ARTICLES ART-VUES DECEMBRE 2002

NOEL (DOLLA) A SERIGNAN (HERAULT) COUP DE COEUR

Petit à petit, Sérignan s'est imposé comme un lieu de référence sur le plan régional comme national. En témoignent la réalisation "RAYONNANTE" de Buren et, espace Fayet, des expos comme celles du regretté Erik Dietman. Jusqu'au 11 janvier Noël Dolla, alias N.dollar, depuis qu'il est rentré des USA, prouvera une fois encore, combien on peut à la fois avoir appartenu au groupe Supports-Surfaces et s'être singularisé par une recherche personnelle qui va bien au-delà du mouvement.

"Raidi made" et abstrait

On aime bien, y compris dans le milieu surinformé de l'art, estampiller les créateurs de manière définitive. Ainsi, qui a appartenu à Supports-Surfaces ne peut produire que des toiles que l'on dit libres constellées de motifs répétitifs ou encore des avatars de châssis. Et quand l'un des anciens membres se distingue du mouvement, on s'en offusque comme d'une trahison, oubliant que l'honnêteté intellectuelle et esthétique consiste à tout expérimenter sans pour autant trahir la ligne de conduite qu'on s'est fixée. . Noël Dolla a, quant à lui, suivi un chemin tout à fait singulier qui ne renie pas les expériences antérieures mais a su les faire évoluer vers des modalités de présentation inattendues. Il a été l'un des rares et sans doute le premier à expérimenter le land art en France (sur des plages, en montagne), a réintroduit, sur la surface à peindre, le dessin minimal de son corps à une époque où le retour à la figure se faisait tonitruant, a étudié les silences de la fumée venant lécher et occuper la surface peinte, de jaune en l'occurrence. Il renouait de la sorte avec une certaine abstraction mais suscitée par les effets de la matière, la plus impalpable, bouleversant notre façon usuelle de concevoir l'élaboration d'un tableau. La plus juste aussi parce qu'elle renvoie à un processus primitif, contrôlé par l'intelligence humaine. Plus récemment, il s'est occupé à la fois du thème de la peau, en déclinant une gamme de couleurs métissées sur une toile, car il n'est pas interdit au peintre de prendre part, à travers les moyens spécifiques qui sont les siens, aux grandes questions sur les métissages culturels qui agitent, notamment autour des élections, les nations frileuses et soucieuses de préserver leur authenticité. Il ajoutait sur le tableau un œillet fardé, venant comme ponctuer la surface, captant notre regard et nous forçant à le réduire de moitié pour jeter un œil sur ce qu'il y avait derrière : le mur aveugle. Pour Dolla la Peinture est une peau à qui nous n'accordons, comme aux êtres, que l'aumône d'un regard alors qu'elle mérite et nécessite qu'on lui fasse don du temps. Or la peau chez Dolla désigne, par métonymie, la chair qui recouvre. Ses toiles portent des noms féminins. Cela signifie qu'il y est question avant tout de plaisir. L'œillet incite à se rincer l'œil comme dans l'installation de Duchamp à Philadelphie (Etant donné la chute d'eau et le gaz d'éclairage), à laquelle il est fait "un clin d'œil" au passage, où se dévoilait la nudité du sexe. Mais chez Dolla, foin d'images où la matière suffit à signifier ses motifs. La Peinture est avant tout un leurre - autre thème de cet artiste, grand pêcheur (à la ligne) devant l'éternel - et c'est par là même qu'il demeure fidèle à l'esprit de ses travaux avec Supports-Surfaces. Toutefois, Dolla n'aura jamais cherché à imposer une image de marque à laquelle son utilisation des trois points ou plus tard de l'horizontale aurait pu lui donner droit. Il s'est ainsi creusé sa place entre un usage original et détourné à des fins picturales de l'incontournable "ready" made - ainsi on devrait voir, à Sérignan, des mouchoirs noués de façon diverses et suspendus au mur, à peine "raidis" par une ponctuation picturale - et cette peinture abstraite à laquelle il demeure fidèle (Barnett Newman) et dont on sent poindre la résurgence en France, après une traversée du désert qui voient tous les autres pays nous dépasser. L'expo s'intitule "Raide Etendu". Dolla devrait donc renouer avec ses premières œuvres, notamment ses "étendoirs" interprétés à la lumière de son amour infini pour la peinture. BTN

