DOMINIQUE GAUTHIER, HERVE FISCHER A CERET
En apparence, peu de liens rapprochent l’œuvre de Dominique Gauthier de celles d’Hervé Fischer, à part le fait notable d’être des amis fidèles du Musée de Céret et de sa conservatrice. A y regarder de plus près on notera chez les deux artistes l’importance cruciale accordée à la ligne ou si l’on préfère au dessin. Chez Hervé Fischer, qui est revenu à la peinture après de nombreuses années vouées à la performances d’ordre sociologique, qu’il s’agisse des consultations et prescriptions pharmaceutiques à de complices patients (intervention reconstituée au Musée et filmée avec l’incontournable Joséphine Matamoros en « guess star ») ou de contre-empreintes de mains, bleues et rouges, sur toile libre afin de montrer que rien n’a évolué en art depuis le pariétal. La ligne chez Fischer est empruntée à la réalité contemporaine et à ses nouveaux emblèmes. En témoignent ces diagrammes empruntés aux indices boursiers qui régissent le système économique de la planète et dont l’artiste tire des acryliques sur toiles qu’il rapproche d’un croquis stylisé de montagne (Ste Victoire entre autres) ou si l’on préfère d’un paysage numérique. On notera aussi la répétition obsessionnelle de ces verticales décalées et diverses qui désignent les codes barres, que Fischer agrandit, reporte sur toile comme des icones, plus innombrables encore, à notre époque, que les crucifix ou croix dans tout le christianisme dominant. Comme quoi la formule « croître et multiplier » a changé de sens, si elle conserve sa prétention à l’universalité.
Chez Dominique Gauthier, la pensée est plus abstraite, elle cherche à définir le statut de la Peinture à l’échelle de l’Histoire universelle, et sans doute ici aussi, de la géographie. Les cinq salles occupées par Gauthier renvoient en effet à des lieux visités (liés à la Grèce antique, à Pompéi, Tolède, la cathédrale St Denis…) et à travers eux à des esthétiques (antiques, gothiques, baroque, contemporaines à travers la BD…) et donc à l’Histoire de l’art qu’il entend saisir à bras le corps. D’où le caractère imposant des formats souvent en excès par rapport aux dimensions humaines. Comme toujours dans son œuvre le carré est sollicité, en tant qu’il constitue une base sans schéma compositionnel préétabli, mais l’artiste recourt souvent à des rectangles allongés dans le sens de l’horizontalité. Le tableau devient pour lui une métrique, ou si l’on préfère une contrainte à partir de laquelle il se permet de multiples variations sur la même ligne, à partir d’un dispositif et d’un programme prédéterminés. En l’occurrence ce sont les ronds et les ellipses qui occupent l’espace de ces surfaces mais poussés jusqu’à saturation, dans des valeurs le plus souvent tonales, avec primauté laissée au blanc et au noir (même si l’on trouve également des formes circulaires ou intervient le rouge). Il est évident que cette multiplication des courbes donne un sentiment de dynamisme phénoménal, une constante dans l’œuvre de Gauthier. Vivre pour lui, et vivre la peinture, c’est éprouver le dépassement, l’expérience des limites, être en permanence dans l’excès, la démesure. Cela se sent également dans la stratégie de l’accrochage, avec en particulier une occupation du sol par un immense, et très allongé, tableau sur roulette, très graphique et forçant à mettre bas le regard. Eh bien ce dynamisme vital, ce vitalisme viscéral, on le retrouve chez Fischer quand il peint, avec des graphiques ondulatoires une série sur les âges de la vie ou tout simplement « L’énergie de la vie». Ou même quand il fait proliférer les codes barre sur une même surface. La différence se situe dans le fait que Fischer s’inscrit dans un moment de l’Histoire pour en dénoncer puis exploiter les travers, tandis que Dominique Gauthier trouve en la ligne, et dans la géométrie de la courbe, sa symbolique abstraite, qui concerne autant son époque que tous les temps. La forme d‘un vase antique émerge de la liaison même de ces anti-gestes pollockiens (car le dispositif contient la forme et prend le pas sur l’expression libre et aléatoire). Un rapprochement en tout cas inattendu mais finalement plus pertinent qu’il n’y paraît. Gauthier recouvre pour rendre visible, et donc découvrir, Fischer détruit pour protéger (la déchirure des œuvres des autres par mesure d’hygiène par ex). Il y a une certaine gravité existentielle et métaphysique chez Dominique Gauthier, là où Fischer excelle dans l’humour, la dérision, et bien évidemment l’ironie, registre majeur de notre temps. BTN
Jusqu’au 20 février, Musée d’art moderne de Céret, 8, bd Joffre 66403 Céret, 0466872776

HANS HARTUNG SPRAY + ALERTE METEO A SERIGNAN
