Une amitié gravée dans les livres                                            A JPM

A s’en tenir à l’exposition organisée  en novembre 81 par Pab dans la bibliothèque du Château moderne, Jean Hugo aurait réalisé pour Pierre André Benoit une bonne centaine de gravures. La plupart sont d’un format tellement intimiste, et inattendu, qu’on pourrait les poser sur un doigt, une phalange, l’ongle du pouce même. Les deux hommes aimaient la discrétion, la modestie, l’expérimentation et supposaient que l’on peut faire aussi bien dans l’infiniment petit que dans les grandeurs démesurées, dirais-je pour paraphraser Pascal. Un grain de sable souvent, comme le coup d’aile du papillon, a plus d’effets qu’un présomptueux coup de vent.
Ces gravures sont en général constituées de paysages, dans lesquels Jean Hugo aime à disposer des personnages, paysans ou bergers, et des animaux, en particulier des chevaux, des moutons ou des chèvres, parfois des poissons. L’artiste ne s’est jamais caché, du moins dans sa peinture, de ses propensions bucoliques, qu’on suppose liées à une solide culture classique. Des créatures mythologiques apparaissent, ajoutant une dimension fantastique au calme paysage méditerranéen (nymphe, centaure…). Le dessin est stylisé, bien dans la tonalité dite naïve qui caractérise l’artiste. La plupart du temps Jean Hugo favorise l’horizontalité panoramique mais il ne dédaigne pas l’étagement vertical des arbres, retrouvant ainsi l’esprit de l’enfance – et les connotations évangéliques qu’elles suggèrent, si l’on se souvient des propos doucement injonctifs du Christ. Quelques natures mortes également, traitées de la même façon que les paysages dans la façon de disposer des objets dans l’espace dans lesquelles on devine, par déformation, du plat ou du compotier, la fameuse figure du crâne qui révèle la Vanité des choses humaines. Des oiseaux enfin, beaucoup d’oiseaux, si chers à François d’Assise, et qui jouent un si grand rôle, tant dans l’œuvre peint de Pierre André Benoit artiste que dans celle de Braque comme chacun sait. Ils incarnent probablement des valeurs que l’artiste et l’éditeur avaient en commun : liberté, humilité, conscience du caractère éphémère de l’existence… ce qui nous renvoie, une fois encore, à leur foi commune.
Jean Hugo a collaboré à des revues (première collaboration en 48, Revue Courrier, Pab avait alors 27 ans, Jean Hugo 54, soit le double), illustré René Char (Le ramier, La fauvette des roseaux, Le lied du figuier et Chanson des étages avec une minuscule houle marine…), André Frénaud (Le pays retrouvé), Tristan Tzara (Frère bois, avec un tronc tranché parmi des arbres bien vivants), Marcel Jouhandeau (Piège sans doute : un intérieur géométrique, portes symétriques, avec un vase au premier plan), quelques poètes moins connus (Henri Mathieu, Robert Morel, Jean Chalon) et bien sûr Pierre André Benoit avec qui il réalise, en hommage, à Char un mutuel « Notre ami », ou plus simplement, entre autres, Rencontre, Infidèle, S’arrêter s’asseoir.
Un ouvrage livresque, tiré à 20 ex, chez Pab, à Ribaute les Tavernes, attire l’attention, d’abord car le texte est de Jean Hugo, ensuite car il s’agit d’une suite de douze gravures, le chiffre n’est pas choisi au hasard.  Il s’intitule Les actes présumés de St Alban de Nant. Jean Hugo a entretenu une relation particulière avec ce village gardois où il a séjourné et dont il a réalisé les vitraux de l’église. La couverture étonne car le nom de l’auteur n’y apparaît pas mais, en son centre, une curieuse combinaison lettriste qui forme, en cherchant bien à la manière d’un jeu enfantin, le nom d’Alban, (sans doute aussi celui de Pab, deux lettres s’avérant communes et le P étant la moitié du B). Le mot « présumé » monter bien que la foi de Jean Hugo est tout sauf naïve, que la naïveté est une posture stylistique à même de le rapprocher de l’esprit de l’enfance qu’ont toujours cherché à retrouver les poètes (Baudelaire, Rimbaud ou Breton et les surréalistes par exemple).
