Décidément Maguy Albet, directrice de la collection Ecritures pour Les éditions L'Harmattan, a le flair pour dénicher des petits chefs d'œuvre de ces auteurs qui ne cherchent pas à s'imposer "à tout prix", par le réseau d'amis, le scandale ou la fréquentation de lieux où il vaut mieux se faire voir. La publication du deuxième et copieux roman de Jean-François Morin, documentaliste dans un quartier sensible de Montpellier, en apporte une nouvelle fois la preuve.

CINQUANTE ANS D'HISTOIRE DE FRANCE

Car de quoi est-il question au fond dans cet ouvrage, "Une vieille histoire de France", qui relate l'inénarrable amitié entre un couple de bouchers et un instituteur flanqué d'une conseillère municipale sinon de dresser le bilan d'un demi-siècle d'illusions et de désillusions. Qu'il s'agisse des utopies post soixante-huitarde ("Ho ! Ho ! Ho-Chi-Min ! Che ! Che ! Guevara !"), ou des retombées nostalgiques du conflit franco-algérien avec ses déviances nationalistes. Ces deux tendances, incarnées par les deux protagonistes masculins, en génèrent d'autres s'inscrites dans ces deux sillons historiques décisifs. Attention, il ne s'agit pas d'un lourd roman à thèse style Sartre ou Aragon. Loin s'en faut.

Au contraire Jean-François Morin sait traiter ses personnages avec la part d'humour suffisante pour que le capital sympathie que nous leur accordons ne soit pas totalement entamé et si l'ironie est patente elle n'est jamais exempte d'ambivalence, et partant de tendresse (notamment dans le portrait des personnages féminins tentés par les démons de la libération sexuelle). En fait l'auteur livre des tranches de vie de ses personnages, de leur rencontre inopinée à leur rupture temporaire, de telle sorte que tout un pan de notre réalité soit éclairée, souvent dans un but satirique : aussi passe-t-on d'une expédition sur le Larzac à une expérience pédagogique prometteuse, des manifs pour l'école privée à la nécessité de s'entretenir l'esprit social par l'assiduité théâtrale, d'une quête généalogique pleine de surprises à un banquet d'anciens d'Algérie. Le tout avec pour quartier général Nanterre, dont le choix n'est évidemment pas gratuit même si l'instit est un pur "taureau" camarguais. Bref les individus trouvent pas mais ils cherchent. S'agiter c'est se donner l'illusion d'exister. En fait on a fortement l'impression que Jean-François Morin a saisi l'essentiel du malaise, voire du mal-être, d'une époque où l'individu a dû faire son deuil de ses capacités à maîtriser son destin individuel, a fortiori le cours de l'Histoire. Une époque de mutation, à l'instar de la Renaissance et des profonds bouleversements qui l'ont caractérisée.

C'est sans doute pourquoi il pratique avec une délectation évidente l'énumération rabelaisienne, comme s'il était urgent de recenser exhaustivement nos connaissances et de faire un peu le tri. Toujours est-il que les quatre protagonistes de ces 50 ans d'Histoire récente se lancent dans des quêtes aussi démesurées que dérisoires et souvent frustrantes : pour le boucher Bertin l'élaboration d'une stèle commémorant la mort de son frère en Algérie, pour l'instit Pettitus, passé l'épisode Larzac, des expériences pédagogiques avec à la clé un changement de personnalité, récompensé par un coup de maître sexuel (après quelque coup d'essai avorté); pour la conseillère, l'altruisme social, pour la jolie bouchère la satisfaction son mari, ce misogyne déboussolé par un monde qui bouge trop vite pour ses mains nourries de chair animale. Un livre dans lequel il faut se plonger en prenant son temps, comme l'auteur pour l'écrire, tant sont nombreux les clins d'œil intertextuels rappelant que l'Histoire est aussi faite de ce qu'on regarde, de ce qu'on apprend et de ce qu'on lit. Et qu'à l'heure où chacun y va du témoignage de sa petite expérience personnelle, l'avenir est aux fresques collectives. BTN

Une vieille histoire de France, Ecritures, L'Harmattan, 250 pages, 90F.

Texte à paraître dans L'Art-Vues de décembre 2001