CECILE BART/ALERTE METEO AU MUSEE D’ART CONTEMPORAIN DE SERIGNAN
Toujours intéressant de voir à la fois une artiste confirmée à l’étage et de jeunes diplômés plein d’avenir au rez-de-chaussée, et qui peut-être un jour y accèderont en solitaire. Cécile Bart n’est pas une inconnue dans la région. On se souvient de ses cylindres de fils multicolores suspendus au Carré Ste Anne, sans doute l’une des meilleures expositions de ce lieu, ancienne formule. Cécile Bart est une artiste de la lumière qui se sert de grandes surfaces monochromes, de la transparence des couleurs et d’une géométrie qui se décline du simple au complexe, selon la nature des lieux. En fait, on lui a vu souvent confectionner des sortes de tableaux écrans, tout en transparence, ou au contraire décliner ses formes à plat le long des murs. Elle n’hésite pas à obturer une fenêtre, à présenter les tableaux verticalement en saillie à partir du mur, comme un immense livre à feuilleter, et surtout à organiser d’étranges ballets dans l’espace à partir de quelques châssis assortis de tissus extrêmement fins. En fait, c’est l’espace qui intéresse Cécile Bart. Elle en donne une nouvelle preuve au musée de Sérignan.
Ainsi, s’adresse-t-elle au corps de ses visiteurs, invités à déambuler dans le labyrinthe lumineux qu’elle a concocté en fonction des salles, de ses ouvertures et murs borgnes. Mais elle s’adresse aussi à l’esprit, à même d’établir des liens entre des plages colorées qui se poursuivent, d’un mur à l’autre, du mur au tableau-écran, d’une pièce à l’autre. Et puis bien sûr au regard, sensible aux opacités légères suscitées par l’accumulation des transparences, et qui paraissent opaques quand n les perçoit de biais. Ainsi les couches colorées sont-elles transcrites, au lieu du mur, dans l’espace. On a affaire à un travail sur la lumière et sur l’interprétation singulière d’un lieu. Un bon écho, en dynamique, aux Buren des fenêtres. Avec des couleurs simples, mais nuancées. Une autre façon d’entrer dans la couleur.
Au rez-de-chaussée, les jeunes diplômés issus des écoles d’art de la Région dont trois exposent parallèlement à l’ESBA de Nîmes Patxi Bergé et Hao Min Yang, Cyndie Olivares. Le premier en disposant plusieurs objets entre mur et espace (balles de tennis en bois et feutre, affiches roulées, jasmin sur terreau rappelant le printemps arabe). Le second projette un film sur la création de l’univers à partir d’une boule terrestre. Cyndie Olivares a disposé un mikado géant à base de branches récupérées, et aussi un récipient plein d’eau mise en sacs plastiques, entassés. Cela renouvelle notre perception de l’objet. Le perpignanais Yunshen He a réalisé un incroyable court-métrage à partir d’une ville utopique et d’un de ses appartements témoins, en 3 D s’il vous plaît. Enfin les montpelliérains : Noé Grenier se réapproprie des images de Lynch ou de Leone (plus loin de Tati)  pour nous les présenter sous forme de triptyques décalés, images et sons compris. Dans une démarche tout aussi sociale, Camille Abbé Sonnet prévoit une table de poker, où des collectionneurs viendront engager leurs œuvres. Quant à Nicolas Kozerawski, il nous incite à emprunter un parcours public, puisqu’il dispose des éléments métalliques tels que ceux utilisés pour les files d’attente, en d’autres musées notamment. J’ai surtout apprécié la piscine gonflable de Charlette Knoll, contrariée par une fuite, et son empilement catastrophique, et spectaculaire, de phares, clignotant comme des guirlandes de Noël. Quand l’accident se fait fête ludique. Vidéo, performance, interrogation sur le statut social de l’art, installations, objets, mais aussi peinture - urbaine (Camille Abbé Sonnet), tout cela remarquablement agencé ou combiné : on voit bien ce qui titille la jeune création de ce siècle encore balbutiant. Ainsi les écoles d’art ont-elles adopté une politique intelligente qui consiste à ne pas lâcher, à l’instar de Frankenstein, les créatures qu’elles ont modelées dans la nature. Et s’efforcent-elles de leur mettre en quelque sorte le pied à l’étrier. Or comment mieux commencer qu’en exposant dans un musée régional, qui s’impose comme un lieu incontournable de l’art contemporain en région (à l’instar du Crac ou de Carré d’art entre autres). BTN