On a tellement, et notamment en France, vanté la production américaine des années 50 à 80 que l’on a fini par oublier qu’elle n’est en rien une génération spontanée, qu’elle trouve souvent ses repères dans nos propres références et qu’au gigantisme près, nous n’avons pas grand-chose à lui envier. Il est donc grand temps de revenir sur cet expressionnisme abstrait, dit lyrique, à la française, qui a connu certes son heure de gloire quand notre pays jouait dans la cour des grands de l’art international, mais qu’il a été de bon ton d’occulter voire de renier parce que chacun sait qu’en France, si on a le meilleur goût du monde, on préfère l’exercer sur les saveurs venues d’ailleurs. D’où l’intérêt de cette exposition Hans Hartung, d‘autant qu’il s’agit de Peinture, que jusqu’à ces derniers temps elle semblait bannie de l’horizon culturel des personnes autorisées du milieu de l’art, et qu’il devient pertinent, outre l’intérêt que ne peut que susciter l’œuvre de cet artiste décédé il y a maintenant plus de vingt ans, de la voir confrontée, du moins jusqu’en janvier, aux fraîches réalisations des jeunes diplômés des Beaux-Arts de notre Région, ceux qui auront connu sinon l’ère du « spray » du moins la bombe à graffitis. Enfin il semble qu’on ait compris qu’il est nécessaire de se pencher sur le berceau des prophètes en herbe de demain au lieu de les laisser croupir dans leur pays ou d’attendre que la reconnaissance leur vienne d’ailleurs avant que de les prendre en compte ! Double et heureuse initiative donc que de permettre aux jeunes générations de se familiariser avec l’un des peintres majeurs des précédentes, et de mesurer l’écart plus ou moins sensible entre ses préoccupations d’artiste confirmé de son époque et celle des jeunes pousses d’aujourd’hui. A première vue, la Peinture ne semble pas les avoir beaucoup inspirés comme s’il s’agissait, pour eux, leurs enseignants, et surtout leur jury d’examen… d’une infirmité…
D’autant que la dernière manière d’Hans Hartung se caractérise par une certaine fraîcheur, une liberté de conception, l’usage d’outils inattendus, et qui prouvent à quel point cet allemand naturalisé français est resté jusqu’au bout un peintre prospectif, soucieux d’explorer jusque dans ses derniers retranchements la surface à peindre, n’hésitant pas en particulier à faire usage de pistolets à air comprimé afin de mieux vaporiser son aire d’intervention. Comme si après avoir concentré toute son énergie sur la compacité du cœur de la toile, dans une volonté de mesurer les pulsions gestuelles entrant en jeu dans sa composition graphique, (on en voit dans une série de calligraphies des années 50) l’artiste avait voulu se libérer tant de la forme que du format, et se laisser aller au plaisir spontané de la rapidité d’exécution tout en tenant davantage compte de l’existence du hors champ. Ajoutons-y l’ouverture plus évidente de la gamme chromatique, là où, le plus souvent, la priorité avait été laissée au noir,  et la prise en compte de la fluidité colorée dans les effets de matière. Bref il faut à nouveau,  prêter « attention à Hartung » (si l’on me passe ce mauvais jeu de mot), dont on espère que l’œuvre saura résister à « L’Alerte météo » qui la précède en rez-de-chaussée. En souhaitant que si alerte il y a, elle ne soit que passagère et que le Musée de Sérignan puisse bénéficier encore longtemps de l’appui d’une Région qui vient de perdre son plus sûr soutien.  
Qu’en retenir en tout cas : il me semble que le dessin et la vidéo se taillent la part du lion (et après tout le graphisme du dernier Hartung est un dessin au pistolet). Je retiendrai surtout les triptyques de Amélie Coronado (B.A. de Nîmes)  et qui semblent des additions de formes en vue d’en créer une nouvelle, la figuration culturellement très hybrides de Fan Cheng (Nîmes) sur papier  précieux ou recyclé, la vidéo de Marie-Claude Vidal (B.A. de Perpignan) qui joue avec les chiffres de façon à saturer l’écran de la ménagère basique d’indices de type boursier, les architectures pixellisés de Lionel Biermann en noir et blanc (Montpellier), la réflexion sur la beauté dans le film de Jean-Baptiste Durand et surtout l’installation de Nicolas Daubanes, assez dramatique car conjuguant son destin particulier à la mémoire sportive collective. Mais j’ai surtout apprécié les photos mythologiques de Pierre Chancel (encore Nîmes), le « ready made » aux chaussettes murales de Sylvain Gaillard (Nîmes toujours) et le zodiac ficelé de Mehdi Melhaoui (Montpellier). Toutefois je comprendrais très bien que le visiteur s’intéresse en premier chef à la spectaculaire installation dans le style de l’Ile du Docteur Moreau de monstres animaux entre autres dans le cabinet transparent de curiosités proposé par Mathieu Legrand et Camille Santacreu (Perpignan). Ces jeunes créateurs sont pour l’instant au niveau inférieur du Musée. J’en serais le conservateur je prendrais les devants et les inviterais dans dix ans à l’étage supérieur, pour une expo perso ou pour compléter la superbe collection des Buren, Hyber, Saytour, Dado, des dizaines d’autres qui nous attendent à l’étage.  Aussi aurait-on dû, ou pu, qualifier cette alerte en devenir de « Mettez haut » ceux du bas. BTN
Jusqu’au 6 mars pour Hartung, jusqu’au 30 janvier pour Alerte Météo,  Musée Régional d’art contemporain Languedoc-Roussillon, 146, avenue de la plage 34410 Sérignan, 0467323305.
