PATRICK SAYTOUR à Carré Ste Anne, Vasistas, Boîte noire…

Parmi les animateurs de Supports-Surfaces, Viallat, Dezeuze ou Bioulès… sont devenus des peintres-phares dans la région et ailleurs. Patrick Saytour, l'immense Saytour, leur aîné pourtant, reste encore quelque peu méconnu du grand public sans doute parce qu'il est à la fois plus difficile à appréhender et à cerner. A partir de cette triple expo d'été à Montpellier, une injustice pourrait se voir enfin réparée…

Le plus jeune des aînés

Parmi la dizaine d'artistes français de premier plan que compte la région, il faut signaler la place singulière qu'occupe Patrick Saytour, à la fois l'aîné du groupe Supports-Surfaces et celui qui s'en est le plus émancipé, tant sa production est ouverte à de multiples expérimentations. En attendant que le musée Fabre daigne se pencher sur l'urgence qu'il y aurait à acquérir l'une de ses oeuvres, trois lieux proposent un aperçu de son immense créativité. Celle-ci s'articule d'une part autour de la mise en exergue du pli, plus ou moins durci comme apparition du support sur la surface, d'autre part autour d'une réflexion sur la picturalité en général, en tant qu'elle est constamment à même de s'enrichir de matériaux inattendus, dont certains défient sciemment le bon goût. Ainsi fait-il des incursions, selon l'opportunité, vers des disciplines qui lui sont proches : le volume ou l'installation, la prise en compte de la spécificité architecturale d'un lieu dans le choix des matériaux censés l'occuper. Enfin il fait partie de ces artistes qui, au lieu d'explorer un système et de le constituer en image de marque, explorent des voies qu'ils abandonnent temporairement pour en suivre d'autres avant de revenir aux premières à l'occasion d'une sollicitation providentielle. C'est un peu ce qu'il se passe pour ces trois interventions où il arrive à l'artiste de montrer des pièces réalisées dans les années 60 mais retravaillées dans les années 80 avant de trouver leur place dans un lieu d'exposition en 2007, vous imaginez le bond. Je pense à ces " monuments " présentés dans la salle basse de Boîte noire et qui furent réalisées à partir de journaux peints selon des programmes de pliage à géométrie variable, puis enrichis de matériaux divers de type industriel et quotidien, verre ou isorel… De même les " Gloires " sont d'imposantes pièces de fourrure montées sur châssis, où des creux, avatars du pli, démarquent quelques zones colorées, travaillées au rasoir ou au peigne, de sorte que les nuances des poils en surface rivalisent de rutilance avec les diverses réalisations des spécialistes du monochrome ou de déclinaisons plus ténébreuses. Bref Saytour fait un clin d'œil à nos aptitudes rétiniennes en la matière. Car il faut toujours compter, chez cet artiste avec l'humour, la recherche de la surprise liée au léger décalage qu'il fait subir à une idée reçue issue des conventions picturales. Ainsi à Vasistas, la notion de modèle en prend un coup dans " l'elle" quand on sait qu'il a emprunté des griffonnages de physionomies ou de silhouettes aux post-it qui hantent la proximité de nos téléphones. A partir de quoi, il réalise des diptyques formés d'une part de variations picturales autour des modèles ainsi tout trouvés-tout faits, pour parler comme Duchamp, d'autre part de pièces de fourrure qui leur sont adjointes. Les deux carrés, séparés par un pli, formant un rectangle que d'aucuns qualifieront de mi-abstrait, mi figuratif. Façon singulière de revisiter ce vieux débat que les expériences autour du concept et du ready made ont renvoyé dans le tiroir aux souvenirs. A propos de décalage, il y a ce grand défi que s'est imposé cet artiste qui aime prendre des risques et qui consistera à se mesurer à l'église St Anne, point culminant, en hauteur s'entend, de la vieille ville de Montpellier. Même si le mystère est précieusement entretenu, effet de surprise oblige, il s'agirait de remodeler temporairement les lieux, non en les détruisant mais en amenant à les considérer autrement, en sollicitant notre capacité de " réflexion ", et celle du lieu lui-même, je n'en dis pas plus, entende qui a des oreilles. Disons que certains aspects de cette église sans chœur, à l'entrée obturée, et aux murs désacralisés pourraient se voir ouverts à d'autres fonctionnalités modifiant notre perception, lui faisant subir l'un de ces décalages dont Saytour a le secret et qui se lit dans ce titre qui rappelle l'origine religieuse du site : Croisés et Multipliés. C'est dire si des images inattendues risquent de se croiser pour nous offrir un espace démultiplié. On en a le vertige par avance. BTN Du 22 juin au 15 septembre à Carré St Anne, (Place Ste Anne) jusqu'au 4 août,Vasistas (37 av, Bouisson-Bertrand 0467524737), du 15 juin au 12 juillet pour Boîte noire (1, rue Carbonnerie 0467662587).