Jusqu’au 26 février, Musée régional d’art contemporain L.R, 106, avenue de la plage, 34410 Sérignan 0467323305

LA VENERABLE DU MOIS
DONATION VINCENT BIOULES AU MUSEE FABRE
S’il est un peintre qui incarne à lui tout seul l’image que l’on peut se faire d’une ville comme Montpellier, c’est bien Vincent Bioulès. Il y habite certes, y a grandi, étudié, enseigné, travaillé, œuvré mais, plus que tout cela, il en figure les aspirations culturelles, le riche passé patrimonial, sa caractéristique principale, au carrefour des civilisations et qui est d’être à la fois innovante (on a dit autrefois « surdouée ») sur la plan des ambitions, et attachée aux valeurs ancestrales. Vincent Bioulès est un fidèle. Et, plus que pour tout autre, il importait que cette fidélité s’incarnât dans ce lieu auquel il semble après coup avoir été destiné : l’incroyable musée Fabre, où il est déjà fortement représenté et auquel il a consacré un ouvrage, récemment, aux éditions Méridianes. Chacun sait à présent que son patronyme est indissociablement attaché à Supports-Surfaces, dont il a trouvé l’appellation, ce que ne prouvent que trop les deux tableaux, à grand espace rose ou à bandes verticales, conservés par le musée. Mais cet artiste intimiste, soucieux avant tout de ne pas trahir son tempérament personnel, lié à des lieux qui ont marqué son enfance, sa vie professionnelle et familiale en général, aura très vite retrouvé dans la figuration, dans les années 70, son moyen de prédilection. Encore qu’il faille être très prudent, avec Vincent Bioulès, qui s’ingénie à traquer l’abstrait derrière ou sur le même plan que la figure : dans le décor, dans le fouillis des ramées boisées, dans la géométrie d’une architecture etc. Que l’on me permette une confidence : c’est à ce moment-là, quand l’artiste s’est lancé sans préjugé dans une revendication figurale, que  j’ai croisé l’œuvre et l’homme, et c’est à son sujet que j’ai écrit mon premier véritable texte critique (sans lequel n’auraient pas suivi… les suivants). Or, c’était à cette époque la richesse chromatique d’une part, et l’art de réconcilier l’abstrait dominant à la figure suspecte qui m’avait fasciné. Sans doute aussi ce que d’aucuns appelleront, par la suite, le « citationnisme », V. Bioulès ne reniant jamais ses références. Mais venons-en à la donation : elle est riche de plusieurs centaines de dessins et de carnets de croquis. Car V. Bioulès fonctionne à l’instar du photographe qui ne peut demeurer insensible à la spécificité, à la singularité d’un motif emprunté à la réalité. De ce point de vue sa carrière est à l’image du pèlerin qui s’arrête chaque soir pour une étape différente (Aux fontaines d’Aix, dans la proximité de St Antoine, dans l’intimité des Nues, au pied du Pic St Loup etc.) mais qui dans la journée s’est rassasié le regard des multiples richesses que nous fournissent la nature ou les lieux traversés. Sans parler de ce regard intérieur tourné vers la mémoire ou la méditation et qu’Hugo nommait ses Contemplations. Ainsi, le public, par l’œuvre graphique, entrera-t-il dans l’intimité de cet artiste toujours sur le qui-vive, au plus près de sa création car quoi de plus révélateur sur les aspirations d’un artiste que le dessin ? De sa technique irréprochable certes mais aussi des lieux qui le sollicitent, qu’ils soient maritimes ou éminents, feuillus ou lisibles à l’horizontale, proches dans la plupart des cas, ou liés à des voyages ciblés. Et surtout moyens de pénétrer les mystères de la peinture comme une jetée pénètre en la mer, une fenêtre s’ouvre sur le monde, un nu s’offre à votre regard. L’œuvre graphique de V. Bioulès me fait penser également à une écriture, prise sur le vif, peut-être aussi à la poésie d’Extrême-Orient, qui traque l’émotion d’un instant. A côté de cela, V. Bioulès est un admirable portraitiste, de ses amis ou de ses confrères de Supports-Surfaces. Une cinquantaine de portraits font ainsi également partie de la donation. Plus particulièrement de cet écrivain qui, davantage encore que ceux qui l’ont récemment mise en lumière (Rouaud, Angot, F.Bon, par exemple), incarne à sa manière l’esprit ouvert de sa ville : Frédéric-Jacques Temple, à l’honneur enfin à la médiathèque, essayiste, poète, romancier et compagnon de route des plus grands (Delteil, Miller, Durell). En tout cas une initiative décisive et bienvenue et qui ne peut qu’enrichir davantage encore l’un des tout premiers musées de France. BTN
