorés que l’on se serait cru sinon dans un univers enchanté du moins dans une festivité plus illustre…
Naturellement, Laurette était à mes côtés, à la fois heureuse et discrète. On m’avait affublé d’un haut de forme gris, d’une chemise à jabot, d’un gilet de velours noir, et je portais des souliers vernis, trouvés dans quelque armoire du grand-père. Laurette, était habillée d’une robe longue à fleurs et d’un chemisier frémissant de dentelles, avec de très mignonnes bottines noires. Nous étions partis de la place de l’église et les gens nous saluaient chapeau bas, pour ceux qui en avaient s’entend. Le frère de Laurette conduisait. Les gens du pays le reconnaissaient. Il essuyait divers quolibets, pas méchants pour deux sous, on aime bien ça dans ces régions : Alors, Désiré, on tient la chandelle ? Ils parlaient parfois patois, je ne comprenais pas tout. Cela amusait beaucoup Laurette qui me traduisait de temps à autre. Je la soupçonne d’avoir un peu triché.
En arrivant, je l’aidais à descendre et sentis sous mes mains la délicatesse de sa taille, je frôlais en la posant à terre la pointe de ses jeunes seins et j’eus l’impression de recevoir comme une décharge électrique. Je ne retirais toutefois pas ma main. Et Laurette de rire aux éclats.
Le repas fut long, copieux et arrosé, pour les autres du moins, par le fameux petit vin blanc que l’on célèbre en ce genre de circonstances. Nous étions encore un peu trop jeunes pour ne songer qu’à nous enivrer. Et d’ailleurs Laurette ne se le serait pas permis. J’étais davantage occupé à la contempler. Je ne m’en lassais guère – et dire que j’ai oublié maintenant à quoi pouvait bien ressembler son visage d’alors. Seuls des clichés nous permettent d’en retrouver de rares instants, pas toujours fiables. Tant d’autres se sont succédé, et pas seulement les siens. Je me souviens qu’il y avait du gibier, et de la crème au dessert, mais vanille ou citron ? Avec du blanc d’œuf…
Nos compagnons cherchaient à se rendre intéressants. De temps en temps, ils nous interpellaient pour bien me montrer qu’ils la connaissaient, sans doute aussi pour insinuer dans mon esprit, l’idée qu’elle avait une vie à elle, indépendamment de moi, et qu’au fond elle leur appartenait autant qu’à moi-même. Le frère Désiré et son meilleur copain n’étaient pas les moins prolixes.
Les plus anciens changeaient quasiment de personnalité. De réservés ils devenaient audacieux, quelque peu présomptueux, se vantaient d’anecdotes de leur jeunesse où ils se donnaient le beau rôle,  sans jamais sombrer dans la provocation. Leur vulgarité était saine, de bon aloi, le philosophe aurait dit « naturelle ».
Le vent se mit à souffler très légèrement. Ma compagne en frissonna. Je posais mon bras tout du long sur ses frêles épaules et, comme elle ne disait rien et continuait à rire, je l’y laissais. J’avais l’impression de la protéger, je ne savais pas encore de quoi mais il me semblait que je tenais à elle, que rien ne pourrait nous séparer, qu’il me suffirait de lui faire une brève déclaration pour qu’il en soit toujours ainsi.
Qu’est-ce qui me retint ? Moins la timidité qu’une intuition : ce n’était pas encore le moment venu, j’avais tant de choses à vivre, et puis Laurette à la ville, ne serait-ce pas quelque peu incongru ? Ou du moins décevant, pour elle comme pour moi. Un citadin au village, c’est tout un événement mais un citadin parmi tant d’autres ? La comparaison ne se ferait peut-être pas à mon avantage. Et puis, je l’ai dit, avec elle ce n’était pas le grand amour. C’était la grâce incarnée, le charme indubitable, la joliesse à souhait mais pas ce que j’attendais, que je qualifierais de divin. Au demeurant, vers nos seize ans qui aurait songé à se mettre en ménage et chez qui ?
Vers le soir, au lieu de prendre à nouveau la charrette, les vignerons disaient le char, lequel avait fait son petit effet, nous prîmes à pied à travers champ, longeant même la vigne parentale. Ce ne fut pourtant pas une partie de plaisir car nos chausses n’étaient guère adaptées à une marche même courte et Laurette dut s’arrêter bien souvent. Finalement, elle décida de finir pieds nus, ce qui fit qu’elle devint, à ma grande surprise, bien plus petite que moi. J’eus d’autant plus l’impression de la protéger.
Il lui fallait rentrer. Le frère et son copain nous suivaient à distance. On les attendait s’esclaffer, on ne savait de quoi au juste. Ils étaient à l’âge bête, quand la puberté vous travaille.
Aux abords du village, vers le crépuscule, juste avant de nous quitter, nous nous sommes longuement embrassés, un vrai baiser, j’ai envie de dire un baiser de cinéma, à l’instar de gens qui s’aiment, mais justement ce n’était pas de l’amour. Nos bouches s’étaient comme par miracle rencontrées, sans doute à son initiative à elle. Elle se blottit contre mon épaule, ferma les yeux, demeura ainsi quelque précieuses secondes, mais soudain eut un mouvement de recul et me regarda tristement. Elle me fit un de ces grands sourires dont elle avait le secret, le même geste embarrassé que ma chanteuse des temps jadis et s’enfuit, sur des enjambées souples et légères, on aurait dit qu’elle dansait, qu’elle flottait même.
J’eus l’impression qu’en quittant mes bras, elle souriait de contentement non déguisée. J’eus même un instant la pensée saugrenue qu’elle prenait sa revanche sur la belle chanteuse d’autrefois, cela faisait combien déjà, cinq ans ? Ce n’était peut-être qu’une illusion. Et puis on ne maîtrise pas toujours ses expressions et jeux de physionomie.
En tout cas, elle embrassait bien. Son haleine était sucrée. Mais qui donc le lui avait appris ?
Je chassais cette pensée saugrenue.
Les filles savent ce genre de choses d’instinct.

 


 