Noël Dolla jusqu'au 11 janvier. Espace Gustave Fayet de Sérignan. 0467323305

 

6 SCULPTEURS AU LAC (AUDE)

L'espace gigantesque de l'ancienne cave qu'occupe le LAC de Sigean, favorise les propositions spectaculaires et monumentales. Cet hiver, ce sont six sculpteurs, ces parents pauvres des arts plastiques, qui sont invités à l'initiative de Stéphen Marsden (exposé en Novembre-décembre aux Beaux-Arts de Montpellier) et qui vit en Montagne noire. Certains de ses invités, les marseillais Anita Molinero et Richard Monnier, ont eu l'occasion jadis de faire leur preuve dans la capitale régionale.

Sculpture "en glaise"

Quand on invite un artiste d'origine anglaise comme Stephen Marsden, on s'attend certes à de la sculpture, les anglais étant les maîtres incontestables en ce domaine (Deacon, Cragg, Long, Woodrow, Kapoor, Flanagan…) et à beaucoup d'humour, dont les britanniques sont les inventeurs. Et Stephen Marsden n'en manque pas, qu'il concocte un suppositoire géant, taillé dans le marbre et posé sur une sérigraphie callipyge intitulée "Suppo sur fesses", ou qu'il présente en tas les menus objets d'argile qui incarnent le London du touriste de base (bus, taxi, cabine, etc.) sous le titre de "sculpture en glaise". Au-delà du calembour, qui dit humour dit décalage. Ses drôles d'"oiseaux", monumentaux, inspirés de préservatifs colorés et fantaisistes, acquièrent alors un statut autonome de sculpture à partir du moment où ils prennent forme et consistance ce qui suppose une érection, à l'instar de leur vocation première. Sinon autant gonfler des baudruches. L'art suppose un minimum d'élévation, la capacité de se dépasser soi-même et d'assurer à son œuvre un essor qui ne fait que concrétiser celui de la pensée. Ainsi, avec Marsden le mou devient dur et l'informe prend forme. C'est aussi le sens des pièces présentées par Richard Monnier, notamment ces toiles d'araignée en trompe l'œil émergeant discrètement de la charpente et fabriquées selon le principe arachnéen des barbes à papa. Sauf que c'est l'œil qui s'y colle. De même une "colonne sans moyen" (allusion "modeste" à la "colonne sans fin" de Brancusi) monte au ciel à partir d'une structure métallique à base de grillage de poulailler. Comme on le voit le vide fait le plein et le matériau pauvre a droit au royaume des yeux. Préoccupation identique pour le "Pauvre blanc" d'Anita Molinéro et qui s'élève du sol pour se laisser suspendre. Chez elle les matériaux sont issus de notre environnement quotidien, et voués au rebut. Les sacs en plastique de diverses couleurs et les emballages de polystyrène subissent les morsures du feu ou de l'acétone de sorte que les formes se transforment et aboutissent à des blocs en décomposition, conservant les traces de leur paradoxale grandeur passée. Il est paraît-il des terres brûlées donnant plus de blé, chantait le poète… Julia Pastor-Lorret travaille avec du bois empilé et disposé en équilibre le long d'un endroit inattendu de l'espace d'exposition. Le débordement, transformation potentielle de la forme, guette, et il suffirait d'un rien pour susciter la catastrophe. De même dans les réalisations de Florence Garrabé une goutte suffit à déformer la bouche et lui impulser un mouvement; involontaire tout comme ces spasmes agitant l'estomac sur lequel elle pose un cerveau de bronze. Au LAC, elle dispose dans l'espace des tables, datées, en formica sur lesquelles flottent des bouchons de pêche. Enfin, Philippe Poupet se sert de la cire au sol dans une démarche qui se situe à mi-chemin de la peinture et du dessin d'une part, de la sculpture de l'autre. Ici encore la déformation d'une matrice joue un rôle colossal. Comme on le voit les sculpteurs contemporains ne manquent pas de références à l'environnement quotidien ou culturel, puisant dans des matériaux inattendus pour élaborer un art qui soit en accord avec leur temps tout en s'inscrivant dans une diachronie (de Brancusi ou des collages à l'arte povera et à la sculpture anglaise). C'est en ce sens que la sculpture souffre moins que la peinture d'une crise d'identité. C'est qu'elle existera aussi longtemps qu'il y aura des formes et des matières suffisantes en ce monde pour en renouveler l'inspiration. BTN