Les douze gravures, figuratives, suivent la chronologie de la légende narrée. On y voit trois frères (Alban, Loup, Guiral, chassant des sangliers avec des chiens sur la première gravure, se quittant à la croisée des chemins dans la troisième), se faire ermites pour l’amour commun d’une bergère (deuxième gravure) à qui ils viennent faire tous les trois en même temps la cour. On suit les fameux Actes d’Alban (conversion d’un voleur de joncs, miracle des truites démultipliées, résurrection d’un chien) jusqu’aux retrouvailles avec l’intéressée (gravure 11), méconnaissable, énorme, grossièrement assise sur une pierre, avec ses gros sabots, et donnant l’impression qu’elle porte la barbe (il s’agit sans doute d’une ombre mais l’ambiguïté paraît clairement assumée). On oublie trop souvent que la foi sincère n’exclut pas l’humour, lequel, en l’occurrence, sert le propos : mieux valait sans doute dispenser le bien autour de soi que perdre sa vie à honorer les charmes d’une seule et éphémère beauté. Métaphoriquement, Alban est le symbole de l’artiste qui a tant besoin de solitude pour créer, y sacrifie souvent, dans l’idéal, sa vie de famille, mais pourra se satisfaire du devoir accompli (qu’il soit croyant ou pas). La gravure finale témoigne du dernier sommeil du Saint, juste après avoir allumé le feu de la St Jean… son saint patron, pourrait-on dire. Dans la sérénité donc, après une vie bien remplie. La fumée monte naturellement vers le ciel.
Jean Hugo a pris certes quelques libertés avec la légende, jouant de l’anachronisme par ci et du syncrétisme par là. Les chasseurs ressemblent à des gardians de la région de Lunel où il s’est installé ; les jeunes prétendants du début à des jeunes gens du milieu rural certes mais d’une époque moderne ; les boucs ont des têtes humaines à l’instar de la mythologie antique, à laquelle Jean Hugo emprunte un centaure (gravure 4) qui vient prévenir la bergère de la décision des trois frères ; la nymphe se fait démon (gravure7) qui apparaît au saint pendant la pêche (pour le prendre dans les filets du péché, on suppose), dans la bonne tradition des tentations de St Antoine. Il s’agit d’une allusion aux renoncements à ces plaisirs terrestres que suppose la vie d’ermite, et qui sont associés au paganisme.
Certes le saint (comme St Loup, ou Saint Guiral) est une figure locale que Jean Hugo s’est complu à honorer mais n’est-il pas en outre une sorte de double de lui-même, lui qui a quitté l’effervescence parisienne pour s’installer à la campagne, à la lumière d’un sud qui inonde toute sa production ?
Pierre André Benoit, certes plus jeune que Jean Hugo a su renouveler sa confiance inébranlable en son aîné au point de lui consacrer cette exposition personnelle, intime il est vrai, laquelle donne un aperçu des thématiques inhérentes à l’univers du peintre, et de la facture sciemment naïve qui le détermine. C’est qu’il partage avec lui, outre une foi sincère mais ouverte à d’autres sons de cloche, et sans doute à certains plaisirs de la vie (je pense à ceux de la table, ou au goût évident pour un confort érudit) les valeurs d’humilité, de simplicité et de discrétion qui caractérisent l’art de Jean Hugo, et qui n’excluent pas l’humour. Une complicité réelle semblait lier les deux hommes, qui savent par cœur les limites de la vanité humaine. Elle est, cette complicité, cette amitié, gravée pour l’éternité. BTN
NB : J’aurai l’occasion, dans un proche avenir, d’évoquer une série de gouaches christiques.