L'ART DE LA VIE

« Il faudra quelque jour que j’écrive sur toi ! », lançais-je à l’attention d’une amie inventive, toujours en quête d’un instant de vie à capturer. Le pronom avait pour moi une signification métonymique : ton œuvre à toi. Sauf qu’avec les artistes qui font flèche de tout bois le critique n’est jamais tout à fait certain de n’être point pris au mot, qu’il s’efforce pourtant de peser.
En fait, il suffit de considérer un tant soit peu la production plus que quotidienne, j’ai envie de dire instantanée, de Sylvie Logeux pour comprendre qu’une telle proposition n’a rien chez elle d’une lubie ni d’un caprice, mais serait plutôt la suite logique de son rapport singulier, et novateur, à l’art.
L’art fait ainsi partie de sa vie, son corps bien sûr y participe comme partie intégrante, et l’on peut alors dire qu’elle se voue à l’art corps et âme, dans la mesure où la vie et l’art ne sont pour elle pas dissociables. A tel point que l’on pourra dire un jour qu’elle aura passé son existence à faire de sa vie une œuvre d’art.
Non qu’elle se situe dans la banale continuité d’un art dit corporel, car l’esprit chez elle a également son mot à dire, mais qu’avec elle, ses constants déplacements corporels, on a l’impression que les étapes qui nous constituent au fur que la vie se déroule, que ses périples passés au crible de l’esprit, n’existent précisément que pour aboutir à une belle œuvre d’art – et sans doute aussi à quelques lignes d’écriture –, traces d’un passage vécu intensément.
C’est ainsi qu’ont été déclinées, depuis une dizaine d’années, des images saisies sur le vif, et le plus souvent mises en scène, soit dans un espace approprié, soit sur les réseaux sociaux du Net : des images-bilans d’une vie (« Rétrospectives »), des images-professions de foi ou convictions profondes voire utopistes (« Le Pénitent bleu »), des propositions inscrivant l’artiste dans la féminité revendiquée comme telle, et notamment la féminité artistique (« Always Nana »), à partir de protège-strings disposés en étoile dans des tableaux et objets du quotidien, de la vie amoureuse comme de la vie sociale ; traces aussi de cette prise de conscience, avec la maturité, des multiples deuils, principalement de nous-mêmes, qui scandent notre vie (Douloureuse période des « Disparitions » en tous genres) ; images plus heureuses de renaissance et d’émerveillement devant les choses, les paysages, les êtres de la vie, d’un monde que nous offre tellement de raisons de nous lever de bonne heure… (« Le phénix »). Une vie sans doute mise au Net.
En fait l’œuvre de Sylvie Logeux semble s’inscrire toute dans son nom. S’il est vie, l’art loge un jeu : celui de l’instant qui passe et que l’on peut ou pas décider de capter, de saisir au vol, de s’approprier pour lui restituer sa force d’irradiation, son rayonnement, un jeu avec les aléas de l’existence, les mystères du parcours, les résistances et les abandons. Bref, un jeu qui consiste à faire entrer la vie dans l’art, à faire de son corps toujours en déplacement - Sylvie Logeux est une artiste qui court beaucoup, une artiste qui ne manque pas de souffle – une œuvre d’art, un jeu où il s’agit de laisser le plus de traces possibles, ce qui est permis par les facilités que nous offrent les médias que l’on dit portables, que nous avons toujours à portée de main.
Le monde alors est à portée de main pour qui le considère comme un champ infini de propositions artistiques. L’ambition de Sylvie Logeux est immense. Imposer au monde son rythme de vie. Saisir toutes les parcelles du monde qui s’offrent à elle. Il s’agit avant tout de les vivre, de les collecter, et dans la mesure du possible - et tout est possible à présent grâce au Net et c’est ainsi maintenant qu’on s’expose – de les partager.
De l’appareil qui saisit les visions du corps qui interprète aux doigts qui pianotent ou à la main qui écrit, il n’y a qu’un pas, celui qui joint les deux activités dans une arche d’alliance qui scelle une amitié.