V Une nuit dans la campagne
J’étais un peu étourdi de ma journée de fête, et incommodé par le repas que l’on pourrait qualifier de lourd, même si j’étais resté relativement sobre, par rapport à plus tard je veux dire, mais tout de même. J’aurais pu certes rentrer chez mes grands-parents… Il faisait si bon encore, au seuil de l’automne, et puis je n’avais pas sommeil. C’était, comme on disait, l’été indien. Par ailleurs, il m’eût fallu raconter ma journée, refuser le repas du soir que l’on me proposerait avec insistance, subir le supplice de la télévision et de ses émissions pour gens âgés, tout nouvellement acquise, et qui représentait pour eux une merveille, avec les mille questions qu’elle entraîne pour qui appréhende une panne inévitable.
Je décidai de me promener en attendant la nuit noire. Mes grands-parents, un jour de fête, savaient que je ne risquais rien, j’avais ma clé et une chambre au rez-de-chaussée tandis qu’ils habitaient à l’étage. L’envie me prit de revoir la source d’eau ferrugineuse. Elle était tout à fait potable et on lui prêtait des vertus à la fois  digestives et magiques, de première qualité. On la disait l’ouvrage d’une fée bienfaitrice. Il fallait pour ce faire descendre à la rivière par un sentier bordé de massifs de mûres et de fougères. Là se trouvait une niche en pierre dans laquelle on plongeait les mains, faute de gobelet. Deux ou trois gorgées suffisaient au demeurant. Dans ce domaine comme ailleurs, le mieux est l’ennemi du bien. Et l’on pouvait faire un vœu à une statuette bien abimée, féminine, au-dessus du bassin, qui avait dû être gracieuse dans le temps.
J’eus alors l’envie de pousser un peu plus loin vers un pré où j’avais certes vu quelquefois des vaches,  et où s’organisaient surtout des goûters que l’on dit de Pâques. Là retrouvaient les familles du village. Mon aïeul m’y emmenait et, quand ses parents ne pouvaient nous y retrouver, Laurette venait avec nous ainsi que son frère et je crois bien un autre enfant qui passait pour son camarade de classe et compagnon de jeux. Je m’installais sur une pierre plate, laquelle nous avait servi sans doute de support pour les crèmes et gâteaux. Je regardais les étoiles. C’étaient les mêmes que celles de la colonie de vacances, distante de deux ou trois kilomètres encore.
La nuit s’annonçait claire, la lune était bien au rendez-vous et je connaissais bien le chemin, il suffisait de longer la plupart du temps la rivière et de tourner après le pont. Il fallait s’attendre à quelques raidillons mais, malgré mes habits du dimanche, le trajet n’avait pas de quoi m’effrayer. J’avais mon briquet et j’en avais pour une demi-heure au plus.
Je me souviens que lors de mon premier séjour, le dortoir avait été très agité et un moniteur n’avait rien trouvé de plus malin que de nous faire sortir en pleine nuit afin d’arpenter ce chemin humide et frais, qui mène de la colonie au village, en pyjama, histoire de nous calmer les nerfs. Il n’avait même pas eu besoin de lampe électrique. Naturellement, dès le lendemain matin, je tombai malade…
Toutefois, je savais que l’on pouvait ouvrir la plupart des bâtiments, grâce aux clefs qu’on laissait dans une cachette secrète, que bien sûr je connaissais, précaution prise par la directrice depuis qu’elle avait oublié les siennes en sa maison de la ville, à ce qu’on m’en a dit, un jour d’arrivée massive des petits colons et résidents.
Je me demande en fait si cette clé n’était pas déposée pour les quelques pèlerins égarés ou qui faisaient sciemment le détour afin d’éviter les désagréments de la vie communautaire dans des bris surpeuplés.
Je traversais le rez-de-chaussée et bifurquais vers le couloir des filles. Ma chanteuse avait dû y dormir mais où ? Et mes petites amoureuses ? La tentation me prit de choisir un lit au hasard et de l’occuper pour la nuit. J’hésitais mais me décidais en fin de compte pour celui des garçons.
J’avais tout le dortoir à moi, et ma petite chambre de malade pas très loin. L’électricité n’était pas coupée ni les placards fermés. Je pus ainsi prendre une couverture que je posais sur mes épaules, et inspectai les lieux. La colonie avait dû fermer dès la fin des vacances, cela faisait moins d’un mois. Je n’y venais plus, depuis deux ans au moins, on m’envoyait plutôt à la plage - ni Laurette, promise à d’autres occupations estivales, sa famille avait besoin d’elle pour préparer les repas tandis que tout le monde, ses parents et son frère, s’activait à la vigne ou à la préparation des cagettes de raisins et aux menus travaux précédant la vendange.
Visiter des endroits que l’on a connus frémissant de vie, d’espiègleries et de discrets babillages, plein des odeurs de chaussettes et de slips pas toujours bien lavés, dans le silence et la solitude fait toujours son petit effet. On y découvre à la fois l’intermittence de choses humaines et la relativité de nos rapports passionnels avec les lieux. Car ma santé s’était améliorée avec les années et le bon air de la montagne. C’est ce qu’on me disait du moins.
Pourtant, je repensais à Laurette, et à notre baiser si encourageant, me promettant justement de la retrouver au plus vite le lendemain. Foin de tristesse alors. Cette aventure, à la fois prévisible et inattendue, m’enchantait. On la disait studieuse en classe. C’était sa manière à elle de faire un pas vers moi. Ses parents imaginaient pour elle d’autres vocations que la vigne, promue plutôt à son frère.
Je fumais quelques cigarettes, utilisant un gobelet perdu comme cendrier. Les souvenirs revenaient en foule, de moins en moins précis, de plus en plus flous si bien que je me mis à somnoler. Les vapeurs du petit vin blanc, même lampé avec modération, ne laissaient pas de me troubler l’esprit. Les matelas du dortoir n’attendaient que moi. J’avais des couvertures et il ne faisait pas si froid, pour cet été que l’on dit indien. Je ne tardais pas à m’endormir, la tête dans les étoiles qui pénétraient par la fenêtre. Ma dernière vision fut celle d’un loir, qui traversait la poutre transversale, juste au dessus de mon lit de fortune.
Dans la nuit, je rêvais que je me retrouvais dans ma petite chambre de malade et que j’attendais ma chanteuse qui ne venait pas alors que se pressaient des clients  dans le commerce de mes parents qui m’empêchaient de me lever…
Un ululement me réveilla. Je pensais immédiatement à des fantômes. Perturbé, je me dirigeais vers la petite pièce en question. Elle était fermée. La pensée me vint que l’on s’en servait à présent de débarras ou de pièce de rangement. Un peu déçu, je regagnais mon lit mais ne parvins plus dès lors à m’endormir. Je n’étais pas malheureux. Ou alors il faut appeler malheur la conscience d’une absence, fût-elle momentanée. Disons que je me sentais quelque peu impatient.
Machinalement, je me caressai délicatement en pensant à la pression toute récente du corps de mon amie de si longtemps contre le mien, laquelle aurait bien pu, à partir de demain, devenir l’amour de ma vie. L’enthousiasme est une des vertus de la jeunesse.
L’inconstance également.
Et je me rendormis.
Quant aux fantômes, ceux du passé suffisent bien, allez…


 

VI La grand tante
C’est un chahut d’oiseaux qui me réveilla. Les hirondelles préparaient leur départ. Les chardonnerets profitaient des derniers jours de soleil. Ils avaient pris les bords des toitures pour nids. L’eau n’était pas coupée dans les lavabos qui jouxtaient le dortoir. Je me débarbouillais vite fait. Pour les habits, je comptais passer rapidement chez les grands-parents. Ils seraient ainsi rassurés et moi propret comme un sou neuf, dans une tenue plus ordinaire.
Je me débarrassais du gobelet dans une poubelle en fer rouillé, accrochée au mur extérieur.
Au retour, je ramassais quelques framboises d’arrière-saison. Sous me spas crissaient les bogues des châtaigniers.
J’étais impatient de revoir Laurette, ma petite Laurette ; quand on s’en persuade, on peut vraiment se croire amoureux et parvenir à oublier tout le reste. J’avais envisagé toutes les possibilités de retrouvailles, lesquelles excluaient la gêne - et une gaucherie dont je ne me serais jamais cru capable à son égard. Sa fenêtre était ouverte, je n’aurais pas ainsi besoin de déranger ses parents, de me perdre en conversations inutiles et, pour reprendre un mot du passé, cher à Molière, fâcheuses.
Je n’eus point besoin de l’appeler, c’est elle qui me vit de sa fenêtre et qui me fit des gestes de connivence, son porte-plume à la main, afin de me signifier qu’elle descendait, tout en souriant. L’affaire était plutôt bien engagée…
Or c’est un simple baiser sur la joue qui m’accueillit, de celui que l’on réserve aux relations familières et cela me déçut sans que je n’en laissasse toutefois rien paraître. Mais elle avait de bonnes raisons : les convenances, les moqueries de son frère, la discrétion tout bonnement.
Elle s’était vêtue d’un simple pantalon de toile quelque peu délavé qui mettait en valeur la minceur de sa taille et d’un tricot bleu ciel à travers lequel pointait la naissance de ses menus seins de jeune fille encore sage, du moins c’est ainsi que je l’imaginais. Elle me demanda si j’avais passé une bonne nuit et je lui en racontai naïvement le contenu, à l’exception des détails scabreux qui eussent pu la choquer. Au passage de la chambre fermée, et du souvenir qu’elle évoquait, je sentis un léger agacement. Peut-être était-ce moi après tout qui me faisais des idées…
Naturellement, nulle trace de fatigue sur son joli petit minois de brunette aux yeux pétillants de vivacité.
Nous nous étions engagés sur un chemin qui nous éloignait du village et se dirigeait vers la forêt. Comme elle s’était munie d’un panier, je repensais à ces contes que me racontaient, quelques années à peine en arrière, mes grands-parents, lesquels prenaient leur montagne pour décor et se référaient au nom de lieux indigènes. Ainsi le fameux loup apparaissait-il au pré de Blanchette et la maison de sa voracité, au chalet de Tante Eulalie. Le chasseur venait de la Raviège ou de l’Espinouse.
Elle voulait voir sa tante dans sa ferme isolée.
Il s’agissait d’une originale qui, en son temps, avait choqué toute la famille en menant une vie un peu marginale, disons casanière et studieuse, au lieu d’aider son mari aux travaux des champs. Celui-ci l’adorait trop pour le lui reprocher et le couple fila le parfait coton malgré les critiques familiales, qui redoublèrent le jour où le cœur du brave époux s’arrêta, prématurément. Elle vivait chichement, sans jamais se départir d’une certaine élégance. On parlait d’elle au village en la qualifiant de jolie veuve ou de ravissante vieille. Elle avait certes un grand fils mais qui vivait à l’étranger et ne revenait que peu souvent au pays. Il lui envoyait, en revanche, tous les mois de l’argent. Elle n’avait jamais vu ses petits enfants.
Du coup, la petite-nièce était toujours la bienvenue, et puis avec le temps les rancœurs s’atténuent, les enfants sont moins conventionnels que leurs parents et les livres prêtés étaient ceux que l’on réclamait au lycée. On laissait Laurette esquisser une réconciliation. Il n’y a pas de petites économies.
Laurette adorait fouiner… Elle m’entraîna dans le grenier, auquel on accédait par un escalier de bois, sans rampe. Elle me donna la main quand elle me vit hésiter, et je dus avouer que j’étais sujet au vertige.
Et il y avait de quoi. Des livres reliés, des revues de poésie certes mais aussi des magazines en lesquels elle avait marqué, d’un signet, le titre d’une nouvelle ou d’un court récit dont elle soulignait des passages. Elle devait y monter souvent car je ne remarquai nulle trace notable de poussière. On trouvait, sur des étagères des objets de différentes époques qu’elle s’était refusé à jeter. Les téléphones d’un autre temps, les moulins à café manuels, une machine à coudre, divers miroirs, des boites de biscuits en fer contenant des boutons… Un brocanteur y eut repéré des trésors. Sur une stèle de métal étaient suspendus des robes et manteaux de son époque, protégés par du plastique, sans poussière, il convient de le préciser.
Et puis, et c’est ce qui intéressait Laurette, des photographies, empilées par dates et tenues avec de la ficelle bouclée. L’une d’elle, quelque peu hiératique et de couleur sépia, représentait son mariage et je fus frappé de sa ressemblance avec sa petite-nièce. C’était le même regard étincelant, le même sourire irrésistible, le même charme naturel, sans doute les livres n’avaient pas encore fait sur elle les effets qu’on leur reprochait.
Au fur et à mesure que nous regardions quelques images, la technique s’améliorait pendant que la tante vieillissait. Au terme de la guerre, je parle de celle d’Algérie, elle frisait la quarantaine. Sur de modestes clichés dentelés et en noir et blanc, on sentait sa physionomie s’assombrir, son sourire se figer, la lassitude s’installer. Elle était pourtant bien séduisante encore. Elle n’allait pas, me dit Laurette, tarder à perdre son mari. Elle eût pu se remarier sans problème, les prétendants ne manquaient pas, ne serait-ce que dans le canton. Le désir de solitude avait été le plus fort. Dans la journée, elle s’adonnait à des travaux de couture qu’elle déposait à l’épicerie-bazar du village, et s’était constitué de la sorte une clientèle locale qui faisait appel à elle et suffisait à ses modestes besoins. On repérait d’ailleurs, dans un recoin des patrons de carton et une sorte de mannequin de bourre sans tête, ni jambes.
En jetant un regard à des feuilles de papier imprimées, dont les dernières en couleurs défraîchies et un tantinet artificielles, Laurette fit cependant une étrange découverte. Elle la pressa contre son cœur. Elle voulait à tous prix avoir des éclaircissements.
Nous descendîmes, nous tenant par la main. La tante était aux anges. Elle adorait sa nièce et cela se voyait. Je me demande à présent si elle ne se reconnaissait pas en elle. Je parle du caractère.
Eh oui, c’était bien la tante qui avait posé jadis pour des séances de mode, dans des magasins de la grand ville. Un peu avant la guerre et jusqu’à la mort du grand oncle. C’est dire à quel point il était tolérant. Il paraît qu’il en était flatté. Elle nous raconta l’activité par le menu : les choses s’étaient présentées simplement. Il s’agissait surtout de faire de la réclame, comme on disait alors, dans les journaux, les magazines et parfois sur un support publicitaire personnalisé par le commerce solliciteur, distribué dans les boites aux lettres.
J’étais subjugué et je dois le dire un peu égaré : Je regardais Laurette, sa tante, les images abattues sur la table au fur que nous les commentions. Je ne sais plus si ce qui me fit le plus d’effet c’était de m’imaginer Laurette à l’âge de sa grand-tante ou de considérer la grâce révolue, chiffonnée, flétrie de celle-ci, irrémédiablement perdue, sans toutefois avoir subi les dégâts de la laideur, graduelle et irrémédiable. En sortant, je fis la réflexion à ma jeune compagne que, décidément, l’on croit connaître les gens alors qu’on se laisse duper par apparences. Je me demande aujourd’hui si cette découverte ne joua pas un grand rôle dans mon désir de me lancer dans les études. Chercher la vérité derrière les apparences. Mais saurais-je la reconnaître quand je la rencontrerais ?
Et puis je pensais à la fée de la source. Laurette était son incarnation. Elle était toute vie, toute eau qui coule, toute source vive et en plus sans la fadeur habituelle de l’eau, avec ces aspects pétillants qui vous revigorent et vous donnent une impression d’éternité. Cela ne l’empêcha pourtant pas de garder les pieds sur terre.
Avant de nous quitter, Laurette interrogea sa grand-tante sur de vieux clichés.

