ERWAN BALLAN A AL/MA
Le verre protège, le verre délimite, le verre réfléchit. C’est ce qui vient à l’esprit quand on regarde les œuvres originales de Erwan Ballan produites depuis maintenant une bonne dizaine d’années. - Le verre protège : La peinture chez Ballan se voit en transparence. Du bois usiné lui attribue son épaisseur. La peinture est avant tout matière, en blocs en un certain ordre assemblés sous de grands panneaux de verre, à taille humaine cependant. La peinture est ce qui se met derrière ou dessous. - Le verre délimite : il est une des apparences que peut prendre le tableau, référence à l’Histoire de la Peinture, par sa forme, sa taille et ses dimensions sauf que la matière en ses œuvres déborde car Erwan Ballan fait partie de ces artistes qui préfèrent, au topologique, le territorial. La peinture sort du tableau soit sous forme de bouquet de fils qui rappellent une chevelure débondant comme une source, et donc la matérialité liquide de la Peinture pour peu que l’on élargisse son champ d’action. C’est peut-être la vocation de la peinture que d’accéder à ce concret dont elle émane, sous des formes différentes toutefois. Car la peinture a du corps, elle peut s’avérer organique, ce n’est point un hasard si les œuvres en silicone rose rappellent des organes ou viscères. Il faut que la peinture vive, se remodèle en tenant compte de tout ce que la technique peut lui apporter de sang neuf. Par ailleurs le verre fournit sa forme de base à toutes les variations informelles qu’il favorise. Il évite à la matière de se disperser à l’infini. - Enfin le verre réfléchit : dans certaines séries, à hauteur de regard, il se fait miroir et crée une tension interrogative par rapport à son vis-à-vis pictural. La question se pose en effet de savoir ce que nous regardons, s’il s’agit de se rassurer ou de s’indigner en partant de nos préjugés en la matière, ou bien si nous sommes capables d’objectivité absolue face à l’événement peint. D’autant que bien des spécialistes, et les peintres eux-mêmes, regardent la Peinture avec le Verbe dans l’œil, et quand je dis verbe je pense à des références précises : Duchamp évidemment (une expo de l’intéressé s’intitule d’ailleurs « Hors Champ ») avec son grand verre mais surtout ses éléments récupérés ; Matisse et sa passion de la forme colorée, de la planéité de la surface aussi, avec laquelle, verre oblige, Erwan Ballan joue manifestement. On peut y ajouter sans doute aussi les grands américains notamment Pollock mais comme détournés, matérialisés par la matière concrète et récupérée (fil de scoubidous). Enfin on notera l’importance des attaches, des pattes en métal usinées et sans lesquelles l’expérience ne serait pas possible. C’est le petit détail dont dépend le tout. Comme quoi décidément la Peinture aujourd’hui dépend bien des progrès techniques, et ne saurait se confiner sur son seul territoire spécifique. Et puis puisque Matisse et Duchamp semblent ici sollicités comment ne pas voir qu’Erwan Ballan situe son travail dans l’entre deux : entre la pâte et la patte. Là où est la main. BTN
Galerie AL/ma 14, rue Aristide Olivier, 34000 Montpellier. 0663271563

VLADIMIR SKODA AU CARRE STE ANNE
La sphère condense, la sphère réfléchit, la sphère occupe et sans doute aussi se répand. C’est ce que l’on pourra constater à cette exposition du sculpteur d’origine tchèque, Vladimir Skoda dont le travail se prête à l’exploration spatiale, spectaculaire malgré sa rigueur et son apparente simplicité. La sphère est une forme pure. L’acier une matière dure. Quelque part elles renvoient à notre conception de l’intemporel. Le fait d’user de procédés réfléchissants montre qu’un espace peut en receler une autre, ou du moins proposer une autre vision de l’espace ce qui donne une leçon de relativité ponctuelle au sein de la spatialité éternelle. Le choix d’une église, certes désaffectée mais vouée par son origine à la symbolique de l’éternel, était donc le lieu désigné pour une telle introduction spatiale. Habiter un tel lieu revient à l’animer, et aussi lui faire retrouver la part d’éternité qui le caractérise. L’espace est en mouvement contrairement aux apparences et notre mouvement