MARCEL DUCHAMP EN LANGUEDOC-ROUSSILLON

Qui n'a pas suivi l'expression artistique de ces cinquante dernières années ne saurait se figurer l'importance qu'y aura prise Marcel Duchamp, cet éminent dada-surréaliste, inventeur du ready-made et dont le " Nu descendant l'escalier " eut une incidence déterminante sur la production américaine, donc sur l'univers entier de l'art contemporain. Relayant la " Force de l'Art ", nous aurons aussi en Languedoc et Roussillon, notre expo de référence.

RROSE SELAVY CHAUFFE L'ART SEME PAR LE MARCHAND DU SEL

Pour parodier La Fontaine, il y a l'art des villes, il y a celui - qui prend la clé - du champ. D'un côté une tradition et ses repères identifiables par le grand public, de l'autre un esprit irrespectueux des conventions, enclin à la dérision et à l'enrichissement permanent du domaine artistique par des ouvertures inattendues à d'autres secteurs d'activité. Une forme d'art qui inquiète, surprend et redéfinit des territoires. Il fallait une figure tutélaire pour incarner cette tendance qui alimente un milieu agité de convulsions et qui se forge des références pour justifier ses prises de position : Marcel Duchamp aura été de celles-là. Peu vu de visu, bon nombre d'artistes s'y réfèrent ou s'inscrivent à leur insu dans la proximité de sa postérité. Et le concepteur du " Grand verre ", tableau ésotérique évoquant " la MARiée mise à nu par ses CELibataires même " (achevé par Jean Suquet, à voir à Alès, d'après les notes de l'artiste,), le facétieux impertinent qui a mis des moustaches à la Joconde, le calembourdesque Rrose Sélavy (marchand du sel, de Desnos), aurait sans doute apprécié qu'une exposition honorant sa renommée posthume se déroule en l'absence de la moindre de ses œuvres (avec sa photo, par J.O. Hucleux). Au public d'aller y voir de plus près et de mesurer l'impact de cet artiste dont l'influence sur la production internationale des années 60 à nos jours n'est plus à démontrer. Le choix est forcément limitatif. Il n'empêche : fédérer les diverses facettes d'un tel événement suppose une force de persuasion méritant de se voir soulignée. Grâce au Frac d'Emmanuel Latreille, cet été, l'art en phase avec notre temps sera, comme on dit du bon sens, près de chez nous. D'autant que toutes les villes importantes - Montpellier, Nîmes, les environs de Perpignan (Jau, Belesta), Alès (le musée Pab qui projettera deux courts-métrages d'Agnès Varda), et finalement le CRAC de Sète (" les fils de Marcel Duchamp ", hommage à une installation arachnéenne du maître) - sont partie prenante, tout comme ces lieux aussi emblématiques que le LAC de Sigean, le Vallon de Villaret (Lozère) ou le Château de Jau, qui ont tant fait pour la reconnaissance de l'art contemporain ; les galeries associatives telles Iconoscope (Benoît Plateus), Aperto (Chen Shaoxiong), ou privées comme Pannetier (Nîmes), Vasistas (Montpellier) et l'Esca de Milhaud. Montpellier se taille la part du lion : Château d'O et Carré Ste Anne, Chapelle de la Miséricorde (installation de Simone Decker) et Panacée qui devient donc l'espace dévolu aux manifestations de prestige. Plus l'installation de Lilian Bourgeat, Chartreuse de Villeneuve les Avignon. Plus celle de Taroop et Glabel au Centre Chorégraphique. L'objet sera des mieux représentés mais sans négliger l'œuvre picturale de Duchamp (Au Château d'O, avec Gabriel Di Matteo), son " grand verre " et la boîte verte qui en restitue le projet, sa passion du jeu d'échecs, son goût pour les tonsures en étoile, ou sa voyeuse installation, intransportable : " Etant donnés 1 la chute d'eau 2 le gaz d'éclairage ". L'expo de Bélesta tournera