Le relief des signes

Quand Martine Saurel découvre un galet, une plume, ou quelques brins d'herbe, quand elle récupère un bout de ficelle ou de tuile, les mots, dé-signant les choses, n'affleurent-ils pas à son esprit, attribuant une caractérisation particulière au type de relation qu'elle entretient avec eux ? Cette étape de son travail correspond une première articulation linguistique, qu'elle nomme " alphabet ". L'énoncé, chargé de son champ sémantique, se révèlera plus tard, lors de la combinaison, pour un nouveau " rendez-vous ", les différents éléments recueillis, sur le plan même du mur. Comme pour commémorer une fête (" 14 juillet " !) ou un état d'âme (" C'est la fête aux idées noires "). La configuration toujours linéaire que propose l'artiste s'apparente à un idéogramme qui aurait pris du relief, de la matière et du sens. Venus de lieux divers voués au macrocosme, vestiges de destins singuliers, synecdoques du règne auquel ils appartiennent (végétal, minéral, animal, humain), ils acquièrent une signification nouvelle, liée à leur déplacement, leur rapprochement et leur intégration dans un ensemble microcosmique. Ils sont alors promis à la communication ; ils s'intègrent à un univers communautaire, social et culturel. Mais une communication qui s'appuie sur la chose, le signe, le geste, le dessin, le volume et non seulement sur la parole. Ce qui n'exclut pas, on l'a vu, d'en mimer le procédé, la double articulation linguistique. Ce qui s'articule, ce sont des bouts de choses empruntées au monde, ordonnés selon des règles physiques et esthétiques qui font intervenir des rapports de contraste, d'équilibre et de tension, l'élégance de la ligne s'opposant à la compacité d'une masse inattendue. Martine Saurel joint le geste au signe, afin de faire sens. Et comme l'énoncé décliné sur le mur est constitué d'éléments arrachés aux secrets de la nature, qu'il s'agit de leur attribuer une fonction plus noble, moins convenue, un sens plus pur, je n'hésiterais pas à propos de ses productions fines et subtiles à parler de poésie. Lyrique de surcroît, si l'on entend par là l'expression d'une émotion liée à la nature (Orphée…). L'architecture des lieux donne à ces éléments rassemblés en compositions hétérogènes, la respiration, le souffle qui leur permet d'exister et de se distinguer, par leur ténuité même, sur la page blanche du mur, à l'attention des promeneurs que sont les visiteurs d'une exposition. La Poétique de Martine Saurel prodigue du sens aux choses et du relief à ce qui sans elle resterait lettre morte. Ainsi font les poètes de notre langage galvaudé. Aussi n'est-il pas étonnant de la voir se référer à Guillevic, notamment pour ses explorations en terre armoricaine, dont elle a arpenté, à toutes fins utiles et exposantes, les forêts et avens. La poésie potentielle de la nature bretonne, telle qu'elle s'exprime dans les choses, éclaire alors cette démarche. L'artiste restitue le lieu qui l'accueille à lui-même, ne choisissant que quelques détails significatifs. Elle met ainsi la nature à portée de main, à portée de regard, sans doute aussi à portée de rêve, à l'instar de ces escargots qui attendent la pluie sur quelque combinaison de corde, branchette et tricot. Au demeurant, un mur se feuillette comme un recueil de poèmes. Infiniment discrets, les assemblages de Martine Saurel sont des dévoreurs d'espace et ne se conçoivent que sur le grand format du fond, qui leur assure le " volume " requis. Enfin cette œuvre s'inscrit en faux contre ce qui fait pléthore. Etre de son temps, ce n'est pas forcément adopter la technologie la plus sophistiquée, se gaver d'images jusqu'à l'indigestion. C'est avant tout être de tout temps. C'est ainsi que l'on a des chances de se mesurer à l'air d'un temps. Voilà ce qui touche dans cette production qui se veut authentique et rappelle que la nature comme la culture, ça nous regarde. A nous d'aller y voir de plus près.

BTN