modifie l’espace. Ainsi les sphères réfléchissantes nous montrent-elles ce qu’une vision archaïque nous cache : la pluralité des points de vue. J’ai toujours pensé que si Carl André avait aplati la sculpture, Skoda avait tenté de la redresser en la refermant en quelque sorte sur elle-même. Au Carré Ste Anne les 24 sphères en acier doré ordonnent finalement dans un périmètre quadrangulaire une petite cosmologie apprivoisée. Ces sphères sont sans aucun doute les soleils que l’ancienne cosmogonie faisait correspondre à la course présumée de l’astre pérenne. Ainsi faisons-nous « le tour du temps » comme le souligne le titre mais à notre rythme et c’est bien ce dont il s’agit puisque cette conception, qui a présidé durant des millénaires, dépend de notre perception immédiate et superficielle des choses, laquelle ne correspond évidemment pas à ce qu’on appellera, faute de mieux, le réel. Ainsi les Heures sont elles ordonnées, en suspension, le plus troublant étant qu’elles se rapprochent du sol là où on les attendrait dans le ciel. Je dis troublant à dessein puisque le titre des photographies renvoie aussi à la cosmogonie actuelle qui évoque les mystérieux trous noirs, auquel le sculpteur oppose ses « trous blancs » (en collaboration avec la photographe Franta Barton). Il s’agit manifestement de capter des points lumineux favorisés par les lois de l’optique. Au-dessous du cœur de l’église une sculpture en acier assez lourde, posée à même le sol le long d’une cloison, constituée de deux éléments en hommage à Galileo Galilei ; mais avec une partie composée d’un miroir qui réfléchit l’ensemble, et la sphère au centre qui lui donne son unité. On voit tout l’intérêt de cette production : l’œuvre exposée se modifie dans l’espace qu’elle occupe et qu’elle finit elle-même par modifier. Elle prend de multiples apparences liées à l’environnement qu’on lui propose et devient un véritable objet baroque, insaisissable car il ne donne l’illusion de la stabilité que le temps relatif d’une exposition. Un peu comme une mesure de notre temps à l’échelle de l’éternel et non plus à celle de l’humain modifierait notre perception de l’espace. Ce qui est vrai de cette sphère pourrait bien se révéler véritable à la lumière du cosmos. Skoda présentera quelques sphères de métal dont l’une à même de fabriquer des bulles de savon comme pour montrer la relativité de la notion de masse, à la lumière et démesure de la nature entière, prise dans sa haute et pleine majesté. Pascal n’aurait pas mieux dit. BTN
Du 3 mars au 3 avril, Carré Ste Anne, A l’initiative des mis du Musée Fabre, Place Ste Anne, Montpellier 0682180666, 0682180666

LARRY BELL A CARRE D’ART
Bien des ouvrages illustrés existent, relayées à présent par Internet, qui nous ont informés en France de la vivacité de l’art américain dominant le monde depuis le début des années 60. Ainsi connaissons-nous Robert Smithson ou Joseph Kosuth, par exemple sans forcément avoir été confrontés directement à leurs œuvres, a fortiori John Baldessari à qui Carré d’art a offert naguère une rétrospective. Pour Larry Bell c’est un peu la même chose même si l’on a pu le voir dernièrement chez Templon ou du côté du Mac de Lyon. On a bien feuilleté  quelques reproductions dans des anthologies mais cela suffit-il à résumer toute une vie de travail et de recherche incessante. D’où l’intérêt de cette présentation qui couvre la production d’un artiste dont le nom, plus connu sans doute que ses multiples réalisations, est surtout associé à des volumes de cubes en verre dont l’artiste travaille la surface colorée et les effets de transparence. C’est dire combien la lumière joue pour lui un rôle essentiel et ce, dès l’origine, quand il s’est mis à intégrer des miroirs dans ses toiles. Car qui sait que Larry Bell, que l’on associe à tort et à son corps défendant au minimalisme, a démarré sa carrière comme peintre, qui aurait petit à petit glissé vers le volume plutôt que comme un sculpteur minimal ? Quant au carré, comment ne pas y voir le symbole de la ville moderne et de ses angles à perte de rues, « pré-visibles » donc, et auxquelles on souhaiterait la même transparence ? Mais ce qui va intéresser les