autour de l'interprétation de ce chef d'œuvre philadelphien par cet autre regretté marseillais : Richard Baquié (Egalement à Jau). Côté artistes le plateau est somptueux même si la présence plus ou moins discrète de la coopérative des Malassis (et leur réalisation collective autour de la mort de Marcel Duchamp) aurait sans doute été souhaitable afin de mieux situer l'œuvre de Duchamp comme objet de controverse. Sans doute n'était-ce pas possible. Si des œuvres viennent du fond régional, ou du FNAC, la plupart sont des commandes spécifiques à la manifestation ou des choix particuliers des divers commissaires associés. Pensons à l'intervention d'Anita Molinéro, autrefois présentée à Medamothi, Carré Ste Anne. Il y a bien sûr la postérité Fluxus avec Ben, Robert Filliou, le nouveau réalisme (Arman), le pop art (Warhol, et sa contestation par Kienholz), les affichistes (Hains qui vient lui aussi de décéder), l'op'art singulier (Morellet, et sa Mona Lisa fluctuante), l'art minimal (Robert Morris au Lac), les bâtons de Cadére (Frac), le grande peinture américaine (Philip Guston, Frac) Supports-Surfaces (Toni Grand, et ses sculptures d'anguilles, Alain Valensi sans doute avec ses filets, tous deux disparus prématurément) et l'immense cohorte que l'on peut situer dans la postérité du "maître" : les images de Collin-Thibault (Panacée, Jau, Beaux-arts), les objets peints en transparence de Lavier (ENSBA de Montpellier, Carré Ste Anne), les assemblages de Broodthaers (Pannetier), Suquet, et Jean Dupuy (Vasistas). Parmi les dizaines d'artistes retenus : Richard Artswager, Angéla Bulloch et ses paillassons sonores, Mauricio Cattelan et ses squelettes d'animaux, Martin Creed et ses ballons, Gabriel Orozco et ses DS coupées en deux, Philippe Parreno et ses ballons d'hélium (tous Panacée), l'aventureuse Sophie Calle (Jau) Lawrence Wiener (CRAC) ont atteint une notoriété internationale. Pierre Bismuth (Jau), Eric Duykaerts (Ste Anne), Philippe Ramette (Villaret) et JC Ruggirello (idem), Alain Séchas (Ste Anne), Denis Castellas (Frac, Ste Anne), Etienne Bossut (Belesta, Sète), Erwin Wurm (Panacée), Jean-Luc Vilmouth (idem), Urs Luthi (Jau), Cécile Bart (Sète) ne sont pas loin derrière, certains ayant été sélectionnés pour la Force de l'art. Et la mémoire éléphantesque d'Eric Dietman (Jau) plane du côté de la fac de droit… A côté des grands noms de l'art que l'on dit branché, on notera la présence d'artistes de la région : Joa Mogarra également à La force de l'art, dont les photos offrent une relecture simplifiée de l'histoire de l'art (Bélesta), l'immense Patrick Saytour (Panacée) qui n'a jamais hésité à s'approprier des croûtes en les couvrant d'un verre opaque, ou Daniel Dezeuze (Panacée, qui vient de sortir un livre de dessin aux Eds Tarabuste) dont l'une des premières œuvres était un châssis enveloppé de plastique transparent. Plus Maurin/La Spesa (Esca) qui nous invitent à gonfler des chiots blancs et roses, Jean-Claude Gagnieux (Esca + Performance sonore à la Panacée), Stéphane Marsden (Panacée ; Belesta), et ses préservatifs, Rudolphe Huguet et ses caméras de surveillance (Panacée), Hamid Maghraoui et ses antennes paraboliques (idem), Hubert Duprat et ses étuis de trichoptères, concrétions d'insectes en or (Vasistas, Sète), les petites phrases d'Eric Watier, vu récemment au Frac, Jean-Marc Andrieu et sa fameuse roue de bicyclette, à expérimenter le long " du champ "… De quoi donc s'instruire pour les uns, réviser ses références pour d'autres, s'initier pour le plus grand nombre. A suivre. Une analyse détaillée de chaque expo sera effectuée dans notre prochain numéro... BTN