C’est l’Europe latine à elle seule…, me dis-je.
Il n’était pas trop tard quand nous l’avions quittée. Je lui donnai rendez-vous au bal du soir. J’ignorais que mes parents étaient venus me récupérer au village, et me priver de la fin de la fête, l’apothéose pourtant.
J’eus à peine le temps de courir auprès de ma compagne pour la prévenir. Elle était en train de se préparer dans sa chambre tandis que son frère et son sempiternel camarade l’attendaient, sans doute pour l’accompagner au bal du soir, précédé d’un feu d’artifice. On ne laisse pas une jeune fille se promener même pour la fête aux approches de la nuit. On sait que c’est inutile mais on lui prévoit au moins un chaperon.
Elle n’était point prête et je dus lui parler derrière la porte. « Ce n’est pas grave », me dit-elle. « Je ne comptais pas me coucher trop tard. Et puis tu reviendras ». « Oui, très vite », murmurais-je. Mais elle n’ouvrit pas. J’en fus un instant contrarié.
« - Rejoins tes parents, c’est plus sage ! », ajouta-t-elle. Cette dernière remarque emporta mon adhésion.
J’étais tout de même enchanté de ma journée. Le lendemain, la vie citadine pour moi reprenait son cours ; je me promis de retourner vite la revoir mais n’en fis rien et, au fil des semaines me persuadai qu’elle n’y tenait peut-être pas, sans quoi elle m’aurait écrit… On s’écrivait davantage à l’époque…
Dans la voiture du retour, au nom d’un château solaire, une ritournelle me trottait dans la tête : Petit bonheur/Deviendra grand/Pourvu que Dieu Pourvu que Dieu lui prête amour toujours/Petit amour/Deviendra grand/Tout doucement Avec le temps et les serments atour…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

VII L’ombre d’un doute

Nos souvenirs sont imprécis et néanmoins crédibles dans les grandes lignes. Certes, on a tendance à les embellir et il est vrai que les traits des êtres aimés se dérobent. N’en restent que des silhouettes, des morceaux de scène et parfois des bouts de film ou des photos. Allez faire confiance à des appareils restituant l’instantané pour recouvrer l’authenticité des êtres !
Je n’étais plus très loin de les retrouver, ces souvenirs, et le hasard veut que le bal de ce soir compense celui du passé pas si lointain. Que je puis presque reprendre le cours des événements où je l’avais laissé, l’expérience et la détermination en plus. Encore quelques kilomètres et je verrais si les lieux me reconnaissent, ou s’ils m’ont oublié.
En traversant la dernière bourgade importante de la contrée, celle où tout le pays vient faire son marché, je reconnus la salle des fêtes. L’envie me prit de m’y arrêter mais je risquais alors d’arriver trop tard. Je me souviens pourtant…
La colonie de vacances avait organisé une fête des anciens, à la colonie le jour mais dans ce gros bourg la nuit pour des raisons de commodités évidentes. Le spectacle final avait lieu dans cette commune, la plus proche du cadre principal des activités festives, trop dangereux en automobile au retour de nuit. Cela faisait plus professionnel et puis le temps était maussade depuis plusieurs jours et, dans la bourgade, il faisait moins frais qu’à plus de mille mètres. L’occasion de revoir les moniteurs et monitrices et, bien sûr, des camarades quelque peu perdus de vue. Des pensionnaires arrivaient même de l’arrière pays provençal. Désiré m’y avait accompagné, moins par accointance envers les anciens pensionnaires que pour ne point me laisser seul, sans doute aussi dans l’espoir d’y trouver une conquête à son goût.
J’avais ainsi croisé mes petites gardes-malade. Sur la scène se succédaient des sketches, des chorales et des tours de chant. Les plus anciens étaient à présent mariés et le plus souvent parents. C’était plutôt drôle car la gageure était que les participants devaient reprendre les interventions de leur jeunesse, celles qui avaient fait leur moment de gloire momentanée, le seul peut-être qu’ils connaîtraient tout au long de leur existence. Ils s’efforçaient de retrouver le ton d’antan, sous les rires et acclamations de leur toute nouvelle famille, de leur proche et parfois les acteurs eux-mêmes, réalisant le ridicule de la situation. J’étais bien content de me trouver dans le public. L’ambiance était bon enfant. On gagnait des lots à l’applaudimètre : bouteilles, napperons, fromages du pays.
Nous étions à l’âge où la volonté d’assumer sa virilité prend le pas sur les caprices de la sensibilité. Aussi nous étions-nous laissé aller à boire en douce quelques verres de vin blanc qu’une connaissance de notre âge, sans doute le copain du frère, nous servait discrètement à la buvette plutôt que les habituelles boissons sucrées. Et puis c’était une douce transgression, d’autant que nous n’avions toujours pas le permis de conduire à cette époque. On se débrouillait avec les grands du village ou les adultes. Nous étions, comme l’on dit, un peu gais…
Soudain, le silence se fit et la présentatrice, la directrice de la colonie, venait d’annoncer une surprise.
J’étais vers le fond de la salle, et je vis apparaître sur la scène une grande blonde élancée, entièrement vêtue de daim, jupe à franges et tunique ajustée au corps, affublée d’un chapeau de cow-boy d’où dégringolaient ses longs cheveux blonds, je ne jurerais pas qu’ils étaient naturels, et bottée jusqu’au mollet.  Je crus reconnaître la chanson, totalement réorchestrée sur un rythme vif, l’histoire d’un certain Johnny et du rêve enfantin de cavalcades dans les grandes plaines américaines. J’étais surtout saisi d’émotion et le hasard voulut que je me trouvasse seul à ce moment précis.
J’étais à la fois pétrifié de surprise et dans l’incapacité de faire le moindre pas vers la créature, à qui, de plus près, j’eusse pu esquisser sans doute un signe de connivence. Je me demande aujourd’hui si ce n’était pas tout bonnement de l’appréhension. Et puis trois bonnes minutes : c’était à peine suffisant pour revenir de ma surprise, pour réaliser d’où provenait cet émoi. Si elle eût répondu à un signe de ma main, tous les regards se fussent tournés vers moi et, à cet âge, cela semblait inimaginable. On craint plus que tout el regard de l’autre. Même avec le secours de la clairette du cru.
Naturellement, il ne me fallut pas plus de ces trois minutes pour en tomber une nouvelle fois amoureux. Et je sentis que hors d’elle, dorénavant, il me manquerait à jamais quelque chose. Que je serais toujours l’éternel insatisfait.
Ah, si Laurette avait été là, elle m’aurait sorti de mon rêve éveillé. Au bout de trois minutes, sous les acclamations la chanteuse salua, s’en retourna et disparut. J’entendis dire qu’elle était en gala dans la grand ville assez proche et qu’elle avait tenu à honorer la soirée de sa présence. Ce n’était pas une célébrité, on  ne peut pas dire cela, mais elle avait son petit public, on parlait d’elle dans le pays et elle commençait à passer à la radio.
Si c’était ma chanteuse, elle me semblait en pleine forme. Comme quoi la médecine parfois, et la rumeur…
Mais la colonie existait depuis bien longtemps, je n’y étais resté que deux ans, la chanson était très ancienne, tout le monde la connaissait à la colonie, à l’instar de certains morceaux récupérés par le scoutisme.
Le seul problème c’est que j’avais, et j’ai toujours, des doutes sur l’exactitude de tels souvenirs. La prestation s’était déroulée assez vite, j’étais trop loin de la scène, je ne portais point, par coquetterie encore de lunettes, je n’étais pas dans mon état normal et quand j’avais interrogé mon camarade, au retour, il m’avait regardé d’un air louche et répondu : Quelle chanteuse ? Et nous étions partis dans de grands éclats de rire, et dans la nuit de la forêt toute proche.
Des chanteuses, il y en avait chaque semaine de nouvelles, en radio comme à la télévision. Son copain, je crois, nous rejoignit et nous accompagna. Tu as vu une chanteuse, toi ? Y’en a qui ont entendu une chanteuse, ce soir… Moi, pas le moins du monde, et toi ?
Qu’avais-je vu ? Avais-je vu quelque chose et quelqu’un ? N’étais-je pas sujet à un mirage ? Ou la mémoire me joue-t-elle un de ces tours dont elle garde jalousement le secret.
A présent je suis encore plus loin, alors que croire ?…
Mais revenons à notre route…
Revenons au présent.

