Sujet d'invention : A partir de La Pluie de F.Ponge, rédiger un poème en prose sur Le neige.
LA NEIGE
Au réveil la neige est une page vierge et l’on ne se sent pas trop le cœur de la souiller de marques humaines. Elle est alors fraîche et conquérante. A la campagne elle demeure parfaitement immaculée, mais à la ville les pas des passants forment comme une écriture qui vient la tacher de glace grisâtre où viendront se creuser des niches d’eau. Trop épaisse on y enfonce profondément des traces de pas laborieux comme un lycéen patauge dans une tâche ingrate.
La veille le ciel s’était comme recouvert d’un uniforme anthracite, et c’est pourtant cet amoncellement de nuages serrés les uns contre les autres, à l’instar de la mie de pain, que l’on découvre au matin, merveilleusement éclatant, étendu sur les routes, les prés et les chemins d’accès.
Au commencement ce n’était que chorégraphie cotonneuse, la danse frêle des flocons, qu’on s’amuse à attraper en faisant de grands gestes, dans le creux des gants de laine. A peine si la chaussée semble mouillée. Au bout de quelques minutes c’est devenu plus sérieux. Une mince pellicule apparaît sur les cimes des arbres, sur les branches basses et les plantes en pot du jardin. On peut dès lors livrer ses joues à cette précipitation douce et piquante dont on cherche à gober les cristaux insipides et glacés. Quand le réseau se fait rideau, on ne voit plus les maisons les moins proches et l’on ne reconnaît guère le tracé usuel de la rue. Les détails les plus vils s’effacent et les automobiles, immobiles et chargées telles des bêtes de somme, recouvrent leurs habits d’hiver. Et l’on se demande comment tant de légèreté peut en s’accumulant se faire si lourde à tel point qu’elle entrave la circulation, paralyse le trafic, fait de la trépidante vie quotidienne un paysage figé de carte postale ancienne. Parfois des tourbillons vous impressionnent et l’on ressent la bise comme une gifle qui mord.
Dans les régions méridionales, elle est un spectacle rare, dont il faut vite profiter, moins un cliché qu’un prétexte à anecdotes. On s’improvise artiste et l’on façonne des bonshommes comme un Dieu le ferait à son image de boue. Mais la créature éphémère ressemble davantage à un ours mal léché qu’à une sculpture antique. La carotte et le chapeau lui donnent un air à la fois grotesque, débonnaire et… bonhomme. On se ferait bien ami avec cet être-là si ne lui manquait décidément la parole ! L’on réinvente une guerre mais c’est pour se divertir : les boulets n’explosent à la figure qu’en éclats de rire et, si l’on tombe, on sait qu’un tapis moelleux de poudreuse épaisse protègera de la dureté du macadam, qu’on s’en relèvera sans même avoir froid, protégé qu’on est par force cache-nez, épais manteau de mouton et bottes si possible fourrées.
Tous les flocons se ressemblent, un peu comme les mots, du moins en apparence, car vus de près, chacun a son identité propre, même si leur structure, analogue aux motifs abstraits de stylisations d’étoiles, dévoile des singularités étonnantes. Mais que nous importent, après tout, ces menus détails d’ordre cosmique, l’essentiel n’est-il pas que des écoliers, privés temporairement d’études, puissent vérifier le vieil adage légèrement personnalisé : qu’importe le flocon pourvu qu’on ait l’ivresse ?
La nuit c’est un peu le monde du silence et l’on est tout surpris, le lendemain matin, de ne plus retrouver son environnement familier. Car ce qui frappe le plus, dans la neige, c’est qu’on a beau tendre l’oreille, elle n’a pas la musicalité de la pluie ni le rythme assourdissant de l’orage. Tout au plus perçoit-on le soupçon d’un léger froissement de robe virginale.
Au demeurant la neige n’est pas faite pour durer, et c’est une avalanche d’embêtements qui vont dès lors s’amonceler sous les pas des passants distraits : glissades non contrôlées le long des trottoirs gelés, bris de glace inopiné vous obligeant au bain de pieds glacé, dérapages en tous genres dès lors que l’on s’efforce de sortir du garage le plus souvent improvisé. Quand elle fond, elle retrouve sa condition première et n’a plus dès lors le moindre intérêt. On la maudirait même quand, mêlée à la terre sous-jacente, elle se transforme en gadoue. