Au-delà d'une impression de surface

Connaît-on ce pilier de Supports-Surfaces aussi nettement qu'on se l'imagine ? Qui sait que, au-delà de son exploration des tissus de toutes origines, et de préférence populaire, Claude Viallat s'adonne à sa passion pour les tauromachies et pas seulement par le dessin ou la peinture, qu'il confectionne des objets en suspension précaire, à partir de bois flottés récupérés après les crues sur les bords du Rhône ? En fait, depuis 69, il s'est livré à une importante production de cordes et de filets que l'on commence enfin à montrer. Ce sera tout l'intérêt de l'exposition chez Pannetier où quatre cordes seront présentées, qui joueront avec la spécificité du lieu pour se conjuguer tantôt au mur, tantôt au sol tantôt à l'espace qui les unit et où il s'agira de les suspendre. Développant une problématique qu'il explore depuis plus de trente ans, Viallat retrouve des gestes primitifs s'articulant autour de trois effets : le tressé, le noué, l'échevelé, dont il exprime le potentiel esthétique. L'argent, donne à la pièce trempée dans la peinture qui la solidifie l'apparence du métal. Tout comme les filets que l'on pourra voir au musée PAB, il faut considérer ces cordes à nœuds comme une hypertrophie de la trame du tissu, support privilégié par l'artiste qui ne s'est jamais départi de la tradition picturale. Ces œuvres participent donc de la déconstruction du tableau entreprise par Viallat dès la fin des années 60. La question se pose de savoir pourquoi cette part importante de son travail est demeurée méconnue. C'est que le milieu de l'art n'aime guère ce qui lui échappe. Il est plus facile d'estampiller un artiste du fait de la forme emblématique qu'il a réussi à imposer comme son image de marque, malgré une concurrence acharnée, que d'envisager ses réalisations sous un angle nouveau. C'est d'autant plus regrettable que l'on vérifierait ce qui différencie Viallat des artistes de la répétition avec lesquels on l'associe : son observation de la réalité rurale, son élan spontané vers des gestes ancestraux, sa quête quasi ethnologique d'activités machinales ou fonctionnelles qui sont la base même, et la mémoire, d'une civilisation qui aurait tendance à les oublier, son profond attachement à la culture populaire, son humour enfin dès qu'il se frotte à la question du goût ou de l'esthétiquement correct. En témoignent ses filets suspendus, trempés dans du jaune de route, qui lui permettent de résoudre le problème de la double face de ses toiles : on peut tourner autour, apprécier le volume dessiné dans l'espace par le vide, voir l'œuvre comme en transparence tandis que les mailles répétées dessinent une forme proche de la sienne propre, en légère anamorphose. Car ce n'est plus Viallat qui s'inspire d'une éponge ou de ce qu'on voudra. C'est à présent la réalité, dans son expression la plus simple, qui n'en finit plus de ressembler à du Viallat. On pourrait également mentionner ses parades de bateau mises en boules argentées, comme des luminaires, du fait d'un nœud adapté à leur épaisseur. Au vallon de Villaret, c'est une série de "portes" en tissus avec lambrequins qui sera présentée. Il s'agit d'un travail parodique sur le cadre à l'exclusion de la partie inférieure. Au centre, Viallat assemble des morceaux de tissus différents, véritable inventaire de ceux qu'il a imprimés durant sa carrière de peintre, et les fait jouer entre eux. On pense à un patchwork unifié par l'empreinte répétitive, en perpétuelle évolution depuis son choix décisif. Car Viallat c'est davantage la variation infinie que la monotonie du même thème. BTN.

Galerie Pannetier : "cordes" tout le mois de Février; Galerie Annie Lagier à partir du 29 mars, Vallon de Villaret : "portes", du 25 mars à la fin juillet; musée PAB : "Noeuds et filets" à partir du 11 avril.

COUP DE COEUR JEAN-CLAUDE GAGNIEUX EN CD

Si les arts plastiques sont voués par excellence au sens visuel, éventuellement tactile, on ne saurait occulter l'importance qu'a prise le son dans la production contemporaine. Dans ses performances, ses installations (vallon de Villaret) ou dans ses volumes bricolés à partir de matériaux de récupération (La Vigie…) Jean-Claude Gagnieux, enseignant aux Beaux-Arts de Nîmes, s'est attaché à la production de sons inédits, de sons dont on peut dire qu'ils sont plastiques en tant que tels ou créés à partir de matériaux relevant du champ de l'art, qu'il s'agisse des objets ou du corps de l'artiste. Il vient de faire paraître ainsi 4 CD qui donnent un aperçu sonore de la singularité de son inspiration. Le premier s'intitule justement "Chant d'inspiration" et explore le domaine vocal dans son extrême gutturalité, son rapport à la nature primitive, comment un son peut en susciter un autre. "Proverbe" consiste en une énumération continue de phrases lues rapidement, interrompues par des accentuations rauques. "Carnet d'adresse" fait intervenir la double culture de l'artiste, né en Algérie et vivant à Vauvert, et qui psalmodie les noms figurant sur son carnet d'adresse à la manière d'une litanie islamique. Le contemporain et l'ancestral s'y conjuguent, deux cultures y trouvent leur accord, le sacré se confond au profane. Enfin "Vous dormez" laisse un place prépondérante au silence nocturne, interrompu par de ces interrogations convenues, féminines ou masculines, aux inonations diverses, que l'on prononce dans l'intimité et qui ont pour effet de vous surprendre, voire de vous réveiller. N'est-ce pas justement la vocation de l'art ? L'art ce ne sont pas que des formes, des matières, des couleurs et des images. Il nous a habitués à bien d'autres attitudes possibles, aux confins de diverses disciplines. Une occasion rêvée de démarrer une collection puisque le CD recueille les productions sonores de l'artiste tout comme un dessin recueillerait ses productions graphiques. On peut se procurer ces CD en la galerie-librairie Pannetier, à Nîmes.