 

 

 

 

 

                                                           VIII La fin de la fête
Et me voici arrivé au village, juste après le sous-bois qui cache un lac artificiel, régulé par un barrage et sa digue. Il y fait plus froid que prévu et mon costume de ville ne sera sans doute pas suffisant. Ou alors, j’avais vieilli. Je portais des lunettes. Est-on vieux dès lors qu’on approche du quart de siècle.
J’entends bien des bruits de fête, de la musique et des clameurs mais la salle des fêtes est fermée. La route neuve est pourtant pleine de véhicules plus ou moins bien garés.
Certains couples rentrent car on a dépassé minuit et, le lendemain, c’est le travail qui recommence : la vigne pour les uns, la forêt pour les autres, les commerces, le bureau, l’école surtout…
Parmi ces couples, je reconnais une camarade du lycée de Laurette. Celle-là m’embrasse, me fait une remarque sur mes lunettes et me rassure. La fête a bien lieu mais il me faut me dépêcher. La municipalité a décidé de la terminer plus tôt. Trop de plaintes l’année passée pour cause d’absentéisme, de tapages nocturnes, de dégradations même…
Ah oui, elle a été déplacée dans un nouveau bâtiment plus spacieux, et moins vétuste, de l’autre côté du village. Laurette y est bien sûr. Quant à te dire si elle t’attend, tu le verras par toi-même. Loin des yeux… Mais qui sait : en te dépêchant un peu… Le feu d’artifice était époustouflant cette année, le bouquet final n’en finissait plus. Tu l’as manqué de peu. Ils l’ont tiré vers minuit – Je le savais bien…
Elle avait oublié : le nouvel écran des lunettes.
Laurette, ma petite Laurette, y était en effet. Elle se trémoussait le plus sérieusement du monde, des coudes, des bras et des hanches, pas sérieusement mais de manière consciencieuse, sur un de ces rythmes réguliers et tonitruants que l’on entendait, si l’on peut dire, en toute fin de décennie. Elle portait une jupe courte noire, un chandail sombre lui aussi et très décolleté, avec des talons hauts qui la faisaient paraître incroyablement attirante. Un inconnu, plus ou moins grand, plus ou moins brun, peu importe, lui faisait face et semblait rivaliser avec elle de gesticulations outrées- en plus ridicule et maladroites toutefois.
Je l’abordais. Elle s’arrêta aussitôt et m’embrassa, fit d’ailleurs au passage tomber mes lunettes mais ce n’était évidemment pas à ce type de retrouvailles que je m’étais attendu. J’imaginais la fin heureuse d’un film. Manifestement, il restait encore quelques minutes et, en quelques minutes, il peut s’en passer des choses… On a vu tellement de dénouements tourner au drame in extremis, pour un repentir, un cas de conscience, un regret…
Nous marchâmes en silence vers la sortie. Le danseur frénétique était demeuré sur la piste de danse. J’attendais que nous fussions au dehors pour lui faire ma déclaration. Pas facile de passer inaperçus. J’eus même l’impression que l’on nous regardait avec un tant soit peu d’ironie, je n’irai pas jusqu’à l’hostilité, plutôt de la méfiance. Peut-être attendait-on qu’il se passe quelque chose de grave. Un drame pour finir la fête, dont on parlerait dans les actualités du lendemain. Je ne savais pas quoi. Ou alors c’étaient mes lunettes de bonne conduite… Pour moi tout était simple : Laurette m’aimait depuis toujours et devait me sauver de mes petites manies de la ville.
C’est ce que j’essayais de lui expliquer quand nous nous assîmes sur un banc de pierre avec des cœurs gravés dessus. C’était le banc dit des amoureux. Cependant je mélangeais tout : l’image d’Estella et ma chanteuse blonde, les différentes Laurette que j’avais connues et la source d’eau minérale, notre unique et beau baiser et ma tendance à l’onanisme, les contes d’Hoffmann et les filles du feu, la réalité et le rêve, l’Amérique et le vieux continent, plus ou moins éveillé. Je la sentis embarrassée. Et en même temps, à même de fléchir. Je n’étais pas si laid, avec et sans lunettes, j’avais les moyens de subvenir à nos besoins, et elle m’aimait bien après tout. Je me dis que je vivais un des moments décisifs de la vie et je m’apprêtais à la prendre dans mes bras quand je vis sortir deux individus titubants de la salle de bal dont je compris tout de go qu’ils nous interpellaient et venaient vers nous à vive allure.
C’était le frère de Laurette, je ne veux point prononcer son prénom, qui lui va si mal, parce que je le hais, du moins l’ai-je beaucoup haï ce soir-là, et franchement nul n’était moins désiré que lui ou n’importe lequel de ses comparses. Il était accompagné du danseur dont le visage me disait quelque chose mais qui restait en retrait.

Je regardais Laurette. Celle-ci intervint mais pas dans le sens que j’espérais :

J’étais désespéré. Toute ma détermination s’effondrait. Je jouais mon dernier atout :

Elle se mit à rire. Mais à quoi penses-tu ? J’ai ma petite voiture et j’ai promis à mes petites cousines de les ramener chez elles. On se verra demain. On peut se retrouver pour le café chez moi si tu veux.
Je n’avais pas trop le choix. J’obtempérais. Mais le dernier verre passa mal. Je trouvais le petit vin clairet bien amer.
Quand Laurette partit, flanquée de ses deux cousines, j’eus envie de lui courir après.
C’était sans compter sur mes deux acolytes. Heureusement, vers une heure trente, l’orchestre nous souhaita le bonsoir et la buvette annonça qu’elle fermait.
Mais comment fermer l’œil ?
Quand mes deux comparses en beuverie, j’avais davantage soif qu’une réelle envie de boire, furent décidés à s’en aller enfin, je leur demandais brusquement s’ils ne pouvaient pas me prêter un vêtement chaud. Cela les étonna. Ils ne cherchèrent pas à me réclamer justifications. Ils me savaient bizarre. Ils bredouillèrent quelque peu mais la cause fut vite entendue. Le copain n’habitait pas très loin. Il proposa de passer chez lui et revint avec une sorte d’anorak, pas très élégant mais moelleux, douillet même, avec capuche et cordon pour passer à la taille. De couleur verte kaki, je suppose qu’il s’en servait pour aller à la chasse. Il me proposa des bottes de caoutchouc. Et après tout pourquoi pas. Il était à peu près de ma taille. Je le lui rapporterais le lendemain dans la journée. Il ne s’inquiétait pas, de toute façon, et me fit son plus grand sourire. Ce n’était pas un grand causeur. Je le remerciai chaleureusement, tapai dans le dos du frère honni et me dirigeai vers la voiture. Je m’y changeai…
Mon grand-père était malade, et même condamné, je le savais. Je n’allais pas le déranger, surtout en pleine nuit, d’autant qu’il n’était guère prévenu de ma venue. Et j’avais égaré la clé depuis belle lurette.
L’humidité était tombée, et avec elle une petite brume assez fraîche. Plus jeunes, elle nous paraissait monstrueuse au dessus du lac et nous en composions des légendes.
J’avais ma petite idée. La colonie n’était pas si loin.
Si la clé…

IX Le hameau retrouvé
Mais la clé n’y était plus.
Et les portes semblaient bien barricadées. On sentait une résistance derrière qui me fit penser à l’usage de barres de fer.
La porte était couverte d’inscriptions injurieuses, assorties de dessins obscènes. Je fis le tour, il en était de même de toutes les issues et les volets étaient bien fermés. Une inscription portait même une date récente : 31 août 85.
Un jeune colon rebelle sans doute qui, à l’orée du départ, s’en prenait aux nouveaux directeurs, aux moniteurs, leur prêtant, à raison ou à tort, des mœurs douteuses.
A moins de rentrer par effraction, il fallait renoncer.
Cela n’arrangeait pas mes affaires. Je ne pouvais tout de même pas dormir dans la voiture, à l’époque le confort n’était pas ce qu’il est aujourd’hui. L’idée me vint alors que je pouvais passer par le hameau abandonné de Goutines de Maur(e), ou quelque chose d’approchant. Je le savais distant de deux ou trois kilomètres à peine à pied. Il suffisait, par un large sentier entouré de mûres, de descendre à la rivière et de longer celle-ci, toujours grâce à une sente bordée de fougères et d’orties, du côté opposé au pré des goûters pascals. La visibilité n’était pas exceptionnelle mais nous l’avions déjà fait, du temps de mes vacances, après ma guérison, pour une veillée vespérale, voire une fête religieuse, et même une fois pour nous adonner aux joies et complications du camping. J’y étais revenu, de jour avec Laurette, du temps de mes visites hebdomadaires. Je laissai donc la voiture sur le terre-plein qui jouxte bâtiments et dortoirs.
Le copain qui m’avait prêté la voiture était prévoyant. Je trouvais dans la boite à gants une pile, que le fourrai dans ma poche à tout hasard. Et puis j’avais mon briquet. Je fumais en ces temps-là, modérément, surtout pour tuer le temps en voiture, pour quelques années encore.
Il fallait que je marche, que je me dépense après les événements de la soirée et ces deux grosses heures de route, mes divagations et le bref retour à la réalité. Que je retrouve mes esprits. Que je fasse un peu le point. Tout en marchant, j’entendais des froissements de feuilles, des craquements de branche, le souffle du vent dans les bouleaux, le clapotement de l’eau qui coulait avec sans doute la présence de truites ou d’écrevisses qu’avec ma lampe électrique j’eusse pu récupérer en d’autres circonstances, quelques signes de vie animale : renards, blaireaux, sangliers, chevreuils même. Tout cela m’eût effrayé, une douzaine d’années plus tôt. On en riait pourtant mais c’était pour cacher notre peur infantile, que nous reprochaient les moniteurs.
Goutines nous semblait un grand village de jeu, les portes des maisons avaient été ouvertes, on pouvait tranquillement les visiter, certaines s’étaient effondrées sous le poids des intempéries et du manque d’entretien. Les objets les plus disparates y étaient demeurés. Ustensiles vétustes de cuisine. Vieux cadres en tissus. Outils dont l’utilité nous échappait. Nous ne le récupérions pas pourtant. Ils nous semblaient désuets, dénués d’intérêt. Que ne donnerais-je pas à présent pour les revoir, en posséder certains. Je sais que Laurette pourtant y déroba un mouchoir, avec des initiales dessus. Elle prétendait qu’il s’agissait de cousins lointains.
Il y avait eu là une ancienne école et, si je me souviens bien une petite mairie, au bord d’une toute petite route, même pas goudronnée, une piste dirons-nous. Nous nous y réfugiions, par temps de pluie ou brusque orage de grêle. Il y avait bien les chauves-souris… On en avait peur. Certains les faisaient brûler. C’était bien là que je comptais trouver asile à nouveau pour la nuit.
Surprise ! Le village était éclairé par des réverbères de fonte, je suppose, en tout cas un épais métal. Quelques ruines subsistaient bien mais la plupart des maisons étaient habitées, totalement reconstruites, en pierres de taille certes, pimpantes et repeintes de manière uniforme, difficile dans la pénombre de dire à quelle nuance de blanc elles appartenaient. Des emplacements avaient été prévus pour les voitures. Je regardais machinalement les plaques. La plupart venant de l’étranger et deux trois parisiennes. On voyait des plantes, géraniums et cactées, aux fenêtres, l’une d’elle était même éclairée. Je crus entendre un bruit de moteur du côté de la piste, mais peut-être était-ce à présent une route goudronnée.
Je trouvais l’école. Elle aussi était devenue une élégante résidence secondaire. La porte en bois avait été changée, conservant son caractère rural, que l’aspect neuf lui ôtait partiellement. Je repérais un artichaut sauvage, en forme de couronne royale ou de soleil piquant, séché, qu’on y avait suspendu. Il devait être trois heures du matin, et j’avoue que je commençais à sentir les effets physiques de la fatigue. Oh, je n’avais pas sommeil, non, j’ai toujours été insomniaque. J’avais peur de mourir. Il me fallait pourtant tuer le temps, jusqu'au début de l’après-midi suivante, où j’étais attendu pour le café. Il devait bien être quatre heures du matin. Du temps, je n’en manquais point.
J’entendis un bruit de volet qu’on ouvrait, sans doute avais-je fait du bruit, et je jugeai plus prudent de rebrousser chemin. Heureusement, il ne faisait pas nuit noire. Il n’aurait plus manqué que la pluie…
Un peu à l’écart, en contrebas du village, se trouvait une chapelle, toute petite certes, avec une statue de la vierge dedans. Lors de la fête de l’Assomption, on nous y amenait et les plus fervents entonnaient des cantiques, car un abbé s’était glissé parmi les moniteurs. Avec Laurette, et son indésirable frère, nous faisions des prières afin de protéger les gens que nous aimions, et naturellement je pensais en priorité à elle.
Mais aussi à l’Autre… Seulement, je ne le lui disais pas…
Il fallait quitter le chemin principal pour quelques centaines de mètres à peine et dévaler un pré pentu. C’était dangereux car il s’arrêtait au dessus de la rivière, que l’on entendait en contrebas. On appelait le rocher qui la dominait le rocher des suicidés.
En contournant le rocher et sa falaise, on rejoignait le sous-bois. Je me laissais glisser à l’aveugle en ligne droite. La chapelle était fermée. J’éclairais l’intérieur à travers l’ouverture à claire-voie. Plus de statue ni d’ailleurs de vieilles couronnes ou plaques de marbre en ex-voto. Les mêmes inscriptions, obscènes, qu’au dortoir pourtant, sur la porte de fer rouillée.
A quelques mètres de là, surgissaient  encore de terre, des pierres tombales. On disait ces lieux hantés par les feux follets. J’en avais vu une fois. Ils avaient failli m’entraîner vers la rivière. La voix de Laurette m’avait retenu. La voix intérieure, je veux dire. En fait, ça devait être une monitrice, ou la directrice, qui nous accompagnait pour chercher des girolles ou des morilles.
Je revins vers la voiture, un peu fourbu, je le concède. J’y demeurai une petite demi-heure. Je posais mes lunettes sur le tableau de bord. Je remis mes chaussures. Le jour commençait à se lever. Encore une petite heure et l’unique bistrot du village serait ouvert. Je pouvais au moins me réchauffer d’un café. Je pris alors la direction du lac. Il était splendide à l’aurore, par temps clair… Ils l’avaient vidé…
Toutes les vingt années environ, le lac avait droit à un grand nettoyage, la fameuse vidange. Cela eût pu s’avérer instructif mais la vase et la végétation aquatique recouvraient la moindre aspérité. Il n’était guère possible de s’y aventurer et de rejoindre la petite île qu’il nous était arrivé d’accoster en barque rustique. Je contemplai ce paysage vaseux, un peu l’état dans lequel je me trouvais. Les vestiges du village noyé semblaient inaccessibles ou alors on prenait le risque de s’embourber, de périr étouffé dans la vase. Ce lac était si coquet, l’été. Les estivants y faisaient du pédalo et des jeux nautiques. Je décidai de dormir un peu et, de fait, je m’assoupis une petite demi-heure dans la voiture devant ce spectacle de désolation. La fraîcheur du matin me réveilla tout à fait. Le ciel était gris. Je sortis, en oubliant, peut-être sciemment, mes lunettes…
Avant le bistrot, je passais par le dolmen. C’est ainsi que l’on nommait un tas de pierres plates recouvrant un trou dans lequel on pouvait pénétrer. Je m’y cachais, enfant.
Je bus mon café au bistrot. Le patron était un nouveau venu. Il ne me connaissait pas et ne me demanda pas qui j’étais. Je lus le journal local, mais c’était celui de la veille. Avec un peu de chance, mon aïeule serait réveillée, et même prête pour sa messe du dimanche. Je décidai d’aller lui rendre une petite visite. Je trouverais bien un mensonge pour expliquer ma présence. Il me fallait traverser le village ce que je fis à pied puisque j’avais du temps à perdre. La place et les rues principales étaient quasiment vides. Je reconnus certains commerces mais beaucoup étaient fermés, ou avaient changé d’office. On voyait de vieilles inscriptions effacées. Le monument aux morts, était bien là, lui, inébranlable, quoique quelque peu maculé de peinture rouge. Vers la sortie, là où se trouvaient des vignes et des prés, des villas cossues avaient surgi, pour l’instant endormies.
J’arrivais comme ma grand-mère ouvrait ses fenêtres. Nous échangeâmes quelques gentillesses que l’on dit banales et elle me proposa de regarder avec elle la messe à la télévision. Mon grand-père, au plus mal après une attaque, dormait et, de fait, il garda la chambre toute la journée. Je m’abstins de le déranger.
Je ne me fis pas prier, si je puis dire. Je me calai dans un vieux fauteuil et tout en l’écoutant commenter la cérémonie, ne tardai pas à m’endormir…
Au réveil, il était midi…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