A l’école des Beaux-Arts de Nîmes, exposition jusqu’au 21 janvier du cru 2010 des diplômés nîmois avec certains des artistes cités dans cet article, Pierre Chancel, Amélie Coronado, Fan Cheng, Sylvain Gaillard + Vincent Brossard, Syrane Diplomat (sic), Julie Salburgo, Melissa Tressen Wei Zhang, Jinhui Gao, Na Li.


YVES CARO A ICONOSCOPE (MONTPELLIER)
Le moins que l’on puisse dire c’est qu’Iconoscope reste fidèle à ses artistes puisque Yves Caro fut l’un des premiers à y exposer, dans les anciens locaux il est vrai. Les nouveaux, situés pas très loin du Frac et se plaçant donc sr son itinéraire, ont la particularité d’être visibles de l’extérieur. L’œuvre d’Yves Caro devrait en bénéficier, elle qui ne manque ni d’humour ni de jeu avec les codes. En témoigne ce détournement d’une image canonique et renaissante du Créateur, entouré d’onomatopées vives, telles que les bandes dessinées en ont stéréotypé les bulles : et quelles bulles ! Celles du Big bang. Au fond je me demande si l’acte de Création, tel que les techniques de conception, de récupération, de déformation, de recomposition et de diffusion de l’image, favorisées par les nouveaux médias, nous les propose aujourd’hui, si l’acte de création donc n’est pas le propos essentiel d’Yves Caro. Et s’il ne nous invite pas à prendre toutes les cosmogonies qui fondent notre culture avec le recul auquel lui-même recourt dès lors qu’il détourne une citation de St Augustin, l’un des pères de l’Eglise ou qu’il adopte le discret coup de crayon d’un dessinateur humoristique pour imaginer les réactions sceptiques à l’annonce d’un nouveau messie (« Pour sûr on y regardera à deux fois »). L’une des impressions numériques qu’il propose durant cette exposition, et qui montre l’espace céleste, avec une série de cercles concentriques et une étoile graphique au centre,  ne pose-t-elle pas justement la question de la distance ? D’autant que le format choisi est à échelle humaine, celle d’un créateur justement, modeste manipulateur (sans connotation péjorative). Car que dire de ces phrases écrites dans le motif décoratif et répétitif même d’une surface à peindre et qui ne se précise que mieux selon la bonne distance adoptée tandis qu’elle souligne les vertus de la discrétion. On peut se demander également si les oiseaux sur toile (allusion à Platon ?) dont Yves Caro nous signale le courage, perchés sur des portées électriques, et qui figurent les ombres répétées d’une silhouette moinillonnante, ne sont pas, à la bonne distance, ou du moins à une distance plus adaptée à nos regards tournés vers l’univers, ses mystères et ses origines. « La plaine qui ondule » en effet, (qui rime avec « Pendant que les champs brûlent », sorte de danse de lignes issues d’une déformation probable d’un référent inconnu) présente des ombres de grands animaux en file indienne en apparence mais qui sont peut-être séparés par la distance que le plan du tableau aplatit. Car toute représentation est illusion. La distance c’est celle du regard subjectif que l’artiste porte sur le monde. Il ne va pas de soi qu’une partie de vitre emperlée suggère l’Hiver, La nuit, La pluie ainsi que Caro (jeu de mots sur son nom ?) l’estampille en capitales sur une impression numérique. Comme on le voit l’œuvre d’Yves Caro suscite bien des interrogations mais qui titille moins l’angoisse métaphysique que le recul humoristique, voire ironique, qu’il lui substitue et qui caractérise si bien notre époque. Sauf que cette dernière manque le plus souvent de distance pour apprécier la portée d’un phénomène, et même, selon le concept brechtien, de distanciation… Il faut sans doute ne pas négliger son titre général : Nunca pasa nada. Il ne se passe jamais rien. Mais le dire ou le faire voir c’est toujours mieux que rien ou plutôt c’est déjà le début de quelque chose… BTN
Jusqu’au 25 février, Iconoscope, 1, rue du général Maureilhan 34000 Montpellier 0619348201