Des 16, 17 juin 2006 au 29 octobre. Renseignements : Frac Languedoc-Roussillon, 4, rue Rambaud 34000 MONTPELLIER (0)4 99 74 20 35 : frac@fraclr.org

 

ARTISTES NOMADES (AAMAC) A AUBAIS

Carte Blanche est attribuée à l'Association des Amis du Musée d'Art Contemporain Carré d'Art par " Les artistes nomades ". Ainsi verra-t-on aux quatre coins du village d'Aubais, cher à Viallat et Saytour, pas moins de neuf artistes de la région dont certains ont déjà fait un pas au-delà.

QUOI DE " NEUF " ?

Le choix de l'AAMAC s'est appliqué à brasser les générations et les styles. Ainsi s'est il porté à la fois sur des artistes dont la carrière est bien entamée, comme Roger Vilder qui a quitté son Canada natal pour s'installer près de son galeriste de prédilection, Philippe Pannetier, des peintres confirmés comme Frédéric di Martino dont le Frac a acquis les figures hybrides, ou Pierre Bendine-Boucar et ses motifs floraux qu'on a pu redécouvrir récemment chez GM galerie, Rémi Dall'Aglio qui a fêté de façon sonore et parabolique le printemps dans le nouveau lieu de Jean-Daniel Berclaz à Boissières. Des artistes plus jeunes aussi, telle Nathalie Beurier, dont ce sera la première vraie grande exposition, ou Joris Brantuas à l'esprit critique tranchant et singulier, Cédric De Batz dont l'avenir dira si… Chantre de l'anamorphose mouvante, issu de l'art cinétique et optique, Roger Vilder propose à Aubais un bronze, inspiré d'un caillou découvert dans une rivière, émergeant non sans humour dans le bassin du lavoir, comme pour retrouver son origine aquatique, ficelé de néons qui attirent l'attention. La nature et la technique font ainsi bon ménage. Au château, Vilder expose une imposante sculpture en hommage au ruban de Moebius, qui change de forme selon les déplacements du visiteur. Autre façon de rendre sensible à l'infini, à ses multiples facettes et aux surprises renouvelées de l'incertitude. C'est à ce prix que se gagne l'émancipation de l'esprit et la force qui en découle. Face à lui les œuvres de Rémi Dall'Aglio, qui relèvent du détournement d'objet, d'une exploration des règles de l'acoustique et d'un recours aux lois de la physique. Pour lui l'espace et le temps sont les deux visages d'un même phénomène, tout comme lumière et son. Le champ de forces que traverse l'œuvre est ouvert à l'autre, hors de l'espace de la galerie, ce qu'illustre magistralement son travail sur les paraboles et son intervention dans le lavoir, sonore, d'Aubais. Le motif floral rythme les compositions de Pierre Bendine Boucar. Il ne s'agit pas de représentation mimétique du réel mais d'un emprunt aux diverses sollicitations que notre espace social fournit à foison : tapisseries, publicités, autocollants, graffitis, éléments décoratifs, dessins esquissés… Bref la culture urbaine… La peinture de PBB - ces initiales apparaissent en transparence - est plus complexe qu'elle n'y paraît. Elle se veut décorative mais touche au plus profond de la relation ambiguë que nous entretenons avec le réel et la pléthore d'informations qui le caractérisent. La fleur, qui cache le reste, favorise une décantation. Elle incarne la Peinture, ses techniques et son Histoire. Elle donne son unité à une démarche qui n'a d'autre ambition, entre adhésion et critique, reconnaissance et contestation, que de s'inscrire dans un réel qui, en raison de sa richesse même, ne peut que susciter la contradiction. Il est un univers, peut-être une dimension, où les artichauts se couchent à la brune pour une farce à la chantilly, où les céphalopodes arborent, étendus sur un vert mamelon herbeux, leur tenue de fou royal, et où les pieds gantés et moelleux ne savent plus où donner de la tête. Vous venez de pénétrer le monde parallèle que nous cuisine Frédéric du Martino, de jour comme de nuit (et ses mystères). L'anthropomorphisme est omniprésent, et Di Martino en est venu à donner vie à des créatures fantaisistes plus aisément identifiables comme relevant d'une ressemblance avec ce que nous nommons l'humain. Cela s'est fait par le biais du masque, du casque et, moins étonnant, du clown. A Aubais, château ancestral oblige, il s'agira de guerriers médiévaux, ceux qui protègent ou attaquent. Qui se protègent et qui s'exposent. Nathalie Beurier se sert de photos pour alimenter sa peinture, de même qu'elle nourrit ses images de vécu. Si la photo entretient un rapport étroit avec la mort en tant qu'elle survit au modèle, a fortiori la peinture, qui plus est lorsqu'il s'agit d'un autoportrait, qui éternise un moment de vie, auquel s'ajoute le temps de travail aboutissant à l'œuvre parachevée. Ses gros plans ne sont jamais complets : il y manque le front, la chevelure ici, les oreilles et le cou là. C'est qu'ils surgissent d'un fond de néant, en clair obscur, telles des apparitions fulgurantes et oppressantes. Démesurés, à échelle corporelle, ils interpellent, dérangent, questionnent sur le malaise même qu'ils ne manquent pas de susciter, dont nous ne saurions préciser l'origine mais dont ils visent à nous purger. Joris Brantuas s'est constitué petit à petit un univers fait de signes récurrents et qui forment comme une plage de repos face à ces informations, ces messages publicitaires ou ces images que nous subissons à l'envi. Les couleurs visent ainsi à l'apaisement, les formes à l'harmonie conviviale, les signes à la fantaisie spontanée ; le tout incite à l'optimisme. S'il fallait caractériser cette peinture d'un terme, celui de " légère " lui conviendrait au mieux. L'empâtement ici n'est pas de mise. Il y a un plaisir d'apposer des zones colorées pour ce peintre capable de s'inventer son monde, un univers de formes particulières qu'il entend sublimer de son fonds coloré personnel. C'est ainsi que se définit un style. Cette expo sera aussi l'occasion de découvrir Imre Kun et ses travaux sur la lumière, réalisés en verre et altuglass comme pour capturer l'invisible ; de Folco Prudent qui pratique le transfert d'images ou de textes sacrés et leur fait subir l'épreuve du blanc, de façon à obtenir des univers vaporescents. Enfin le très prometteur Cédric De Batz, révélé à La Vigie et qui s'interroge sur l'au-delà du visible, dans des sculptures, des installations, des pièces murales et même, comme cela sera le cas à Aubais, sur le caractère éphémère des traces laissés par l'artiste, quand il retrouve sa simple humanité primitive et sacrée. Au fond cette œuvre est en accord avec les ambitions nomades de la manifestation. BTN

Du 17 juin au 16 juillet, Divers lieux (Château, lavoir, moulin, Nick…) dans Aubais. 0434972025 ou 0612194053.