X Les inséparables
Ma grand-mère m’avait fait une omelette aux cèpes et une rapide mousse au chocolat. Je lui racontais ce qui de ma vie me semblait racontable, n’insistai pas trop sur ma nuit précédente et quand je vis que l’heure du rendez-vous approchait, je lui signifiais la nécessité d’y rejoindre Laurette.
« - Dommage que tu ne sois pas venu aussi souvent ces derniers temps.

J’avais bien fait d’oublier mes lunettes. Sauf que la réalité vous apparaît moins nette, dans ce cas de figure. D’un côté, ce n’est pas plus mal d’avoir une vision approximative des choses et faits. D’une autre, on ne distingue pas la réalité telle que les autres la perçoivent. Cela peut vite tourner au handicap.
Je la quittai en lui promettant de revenir. Mon intention était de récupérer ma veste dans la voiture et de restituer l’anorak et les bottes à son propriétaire. Il me suffirait de le faire passer au frère maudit…
Elle habitait à l’étage, ayant loué son ancien commerce de mercerie rurale au rez-de-chaussée. Pour accéder chez elle, il fallait grimper, en extérieur, de hautes marches  assez raides et sans rampes. En descendant je faillis buter contre un corps, que je voyais de dos, et qui s’y était assis. C’était justement l’ami du frérot. Il me salua gaiement, me demanda, non sans une pointe de raillerie, si j’avais bien dormi.
-Tu tombes bien, lui dis-je. Je voulais te rende ton anorak. Je te remercie. Il m’a été très utile.
- Tu vas chez Dédé ? me demanda-t-il.
Un peu surpris, je ne pouvais lui mentir. J’indiquais tout de même que je devais passer à ma voiture.
- Je t’accompagne.
Je ne pouvais pas l’en empêcher. Après tout, il était toujours acoquiné avec le frère de Laurette. A fâcheux, fâcheux et demi. Je supposais qu’il avait ses entrées chez ses parents.
La maison de Laurette était inhabitée. On s’en servait de hangar. La famille avait fait construire, juste à côté, ce n’était pas la place qui manquait, une villa de plain-pied, avec une terrasse et une véranda.
Elle ne fut point surprise outre mesure de nous voir débarquer tous les deux. Les hommes étaient encore à table, en beaux habits du dimanche, la veste sur le dossier de la chaise. Les femmes s’affairaient et parmi elles, Laurette, ma petite Laurette, occupée du côté de la plaque électrique, à surveiller le café, tout en préparant des assiettes de biscuits divers. Une autre jeune femme l’aidait. Elle me la présenta, après m’avoir fait le baiser réglementaire sur la joue. Peu importe son nom. Elle fréquentait Dédé.
Nous nous assîmes. On plaisanta. On se rappela des souvenirs des fêtes passées. On évoqua mon grand-père, un brave homme qui faisait crédit et qui n’en  pas été récompensé, peuchère.
Soudain Laurette dit : Tu te souviens la première fois qu’on s’est connus…
J’avoue que j’avais occulté cet épisode. On s’arrange toujours bien avec sa conscience. J’eus la mauvaise idée de répondre non. Ce fut son frère, - ai-je dit qu’il avait quasiment mon âge, à quelques mois près, qui se chargea de relater l’épisode. Il semblerait que, vers l’âge de raison, durant mon enfance, je me sois éloigné, lors d’une promenade, de mon grand-père (un brave homme !) et que je sois allé caresser une petite chèvre qui me semblait gentille et qu’on avait laissée en liberté dans un pré, tout près des vignes de la famille, justement. J’étais très jeune alors, je suppose vers les sept ans, et soit que la chevrette ait voulu s’amuser, j’eus effectivement l’impression qu’elle se moquait de moi, soit qu’elle me parût très grande du fait de ma petite taille, soit qu’elle ait été en effet contrariée par ma présence étrangère, elle se mit à me courir après, tout au long du chemin, à l’inverse de l’endroit où bavardait mon grand-père. Elle me dépassa même tandis que je courais à toutes jambes, comme si j’avais le diable à mes trousses ou même à mes côtés. Il y avait un endroit dangereux de ce côté-là, une sorte de falaise qui dominait la rivière et j’aurais pu, si j’avais fait un brusque écart, tomber la tête la première et m’écraser contre les pierres pointues ou plates. Un petit garçon était intervenu et avait chassé l’animal qui n’avait pas demandé son reste et était parti dans l’autre sens. Eh bien, ce petit garçon, c’était Sylvestre, celui qui se trouvait présentement devant moi… Se pouvait-il que je ne l’aie point reconnu ?
Ben non, je ne l’avais pas reconnu, plus de quinze ans plus tard, à peine moins de vingt ans plus tard. En fait, je ne l’avais pas assez regardé. On ne fait pas assez attention, sans un film ou une photo, aux personnages secondaires.
J’étais mal à l’aise car je me sentais ridicule. Laurette riait aux éclats, sans méchanceté. – Tu n’as pas reconnu Sylvestre ! C’est incroyable. Il est toujours avec Dédé… Son frère et les adultes, quant à eux, se moquaient plutôt de la peur de la chèvre. J’étais bien un citadin, allez. On se tapait sur les cuisses ; on se donnait mutuellement des bourrades ; on en toussait de brusquerie. La conversation s’échauffait tandis qu’on distribuait les pousse-cafés. Je prétextais une envie pressante et me dirigeais vers les lieux d’aisance que je pensais encore à l’extérieur.

Et je la suivis jusqu’à la salle de bain en faïence et petits carreaux bleu délavé. Ce fut pour moi une aubaine. Je profitais de l’occasion pour dire à Laurette que j’étais venu pour la voir elle, et rien qu’elle, que j’avais des choses importantes à lui révéler, et que j’aimerais bien qu’elle me sorte d’une situation que je jugeais délirante et même dangereuse. Elle me regarda avec une compassion qui me rassura, dans un premier temps, mais qui ensuite me fit honte.

Laurette sourit, oui, autrefois. Elle me dit de patienter, que dans un quart d’heure, elle serait toute à moi… Cette expression me fit forte impression et me donna du courage. Oui, autrefois, j’aurais agi de manière bien plus naturelle. Là on aurait dit que je traînais les pires défauts de la ville, comme un boulet, derrière moi : l’image de soi que l’on renvoie aux autres, la honte du regard d’autrui posé sur soi, me mettre à louvoyer au lieu de dire naturellement des choses simples. Alors que l’amour peut s’avérer des plus simples. C’est en tout cas ce que l’on croit.
Elle tint parole. Nous pûmes partir sans éveiller les quolibets. Dédé, sa compagne et Sylvestre avaient filé à leur goûter. Il devait être plus de 15 h. Et je devais restituer le véhicule prêté, ne l’oublions pas. Le lundi, les gens travaillent, du moins ceux qui ne sont pas tous étudiants.
Pour la chèvre, je me souviens que ma grand-mère m’avait raconté une histoire de sorcières et de bouc, impliquant le diable, et c’est sans doute ce qui avait expliqué en partie ma subite crise de panique. Et la nouveauté aussi. Une chèvre en vrai, c’est bien plus effrayant qu’une image d’Épinal.