Jusqu’au 12 février, Musée Fabre, 39 boulevard Bonne-Nouvelle 34000 Montpellier 0467660920

LA « PARTICIPATIVE » DU MOIS
CATHERINE GFELLER/ANNIE ABRAHAMS AU CRAC
Comment animer (donner une âme) un lieu comme le Crac et comment donner l’impression qu’il est habité du plus grand nombre, de cette foule virtuelle qui en borde les espaces portuaires, tournés vers le monde entier ? Et Comment dire la foule sans passer pour voyeur ? C’est la question que semble se poser Catherine Gfeller dans sa spectaculaire occupation, par le biais d’images en mouvement, des volumétriques locaux du CRAC. Comment s’y prendre ? En se fondant soi-même avec la foule, l’une de ces passantes qu’évoque éphémèrement le poète, attachée à suivre ses propres pas, à moins que ce ne soient ceux de sa propre ombre. C’est le sens de cette formidable, gigantesque et polyphonique projection vidéo : les Frayeuses. On y voit le bas du corps et les jambes d’une marchante, dans divers contextes naturels ou urbains, selon des rythmes divers.  - En la rendant la plus parfaitement anonyme aussi, car il suffit de s’approcher des grandes photos murales qu’elle nomme sa Procession pour que le portrait, saisi sur le vif, extrait de la foule, se dissipe dans les arcanes de la trame et des valeurs iconiques. Par la réflexion surtout, dans un rétroviseur, une vitre ou vitrine où de temps à autre apparaît son image. Bref, la vidéaste fait partie de la foule et la caméra, l’appareil numérique, n’est que le prolongement technique de son regard. Parfois elle se laisse guider par un cicérone : tel est le sens de ces images projetées en neuf cases sur un mur courbé et qui déclinent les Bouches de Paris, énumérant les lieux et textes exhibés par la capitale. Le son joue un rôle essentiel, qui accompagne souvent l’image, pour une énumération ou des devises, des sentences, des propositions, qui interrogent la place de l’artiste dans le monde, et le sens de sa « démarche ». Catherine Gfeller n’hésite pas à nous entraîner dans son univers singulier et intime, audio-visuel et conceptuel, par exemple dans son double Romancero. Enfin, après la série « Multicompositions », ou variations pour des passants, et surtout des  « dérangeuses » (des femmes étendues parmi un chaos d’objets intimes), sans doute les photographies les plus marquantes de cette exposition, nous ressortons parmi les Paroles échappées, feuilles embrochées le temps d’une installation pénétrable. Et de nous promener nous aussi parmi la foule… Avec en prime ; la possibilité d’ajouter nos propres mots. Les mots de la foule qui font corps avec l’artiste à l’œuvre.
Au demeurant, à l’étage, Annie Abrahams nous propose une expérience d’un autre acabit où il s’agit moins de pénétrer la foule que de la faire participer à des expériences interactives, notamment par la magie du net. Ainsi, la participation du plus grand nombre est-elle requise : une autre quand il s’agit, avec la complicité de Elisa Fantozzi, de démonter un ordinateur pour en extraire le disque dur ; deux fois douze pour travailler par web-cam sur le thème de la colère, sujet à épuiser ; une vingtaine de spectateurs pour écrire sur du carton, les mots de collaboration, lus par l’artiste ; le plus grand nombre, invité à rédiger sur le mur ses réactions à l’énoncé de la peur. Comme on le voit l’artiste interroge nos émotions et les réhabilite par le biais de la technique la plus rationnelle et binaire. Elle soulève même le problème de la solitude de l’artiste, attendant désespérément un coup de fil. Ou modulant, quatre heures durant, le mot Amour, les yeux bandés, avec la complicité d’un autre artiste. Ainsi chez Annie Abrahams s’insinue la notion d’œuvre collective, passée au crible d’une postulation singulière, car il faut toujours des artistes pour demeurer maître du jeu. BTN
Jusqu’au  1er janvier, CRAC e Sète, 26, quai de l’aspirant Herber, 34200 Sète 0467749437
En attendant les dialogues de Martine Aballéa et de Pierrick Sorin (l’un de mes artistes préférés) du 27/1/ au 11/3