OU : SCENES DU SUD : ESPAGNE, ITALIE, PORTUGAL à Carré d'art (Nîmes)

Romaine, a son origine, espagnole par ses férias, mondialiste par la force des choses (ce à quoi le Portugal de la Renaissance aura grandement contribué) Nîmes se veut ouverte sur tout ce qui se produit ailleurs, et notamment du côté de l'union méditerranéenne dont il aura été fait mention, dans l'euphorie de la victoire présidentielle. En attendant l'ouverture à sa partie orientale, trois pays-phares seront présentés cet été : l'Espagne, l'Italie, le Portugal

. Méditerranée, aux îles d'or ensoleillées…

Toujours est-il que la prospection veut mieux l'immobilisme et la découverte de l'autre le repli frileux sur les momies du passé, vous saviez quand nous étions les meilleurs au monde… Manifestement l'image, quelle soit fixe ou en mouvement, se taillera sinon la part du lion du moins celle du zèbre, à ne s'en tenir qu'aux tirages numériques de la milanaise Paola Pivi qui les photographie au cœur d'espaces enneigés. Le panel d'artistes retenus s'articule autour de ce qu'on appelle aujourd'hui un " questionnement " à propos du rapport de l'art au réel. Comme il est difficile de parler de tout, je distinguerai donc les photographies du portugais Joao Onofre qui a demandé à des groupes de croquemorts de poser, sur fond sombre, habillés de vêtements non professionnels et de lunettes noires un peu dans l'esprit de Gary Hill. La représentation que l'on se fait de leur fonction en est profondément modifiée mais aussi notre rapport à la mort, laquelle ne fait pas de différence et traite chaque être en anonyme. Œuvre désinvolte mais qui inquiète au fond, car comme le disait Gide, inquiéter tel est (son) rôle. Côté vidéo le barcelonais Jaime Pitarsch obtient un monochrome blanchâtre en balayant un espace assujetti à la poussière, qui retrouvera ses formes et couleurs naturelles après " re-dépositions" et retombées. On a ainsi affaire à une peinture vivante qui se crée et défait sous nos yeux. Il y a certes de l'ironie envers les mordus du pictural à tout prix mais en même temps une filiation que l'artiste ne peut désavouer. L'espagnol new-yorkais Sergio Prego réclame de ses danseurs une chorégraphie murale comme dans un film de science-fiction. Et de nous rappeler ce phénomène physique auquel nous ne pensons jamais mais sans lequel nulle question de volume n'aurait à se voir posée - et peut-être même nulle question tout court : la pesanteur. J'ai envie d'ajouter : et après (l'apesanteur donc). Côté installation, l'espagnol berlinois Tere Recarens se taille la part du singe et du zoo avec sa structure translucide ou nous mettre en situation de balancement animal, tout en jouant sur son prénom dans son " Ethereal ". Le même s'était illustré en livrant une banderole à la gloire de l'art contemporain à un groupe de singes en cages. Sa structure translucide met un peu aux prises avec la même question : qu'est-ce que l'art pour l'animal doué de parole et de pensée spéculative ? L'installation de Lara Favaretto ne manquera pas d'air avec ses 19 bouteilles d'air comprimé dont chacune cherche à se distinguer des autres identités, d'autant qu'elle sont à hauteur d'individus et se distinguent par leur anthropomorphisme à petite différence limitée (d'où la remise en question du narcissisme). La double vidéo mi masculine, mi féminine, mi naturelle mi citadine du lisbonnais Rui Caldaça Bastos intrigue par son côté ludique et sa recherche de la surprise. De même on devrait beaucoup s'amuser à expérimenter les " vehicles from velodream " du milanais Patrick Tuttoguego, présentés comme des vélos de rêve. La peinture n'est pas oubliée, même si elle passe un peu pour le parent pauvre, ce qui est normal quand on sait que la plupart de ces artistes ont moins de quarante ans et s'inscrivent dans sa contestation systématique. Santiago Ydanez s'adonne à l'autoportrait non sans un esprit de dérision que souligne son emploi de mousse à raser. Le graphisme caractérise la production de Francesc Ruiz qui colle au mur des photocopies rendant compte de sa vision des hauts de Barcelone. Certes on décèlera dans certaines de ces propositions un air de déjà vu, mais ce serait oublier que le même sujet traité par deux individus différents offre deux conceptions qui se valent bien. A condition que l'internationalisation de l'art ne fasse pas disparaître toute trace de spécificité. A moins que l'anonymat ne soit le critère de valeur des futurs amateurs d'art ? Ce que m'inspire l'œuvre de Marco Boggio Sella grâce à qui le Burkina Faso ne sera plus le même, informé qu'il sera des vols planétaires sur la lune. BTN Jusqu'au 12 septembre. Carré d'art. Place de la maison carrée, Nîmes 0466763577