Love traps : Hameau du LAC 11130 Sigean jusqu'au 10 janvier. 0468488362

 

 

LES ATELIERS SOULATGES EN LOZERE

Il y avait l'Artothèque-Sud dirigée par Serge de Albertis dans le Gard et ses prêts d'œuvres sur papier, il y a son action "hors les murs", impulsée par le Centre Régional d'Initiation aux Métiers des Arts Graphiques et de l'Edition, installée aux ateliers de Soulatges, à Gabriac. Une initiative grâce à laquelle des artistes comme le nîmois Luc Bouzat ou, cet hiver le montpelliérain Pierre Neyrand, auront pu diffuser un bol d'art contemporain dans l'air frais des vallées cévenoles…

"UN" PIERRE DANS LE DESERT

Installés dans une ancienne école, à Gabriac, dans le sud de la Lozère et sa vallée française, Les ateliers de Soulatges ont pour mission de lutter contre l'exclusion et de parier sur la réinsertion, par le biais des arts graphiques. Intervenant en milieu scolaire, ses animateurs cherchent à susciter des rencontres autour de l'art d'aujourd'hui. D'où l'idée de résidences en gîte rural, les artistes apportant leur vision contemporaine à des autochtones à même de leur révéler une façon ancestrale de concevoir l'existence. Ruralité et Urbanité se trouvent ainsi réconciliées. Chacun y trouve son compte : le résident permanent qui n'a plus l'impression de vivre dans un désert culturel et l'artiste qui ne situe plus ses préoccupations qu'au seul sein d'une élite surinformée. A cet égard la résidence de Luc Bouzat aura été emblématique puisqu'elle aura permis à l'artiste de mener un projet d'exposition sur le thème de l'arbre auquel il a fait participer des habitants du terroir, leur proposant de choisir des arbres qu'il s'est appliqué à décorer, tissant du même coup un "lien" entre deux cultures... Une nouvelle signalétique Cette volonté de susciter des échanges productifs se concrétise à nouveau avec l'invitation de Pierre Neyrand, dont on a pu apprécier naguère les petits objets de céramique et terre cuite qui réhabilitaient le travail manuel peu prisé dans le milieu de l'art. Il lui est en effet demandé de définir la nouvelle signalétique d'un chemin de randonnée, son regard perturbant le parcours imposé des explications pré-mâchées, qu'on jette en pâture aux consommateurs gavés. Ce projet se déroulera en trois étapes : en décembre, exposition d'œuvres de l'artiste permettant au public de se familiariser avec l'esprit de son travail : des toiles rouges, attaquées par les bords, d'où surgit au centre une forme d'allure atomique ou, en léger décalé, un personnage longiligne à la Giacometti. Et puis ces polyptyques sur fond blanc où Neyrand décline ses motifs de prédilection : architecturaux, jouant sur de subtils effets de perspective, mettant en exergue un objet choisi pour ses qualités formelles ou ses rapports avec le design. Une signalétique se met déjà en place qui invite à se plonger dans le tableau. Au printemps, sera révélée la signalétique, entérinée par la publication d'un ouvrage sur les presses de l'Atelier : des vitraux, en plexi ou altuglass, où Neyrand fournira des propositions subjectives de lecture du paysage, en six stations allant de l'école à la chapelle isolée. Il s'agira de plonger dans le paysage conçu comme un écran transparent, pour qui sait regarder. Enfin inauguration définitive de ces panneaux sur bois avec l'aide on l'espère de quelques sponsors. Tout comme sera inaugurée l'énorme bloc de calcaire que Neyrand a fait déposer sur quelque place montpelliéraine du "Millénaire", au milieu d'un jardin zen, un désert miniature en quelque sorte. L'initiative aboutit à transformer le regard porté sur les choses, celui des amoureux du site tenant compte des propositions subjectives d'un plasticien, ce dernier se pliant nécessairement à l'objectivité du lieu. Une initiative passionnante à laquelle on souhaite longue vie et qui prouve que la Lozère n'est plus le désert culturel que certains continuent de voir en elle malgré les efforts du Vallon de Villaret et donc maintenant de CRIMAGE. BTN

Expo Pierre Neyrand : décembre 2002. ATELIERS DE SOULATGES 48110 GABRIAC (0466447981)