EXPO D'ETE A SIGEAN : OCAMPO, AKKERMAN, COLLECTION MOGET

Chaque été qui revient, chaque année qui passe est l'occasion de vérifier la vitalité du LAC de Sigean, l'un des quelques lieux privés prouvant que nous ne sommes pas une région totalement sinistrée en matière de création prospective, et parfois rétrospective. Un bref rappel : Le LAC c'est avant tout un espace à même d'accueillir les installations les plus ambitieuses (Mathias Spescha, les frères Kötting), une collection d'une rare richesse (de Mondrian et Geer Van Velde aux portraits de Marlène Dumas en passant par les feutres de Bob Morris, les anamorphoses de notre Alkéma), ouvert de surcroît à des artistes vivant en région comme Stéphane Pencréach, le regretté Rachid Souliman Aarab, les beaux-arts de Perpignan ou Patrick Sauze). C'est la vitalité de son fondateur Piet Moget, présenté ce printemps, en même temps que l'un des artistes-phares de l'art d'aujourd'hui, Claude Lévêque, excusez du peu.. On retrouvera ces deux artistes dans la collection auprès des Noland, Manessier, Appel, Dado, Erro, Artschwager…qui montrent les goûts éclectiques de cette famille de collectionneurs.

LE MAITRE DU LAC

Parmi les œuvres majeures de la collection, les toiles de Piet Moget. Ce qui frappe en effet dans les grand carrés de Piet Moget c'est leur extrême dépouillement. Et sa célébration de l'horizontale. Démarcation entre ciel et terre ou terre et mer, ses toiles semblent à la recherche du ton juste, de cette ambiguïté foncière qui rend caduque la distinction traditionnelle entre abstraction et figuralité, entre paysagéité comme essence et paysage existant. Ainsi la ligne d'horizon qui structure ses tableaux demeure-t-elle floue, aérienne, comme en fondu au clair. Le format carré accentue cette impression d'ascétisme qui n'est qu'apparent car à l'intérieur du tableau se joue sur la toile, la possession symbolique des éléments. C'est tout l'art de l'artiste que de leur conserver leur vibration naturelle, traduite au pinceau sur la toile, dans la dimension créative du peint.

LES PAS RETROUVES : Autre artiste collectionné, Claude Lévêque dont l'installation aura illuminé ce printemps. Lévêque pointe du doigt la fragilité de relations humaines ne tenant qu'à un fil. Le visiteur ne contemple pas les couleurs du peintre ; il pénètre une dimension impalpable, sensorielle, de sons, brouillards, fumée et lumières d'ambiance nocturnes. Le néon dispense l'essence de l'émanation colorée. L'expérience fait choc ; la lumière est son fil conducteur. Mais l'éclairage est humanisé : dans les écritures murales, tremblées ; dans les dessins au néon, tel celui du cerveau vu naguère en Avignon. Lévêque aime recréer des ambiances, celle où une Cendrillon potentielle attend son galant et se plaît à rêver d'un pied géant (symbolique). Ainsi la "Valstar Barbie" de la biennale de Lyon, sur fond de valse, transforme le lieu d'exposition en salle de bal, désertée, comme si l'échange festif et social n'étaient plus au rendez-vous dans les lieux d'art (et ailleurs donc), et donc à restituer d'urgence. L'oeuvre engage tout le corps, le corps social, rendant le spectateur acteur de la scénographie mentale projetée par l'artiste. Il s'agit de susciter le maximum d'émotion, avec le minimum de moyens, l'architecture, spacieuse, jouant son rôle à plein… Le recours au texte n'a rien de neutre ni d'inhumain. On y sent la présence manuelle du scripteur, ses hésitations, ses maladresses, la personne humaine, sa fragilité. Le vulnérable intéresse l'artiste, parce qu'il s'oppose à l'implacable rigueur du réalisme pragmatique. De surcroît, l'écriture a sans doute à voir avec l'enfance de l'art. Aux anciens chais du LAC, c'est le mot " vinaigre " qui introduit la visite des œuvres de la collection. Même si le titre, satirique et à portée générale, a été choisi à d'autres fins, ces mots en ces lieux ne sauraient manquer de renvoyer à leur spécificité viticole. De même, ils ne manqueront sans doute pas de porter un éclairage nouveau sur le principe même de la collection. Le vinaigre n'est-ce pas du vin qui a vieilli, ce qui est le lot même du collectionnable ? Par ailleurs il s'agit du dernier breuvage offert au Christ. Comme pour ressusciter des rapports humains plus fraternels et fondés sur l'émotion primitive. D'où, cette " ligne blanche " de néon industriel, suspendue à travers l'espace vide, remodelant l'entrée déjà rehaussée d'un plancher la transformant en virtuelle salle des pas perdus. Il s'agit de réactiver des relations plus authentiques, sur l'air chevrotant d'une voix familière interprétant " Tombe la neige ", la poignante chanson d'Adamo. Enfin la vidéo " Asthma attack ", en boucle, revisite un aspect moins connu des productions de Lévêque dans les années 70, avec la complicité d'un jeune jongleur asthmatique, sur fond d'usine de recyclage et de souffles délicats, entrecoupés d'images d'inhalateurs, dans un plaisir d'expérimentation évident de l'image très " clip " d'alors. Une rare occasion en province d'apprécier cet artiste majeur qui a besoin d'espace pour exprimer sa vision désenchantée du monde et que l'on pourra revoir cet automne du côté d'Aniane, artiste qui transforme les pas perdus à visiter de l'art en pas retrouvés… Ceux d'une certaine conception de l'homme et de l'humain.

L'EXPO L'ETE La Lac s'ouvre un peu à tous les supports : installations, volume, vidéo. Pour cet été ce sera la peinture. Tout d'abord l'artiste philippin Manuel Ocampo, dont l'œuvre se situe quelque part entre la revendication ethnique d'un Basquiat, la grande tradition d'Amérique centrale mexicaine (qui nous a tout de même donné Rivera, Siqueiros, Frida Kahlo…), la volonté de métissage des cultures (l'artiste hispano-asiatique vit aux USA) et un triple regard porté sur trois des préoccupations majeures de nos contemporains : le sexe, le politique, le sacré ou religieux. Les toiles sont flamboyantes, surchargées, très dessinées, saturées de personnages comme chez Erro et Combas, deux autres artistes appréciés des Moget. L'intérêt est accru par le fait que des œuvres devraient être réalisées spécialement pour ce lieu naguère voué au breuvage cher à Bacchus, dont les excès supposés devraient interpeller l'artiste. En face et plus sagement, l'allemand Philip Akkerman renouvelle la perception d'un art qui sait allier le conceptuel à l'usage récurrent de la figure puisque ses autoportraits en tous genres sont censés relever quotidiennement la trace du temps sur les visages. On a donc d'un côté chez lui une problématique de la répétition, à la manière d'un journal intime et d'un autre côté l'infime variation qui change tout. Traquer le temps tel est le pari fou que s'impose cet artiste qui reste fidèle à la peinture parce que justement elle suppose du temps, qu'elle sait prendre son temps, temps qui pour l'artiste est indissociable de la durée et non réductible à un instant. Plus exactement l'œuvre de Philipp Akkerman réduit l'instant à sa durée du point de vue de sa conception tandis qu'elle amène le spectateur à prendre son temps pour que l'instant perdure afin que de ce face à face puisse surgir ce dénominateur commun qui est le temps, quel que soit le degré d'altérité qui nous distingue de l'autre. BTN Du 25 juin au 25 septembre.

Hameau du Lac, Corbières-maritimes 11130 Sigean 0468488362 (en encadré, à côté du texte sur Lévêque).