L’IMMANQUABLE DU MOIS
NATACHA LESUEUR AU FRAC L-R (MONTPELLIER)
Cela fait quelques années que l’on aura pu profiter, dans la région, de la créativité de cette photographe plasticienne dont le travail ne saurait laisser quiconque indifférent. Le corps, plus particulièrement féminin, est son motif de prédilection, qu’il soit saisi selon les codes du portrait traditionnel, ou qu’il propose des gros plans sur des parties physiques mises ainsi en exergue. Il y a, dans ces photographies, quelque chose de conventionnel, de codé, d’immédiatement identifiable du côté de la mode ou de la publicité mais en même temps quelque chose de profondément incongru, dérangeant et au bout du compte comique. Les coiffes, démesurées, ouvragées, « nourries », deviennent de véritables œuvres d’art ; la nourriture, qui habituellement fortifie le corps et le pénètre, se trouve exhibée et mêlée à lui de façon inédite ; les jambes tout aussi gourmandes, exhibent des frises d’improbables et des collants à base de crépine ; le rouge à lèvres déborde sur les dents ; certains visages avancent masqués. En fait, au-delà de leur indéniable beauté plastique, ces photographies proposent de véritables métaphores de la conception de l’art selon cette artiste en train de devenir l’une des révélations et valeurs sûres de ces dernières années. Cela fait un bon siècle que l’art « se nourrit » de ce qui borde ses marges : maquillage, concours de coiffure, art de la mascarade, esthétique corporelle, images publicitaires à satiété, culte de la nourriture ou de la gastronomie élevée au rang d’un art, science de l’alimentation aussi savante que le sens des proportions dans le domaine des arts plastiques… Il y a quelque chose de baroque dans cette profusion d’expériences et chacun sait que cette esthétique apparaît à chaque période de l’histoire où l’instabilité est de rigueur, si je puis dire. Au Frac L-R, Natacha Lesueur montre une série inspirée par l’actrice brésilienne Carmen Miranda (on appréciera la référence à la femme fatale : Carmen !), la Marylin de l’Afrique du sud récupérée, elle aussi, par le système standardisant de la culture de l’image, voire de l’icône, à l’américaine. Natacha Lesueur a demandé à son modèle de prendre la pose et de se transformer en cette actrice célèbre parmi la gent cinéphilique. Comme toujours chez N. Lesueur, les coiffures et costumes ne font pas dans la sobriété et l’artiste réussit la parfaite osmose, à partager avec le visiteur ou acquéreur, entre une esthétique du stéréotype, véhiculé par les médias ou par une « culture » dominante, et sa fantaisie personnelle, haute en couleurs et exubérante. Et c’est peut-être au fond la définition que Natacha Lesueur donne de l’artiste : rendre le banal surprenant, le cliché totalement inédit, le conventionnel saugrenu. Jamais vulgaire toutefois. Son approche du corps n’a rien de malsain, il s’en faut. Rien ne lui semble plus étranger que l’exhibitionnisme. Natacha Lesueur ne se met pas en scène : elle s’invente un univers, son petit théâtre de figures (de sorte que le théâtre « est » son double), un peu à la manière de l’enfance prolifique, et c’est sans doute ce dernier aspect qui constitue le dénominateur commun avec son public : des femmes qu’elle représente comme des hommes qu’elle séduit. On est tous un peu des apprentis Pygmalion dans l’âme. Quant à moi, j’ai envie de lui dire : Chapeau ! BTN
Du 2 mars au 21 avril, Frac, 4, rue Rambaud Montpellier 0499742035