MARLENE DUMAS + Sister Sledge au LAC

Comme chaque été, Le Lac invite l'une des nombreuses stars de l'art international qu'il compte dans sa collection privée, au demeurant visible en permanence. Cette année c'est une exposition féminine de qualité qui est proposée, avec Marlène Dumas, originaire d'Afrique du Sud mais vivant à Amsterdam, et qui a invité deux consoeurs : Antonietta Peeters et Natasja Keusmil. Une manière pour la famille Moget de rappeler ses racines hollandaises.

Du corps au paysage.

Marlène Dumas est l'une des rares femmes peintres qui ait réussi à se faire une place de premier plan dans un marché de la figuration de tendance expressionniste dominé dans les années 80 par la gent masculine. Sa production est variée et l'on y trouve des références, du moins au début, à son continent d'origine (l'Afrique) mais c'est le corps humain dans son infinie diversité qui intéresse cette artiste qui n'a pas froid aux yeux. Comme Christine Angot en littérature, elle n'a pas hésité à mettre en scène sa propre fille ou le corps déformé des femmes enceintes. En fait il ne s'agit pas pour elle de faire poser qui que ce soit mais de partir d'images, qu'elle a prises ou empruntées aux magazines appropriés, de manière à porter un regard nouveau et personnalisé sur un corps déjà soumis à la dictature des regards. Sa facture est nettement reconnaissable qui procède à la fois d'une certaine économie (peu de traitement du fond par exemple), d'une certaine sensualité dans l'épandage coloré et dans la recherche d'une émission optimale. Ainsi chaque créature peinte par Marlène Dumas, quelle que soit la position adoptée, si elle s'inspire d'un personnage réel, devient en quelque sorte un être imaginaire, qui n'existe que le temps que nous lui prêtions vie. Un point de vue a priori social et revendicatif aboutit ainsi à une conception existentielle et à une interrogation sur l'essence même de la Peinture. Pour cette exposition estivale, elle a demandé à partager l'espace du Lac avec deux consoeurs de son pays d'adoption la Hollande, et sa colonie américaine : le Surinam. Les deux artistes invitées évoluent dans des registres assez différents et donc complémentaires, qui dessinent une autre conception de la femme. L'une, Antonietta Peeters s'inscrit dans la grande tradition du paysage qui caractérise l'art des Pays Bas. Elle divise la toile en un certain nombre de parcelles colorées renvoyant aux trois éléments dominants : la terre toujours noire, le ciel et la mer où interviennent les roses et les bleus. La filiation avec Mondrian, non évidente de prime abord, me paraît convenir aux réalisations assez pures de cette artiste qui propose une nouvelle définition du paysage, fait de lacs et de baies, marqué par la répétition, la différence dans la systématisation, et une absence totale de rigidité qui l'éloigne de son prestigieux ascendant. C'est peut-être la marque justement de la féminité que de traiter le paysage que l'on sait si plat, comme le chantait le poète, avec une souple sensualité et au fond, derrière les courbes et les couleurs rompues, du relief. L'autre, Natasja Keusmil, dans une perspective plutôt ethnique et sacrée, telle qu'on a pu la trouver naguère chez un Basquiat. Ses dessins en particulier, très saturés, traitent le groupe humain avec une originalité indéniable, à partir de sondes, de branchements inouïs, d'accentuations des humeurs organiques sans pour cela susciter le dégoût. Mais ses peintures ne sont pas en reste, qui font des références à l'histoire de l'art dans un esprit manifeste d'appropriation métissée. La figure est ici affirmée mais dans un esprit de liberté et de rejet de la convention qui risque d'être la grande surprise de cette exposition. L'image paraît parfois comme effacée mais la composition est puissante dans la volonté d'affirmer un style plein d'avenir. BTN

Du 23 juin au 16 septembre. Lac de Sigean, Hameau du Lac. 0468488362