amateurs d’art dans cette expo, c’est que ce plasticien connu est en fait en grande parti méconnu. Sa production picturale en particulier, en laquelle il joue à cache-cache avec l’angle droit, si caractéristique des villes américaines, sera présentée dans ses grandes lignes  - que Larry Bell y intègre ou pas des matériaux nouveaux ou même des collages d’objets inattendus. De même seront proposées six sérigraphies de format imposant, qui reproduisent des images de nus féminin semblant offrir une tasse, dans des déformations ondulantes. On est loin du Larry belle censé être minimaliste. Ailleurs le spectateur est invité à pénétrer une sorte de labyrinthe de plaques de verre érigées à même le sol. Une installation est également à l’ordre du jour avec deux fauteuils de part et d’autre d’un miroir ovale, sur lesquels le visiteur est invité à s’asseoir. Bref Larry Belle montre qu’il a eu plusieurs cordes à son actif et qu’il a su les faire vibrer. On relèvera également, dans cette exposition qui, comme toujours à Carré d’art accorde une grande importance à la répartition des espaces, des dessins à la vapeur et une grande installation interrogeant la perception lumineuse à l’intérieur d’un cube ; car la lumière est le maître mot de cet artiste qui a su la rendre… si belle. BTN
Du  25 février au 2 mai, Carré d’art, place de la maison carrée, Nîmes. 0466763570

JORIS BRANTUAS CHEZ HAMBURSIN-BOISANTE
Joris Brantuas est l’un des rares jeunes artistes d’aujourd’hui à se revendiquer ouvertement comme Peintre même s’il lui arrive par dérision, de se livrer à de petites expériences conceptuelles, objectales ou performantes. Après tout, comme le précise le titre de son expo qui marque une étape, décisive dans son parcours, celle d’une reconnaissance éclatante, « il ne suffit pas d’être connu que de sa concierge ». Mais c’est dans la couleur qu’il exprime toute son énergie vitale et ce qu’il faut bien appeler sa joie de vivre. Il est rare de voir dans la peinture autant rayonnement festif, comme si l’artiste nous invitait à un banquet, le tableau retrouvant sa vigueur étymologique de support empli de « reliefs » à savourer. Les gestes, toujours très codés, semblent les éléments d’un potlatch auquel le spectateur est d’autant mieux convié que les dimensions de l’œuvre peinte ne peuvent que l’interpeller. Le festin est copieux : le tableau ne laisse aucune place au vide, la pâte épaisse et les couleurs n’ont aucune vergogne à se manifester vivement. Les formes s’appellent ou se mêlent, se superposent même dans une dimension improbable, vu qu’elle se situe hors de notre temps rationnel. On est plutôt dans l’espace du rêve et de la compossibilité qu’il suscite et favorise. La figure est parfois suggestive, à peine allusive, une sorte d’épiphanie, mais c’est en général l’abstraction pure qui domine. La peinture n’a besoin que d’elle-même pour s’animer avec force, et ici en l’occurrence de quelques confettis – sa place en un lieu quelconque de notre ville ou de ses abords lui octroyant de facto une finalité concrète. Dans les séries récentes, trois portes de bois, peintes et mises à l’horizontale, proposent un nouveau support. Trois portes pour une fenêtre : sur le rêve et ses fantaisies, sur une fête et ses orgies, sur un festin et ses paroxysmes. Toute l’histoire de la peinture moderne est traversée : l’abstraction américaine, Cobra, le pop art et la tendance Spoerri du nouveau réalisme, Twombly, Basquiat, et même Jeff Koons dans sa remise en question du goût, et sa nécessité de faire flèche de tout support… Quand on voit des peintres, allemands comme  André Butzer, anglais comme Cecily Brown, brésiliens comme Beatriz Milhazes s’imposer au premier plan de l’effervescence internationale,  on se dit que décidément, du côté de chez nous, « something is rotten » et il faudra bien quelque jour s’interroger sur la responsabilité de quelques professionnels de la politique artistique qui auront tout fait pour enterrer une activité qui renaît en permanence de ses propres cendres. Joris Brantuas en est la preuve ré-incarnée. Ca valait bien une fête. BTN
Jusqu’au 5 mars. Galerie Hambursin-Boisanté, 15, bd du jeu de Paume, 0467844317