 

XI Le tour du lac

J’aurais bien revu sa grand-tante. Mais elle n’habitait plus là. On l’avait mise en maison de retraite, même que ça coûtait bonbon à toute la famille…
Je proposais un tour en voiture. Laurette me regarda comme si elle cherchait à deviner mes pensées. Ou peut-être crut-elle que ce fût là une manière de l’émerveiller, qu’elle n’osa contrarier. Elles ne manquaient pas, les voitures, après tout. L’arrière-pays n’était plus ce qu’il avait été. Tous les jeunes en avaient, et bien sûr elle-même, depuis belle lurette. Je le savais pourtant.
En fait, je n’avais rien calculé et je me sentais très mal à l’aise. J’étais à l’orée de l’un des moments cruciaux de mon existence, avec une amie très chère et de longue date, en qui j’eusse dû me retrouver en confiance absolue, et je ne savais que faire ni quoi dire. Je n’aurais jamais dû rester aussi longtemps sans la revoir.
Je pris la direction du barrage. En route, je me crus obligé, afin de rompre le silence, de lui demander ce qu’elle faisait à présent dans la vie, de quoi elle vivait. C’était un peu compliqué. Elle aurait aimé devenir institutrice ou puéricultrice, en tout cas s’occuper d’enfants. Mais son père avait fait un malaise et elle avait dû se résoudre à donner un coup de mains pour l’exploitation. Elle faisait la comptabilité, un peu de secrétariat car son frère avait eu l’idée de diversifier la production. Il faisait son miel, avec Sylvestre, et il en vendait une grande partie. Des apéritifs aussi et quelques produits sans pesticide, des figues, des grenades, des pommes et poires et même des châtaignes. Ca commençait à prendre. C’était là l’avenir.

Elle semblait convaincue de ce qu’elle disait. Au barrage, nous regardâmes le lac asséché, et les pelleteuses ou autres engins de nettoyage, faisant face à des montagnes de boue. Leur épreuve me paraissait insurmontable, à l’instar de la mienne. J’avais envie de la prendre par l’épaule mais je m’exposais à un refus, et il était sans doute trop tôt. On a tort de remettre à plus tard ce qui s’impose au moment même. Il se mit à bruiner. Décidément, même les éléments étaient contre moi, contre nous. Je proposai à Laurette de retourner à la voiture.
Là, je lui posais la question la plus sotte qui soit, celle qui me vint à l’esprit au lieu de celles qui me brûlaient les lèvres, et qui m’eussent permis de connaître ses sentiments réels à mon égard.

Elle me regarda comme si elle me voyait pour la première fois.

Et de sa douce voix claire, juste mais comme si elle ne pensait pas à ce qu’elle chantait, comme si elle était absente à sa voix même, et tel un don qu’elle me faisait par amitié, par amitié simplement :

Petit Pierre l’a écoutée, et puis s‘est endormi,
Dans le ciel la lune luit, éclairant le petit lit,
Où l’enfant a souri, en retrouvant Johnny 
Après, je ne me souviens plus. Mais dis-moi, pourquoi voulais-tu cette chanson-là précisément ?
Et elle me regardait avec un air que je ne lui connaissais pas et qui me parut soupçonneux. J’attendis quelques secondes et me lançai :

Sa voix se radoucit elle me regarda avec un air de pitié qui me fit mal. Je compris, mais était-ce le bon moment, que je m’étais engagé sur une mauvaise voie…

Je devais avoir l’air très malheureux car elle ajouta :

Effectivement, je n’eus pas à me plaindre du tour de chant…

Laurette fut charmante. Elle me donna l’impression d’être ravie de la balade malgré le temps maussade qui n’était plus de la fête. L’automne arrivait à grands pas et bientôt arborerait ses couleurs rousses, fauve et orangées.
Mais je ne lui avais toujours pas signifié mes intentions… Il me restait une toute petite chance d’ici à mon départ… On verrait bien…
Une question me trottait toutefois dans la tête : on peut aimer une Laure, mais une Laurette ? Une petite Laurette ? On ne fait pas suffisamment attention au nom que l’on vous donne…
Christine, Estella, leur nom faisait rêver.
Laurette ça promettait de l’or mais ça frisait la mauvaise vie.
Je veux parler de la réalité.

 

 

XII Un petit commerce
Un petit buffet était installé chez les parents de Laurette. A cause de la pluie, on s’était rabattu dans l’ancienne bâtisse. Le hangar, l’écurie étaient noirs de monde. Pour un fois qu’il se passait quelque chose dans le village… On y trouvait des spécialités locales, dont certaines familiales mais pas seulement. Un producteur de leurs amis était venu spécialement du département limitrophe avec ses cochonnailles certes mais certifiées « bio », son fromage de brebis, ses gâteaux un peu lourds que l’on nomme « fouaces »… Sylvestre et Dédé avaient bien fait les choses. Ils avaient mis des affiches partout, inondé les boîtes aux lettres, alerté la presse locale. Le bouche à oreille avait fait le reste. Un voisin immigré, récemment installé, vendait des desserts exotiques, sucrés et joliment colorés. Un autre de la paella. Je repérais aussi un vendeur de pizzas.
Les derniers fêtards étaient invités à déguster et, bien sûr, à se pourvoir au besoin. La formule ne marchait pas si mal, ainsi que je pus m’en rendre compte.
Je décidai de rapporter des saucissons à mon camarade, pour le remercier du prêt automobile. Je discutai avec ce producteur des hauts plateaux qui semblait avoir des idées sur tout mais les formulait de manière naturelle, on peut même dire crue, à la limite de la politesse parfois.
Ce fut lui qui me révéla, incidemment, qu’il comptait bien travailler de conserve avec Laurette, un beau brin de fille, celle-là, (je me demande s’il n’a pas prononcé, plus bas le mot garce), il aura bien de la chance celui qui la mettra dans son lit. A sa place, je n’irai pas coucher dans la baignoire…
Et de se mettre à rire, d’un rire gras, peu délicat.
Je crus qu’il se moquait de moi et lui demandai quelques précisions. Ce fut le moment que choisirent un groupe de plusieurs clients pour réclamer de la saucisse sèche.
L’amour parfois ne résiste pas à une peau de saucisse.
Sylvestre vendait leur miel ; je ne pus résister à l’envie de l’interroger sur ce mystère.

A ce moment-là, Laurette se rapprocha.

Sylvestre était manifestement ravi de la petite sensation qu’il avait produite. Il ajouta à voix basse, devant Laurette, qui se mit à rougir : Et puis tu sais, on peut bien te le dire à toi qui la connais depuis toujours. Mademoiselle attend un heureux événement. Tu es le premier à l’apprendre. On va le leur annoncer dès que ça sera confirmé, d’ici à quelques jours… On n’allait pas attendre qu’elle ait coiffé Ste Catherine…

Et de partir dans un grand éclat de rire, auquel répondit celui plus recherché de Laurette, sa Laure à lui. Je ris de bon cœur avec eux. Cette Laure-là n’était plus la mienne. J’avais l’impression qu’il parlait d’une autre. Alors, bien sûr, je repensais à Estella.
Inutile de préciser que je trouvais une excuse pour partir dès le début de la soirée.
Et dire que ce village désignait autre fois un lieu d’asile.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

XIII Estella
Le chemin me parut à la fois long et en même temps j’étais comment dire… soulagé… Au moins, de ce côté-là ce serait une affaire réglé. Entre temps j’avais remis mes lunettes. J’y voyais effectivement plus clair, en même temps que je descendais vers le littoral qui ne s’encombrait pas, ce soir-là de brume, bruine ou pluie. On aura compris que Laurette pour moi c’était un pas fait vers la réalité, pour me sauver du désastre sentimental.
Je n’étais effectivement pas sur la bonne voie. Le choix même de Laurette, celui d’épouser Sylvestre, prouvait que je n’avais pas choisi le meilleur parti, la disqualifiait à mes yeux.
Je m’étais leurré car à la vraie Laurette, à cette Laure-là, j’avais substitué naïvement la Laurette du passé, que l’on a évidemment tendance à idéaliser.
Mais il fallait me rendre à l’évidence : celle que j’aimais c’était Estella…
Seulement l’Estella que j’aimais n’était qu’une image. Je risquais de reproduire la même erreur si je persistais en n’en considérer que cet idéal qu’elle représentait mais qu’elle n’incarnait pas. Il me fallait alors l’approcher dans le réel, en chair et en os… Ce ne serait pas chose aisée. Mais cette situation ne pouvait plus durer. Je ne voyais plus mes amis, je négligeais mes études et je devenais, le mot était de plus en plus à la mode, un dépendant, un accro, la victime d’une addiction maligne. Cela ne pouvait durer inconsidérément.
Au quart de siècle révolu, il était temps de se faire une raison, et de pousser ce que jadis on nommait une passion dans ses derniers retranchements.
Une réminiscence ?
Je restituai le véhicule. Le saucisson fut apprécié. La bouteille de grenache que l’on m’avait offerte en partant également. Je remerciai beaucoup. Et d’abord qui était exactement Estella, d’où venait-elle, et ne l’avais-je pas connue, on lu son Platon, dans une autre vie ?
Plus tard, dans la nuit, je parlais à Estella, l’étoile de mes nuits. Je lui parlais longuement et elle me répondait. Je lui demandais si elle me laisserait l’approcher un jour. Je voulais dire son incarnation dans la vie courante. Elle n’était pas contre. Après tout, ne lui étais-je pas fidèle, quasiment tous les soirs, depuis une bonne année. Je la payais certes mais elle n’était pas pour autant vénale, il fallait bien gagner sa vie simplement. Elle voulut bien me laisser une chance. Elle avait reçu mon médaillon et y avait été sensible. Pour l’instant elle avait une liaison dans la réalité qu’elle ne pouvait pas rompre mais dont elle sentait bien qu’elle commençait à s’étioler, à l’instar de tout ce qui relève du réel. Les images restent, nous survivent même. Je pouvais par ailleurs lui être utile, l’introduire dans les cercles mondains, dans la bourgeoisie huppée, les milieux cultivés où les créatures comme elles font souvent sensation. Elle eût rêvé embrasser une vraie carrière d’actrice, ou d’artiste jouant avec son visage et son corps. Sa présence à l’écran était purement expérimentale. Elle lui permettait de se désinhiber. Et elle s’était vite consacrée à son plus gros client.
Une année se passa, entre temps Laurette avait accouché d’un beau garçon, et Estella me permit de l’approcher ainsi que je le lui avais demandé. Je tins de mon côté mes promesses. Un jour, elle me présenta le technicien grâce à qui je l’avais trouvée si saisissante à l’écran, raison pour laquelle j’avais acquis ses droits à l’image pour l’année. Il me sembla l’avoir déjà vu, en tout cas sa présence ne me parut pas incongrue. Je ne parle au demeurant que de la partie nocturne qui m’intéressait. Je me moquais bien de ce qu’elle pouvait faire le reste du temps. Je ne suis guère possessif ni jaloux. Ca se serait vu…
Blessé dans mon orgueil tout au plus.
Tout ce que je lui demandais, c’est de rester pour moi l’image de la femme idéale. Celle qui me permettait de pérenniser, on peut même dire de retrouver, l’unité de mon être, la cohésion de mes différents moi et surtout de dissiper la confusion qui régnait dans mes sentiments à son égard. Je ce que dis peut paraître irrationnel mais me paraissait tout à fait concevable à l’époque.
Une fois, je lui demandais de se déguiser pour moi en chanteuse des prairies américaines. Vous aurez sans doute compris mon intention. Je lui réclamais naturellement la chanson que j’avais extraite de ma mémoire, la fameuse nuit où je m’étais résolu à retrouver Laurette. Elle s’en acquitta si bien que je fus saisi d’un doute. Et si elle «était » l’autre, ma chanteuse d’autrefois ? Leur visage, leur voix, leur âge même coïncidaient si bien. Les cheveux, on sait que l’on peut toujours les modifier en circonstances… J’oubliais : leur même désir de réussir dans le métier…
Tout s’effondra. Elle comprit très bien que je ne l’aimais en définitive pas, ce dont j’aurais pu me douter dès le début. Il valait mieux que je renonce à elle car elle comptait donner une nouvelle orientation à sa carrière sur les écrans, et celle-ci excluait les contrats d’exclusivité.
Elle avait besoin de quelqu’un de solide à ses côtés, quelqu’un qui croie en elle et l’aime pour ce qu’elle est, non pour son paraître, encore moins pour l’image qu’elle offrait d’elle-même. Quelqu’un qui puisse la diriger, lui éviter les faux-pas, la protéger contre elle-même au besoin. Le technicien, un sacré débrouillard, était tout trouvé, d’autant qu’il n’était pas très exigeant. Les quelques personnes que je leur avais présentées leur avaient été très utiles. Je méritais mieux qu’une image selon elle. Mais il n’était plus question de me laisser me ruiner sans contrepartie, et d’ailleurs c’était fini tout ça…
Qui aimais-je au fond, le sait-on jamais ?
Je regardais une nouvelle fois le vieux film, transposé sur cassette. La ressemblance ne me parut point évidente. Cela ne prouvait rien au demeurant. On change tellement en quinze ans. Et puis, les femmes ont tant d’artifices à leur disposition.
Dans les contes de fée, on trouve à la fin chaussure à son pied.
Mais essayez donc d’adapter le soulier à un souvenir, à une image, ou à une fée…
Je parle sous l’autorité de la psychanalyse.


XIV Épilogue
Ces souvenirs me paraissent si lointains à présent…
Un siècle s’achève. L’amour n’a pas été sa grande préoccupation, il s’en faut.  Même Proust est passé d’Un amour de Swann à Sodome et Gomorrhe. Les peuples ont connu leur lot de tragédies et d’horreurs. Les individus a fortiori. Et le prochain s’annonce terrible aussi.
Les enfants de Laurette ont déjà quitté leur bourg sans que j’aie eu le temps de les voir grandir. Ils ne reviennent que pour la fête, et les festivités de Noël ou de Pâques. Ils ont fait des études et sont bien partis pour réussir dans la vie. Leurs grands-parents coulent une paisible retraite. Dédé s’occupe de tout, bien épaulé par son épouse, une solide gaillarde celle-là ! Il a embauché quelques immigrés qui ne rechignent pas à la besogne. Il participe à des concours et a même gagné une médaille.
De temps en temps, j’y remonte. Laurette a bien changé même si elle garde le sourire charmant, les yeux pétillants de clairvoyance, et une certaine souplesse dans la démarche, auxquels elle demeure pour moi associée. Elle ne cache pas ses premiers cheveux gris.
Le couple a connu quelques difficultés moins à imposer sa conception d’un commerce nouveau, dans ces régions, qu’en raison de la concurrence, pas toujours loyale, si j’en crois ce qu’elle m’en a rapporté. Sylvestre dut faire des marchés hebdomadaires, voire dominicaux, pour joindre les deux bouts. Il buvait trop. Certes, il était d’un naturel doux et peu enclin à la violence, et de ce côté-là elle n’eut jamais à s’en plaindre. Il n’eût plus manqué que cela.
Toutefois ce n’était pas la vie rêvée. Ni Vénus ni Athéna ne sont faites pour devenir Junon.
Qu’en aurait-il été avec moi ? C’est impossible. On n’amène pas la campagne à la ville, encore moins s’il s’agit de déplacer des montagnes, fussent-elles moyennes.
J’aurais pu lui proposer une relation adultère. Entre amis, on peut se rendre ce genre de service mais ni elle ni moi n’en avions réellement envie. C’eût même été grotesque. Une erreur.
C’est vrai que ça eût mis un peu de piment à cette histoire, en laquelle je l’ai déjà dit, je laisse le gros du sexe au réel. Je raconte en ces lignes comment j’ai eu maille à partir avec la quête d’un idéal. Nous ne sommes plus une époque à idéal. Certains s’en consoleront. Je ne m’en consolerai jamais.
Par ailleurs, quand le sexe, la violence, la vulgarité dominent tout, c’est la sobriété littéraire qui devient une obscénité. Lorsqu’un discours est entraîné, disait Barthes, dans la dérive de l’inactuel, déporté hors de toute grégarité, il ne lui reste plus qu’à être le lieu d’une affirmation. Cette affirmation se déploie et s’illustre dans cette nouvelle, inspirée, on l’aura compris, de G. de Nerval né Labrunie.
Il paraît que certains industriels pensent à exploiter les sources du canton. Les fées n’ont qu’à bien se tenir.
J’ai finalement passé mes concours et embrassé une médiocre carrière d’enseignant. Le métier m’a vite ennuyé, avec ses petites mesquineries et ses travers corporatistes. J’ai préféré creuser mon trou dans les gazettes locales, rubrique culturelle : tours de chants, concerts, représentations théâtrales, quelques opéras, festivals de poésie, foires aux livres, grandes expositions… je touchais un peu à tout, avec un certain bonheur je dois le dire, et un peu aussi avec une certaine facilité. J’y gagnais assez bien ma vie, du moins comme on peut gagner sa vie quand on demeure en province, sans grande ambition carriériste et je ne payais jamais les places ni les entrées…
Et puis je rencontrais de vrais chanteurs, de véritables chanteuses, des vedettes…
Elles n’étaient pas si fières, si inaccessibles, celles que l’on nomme des « stars »… Peu connues en Amérique, il est vrai.
Mes parents, de leur côté, avaient fini par perdre leur commerce au jeu. Ils moururent prématurément, dans des circonstances dramatiques que les journaux ont rapportées, je n’y reviens pas. Ils me laissaient quelques menus biens immobiliers que je mettais en location et qui suffisaient à mon confort et à mes exigences. Je ne me suis jamais marié, ce ne furent pourtant pas les occasions qui me manquèrent. Mais au dernier moment j’hésitais… et finissais par rompre.
Il y a des écrivains comme ça…
Un jour, j’ai osé demander à Laurette si elle avait eu des nouvelles de la chanteuse…

Et plus doucement, avec cet accent de compassion, qui aura souvent marqué nos relations :

Morte ? Mais alors…
Elle avait raison. Il était temps de grandir. J’ai mis le film au rancart.
Alors j’ai vécu…
Mais ceci est une autre histoire. Un autre monde. Un autre livre. Avec du sexe et de mort.
Jean d’Ormesson : « Quand ce n’est pas le sexe, c’est la mort et quand ce n’est pas l’amour, c’est l’amitié. »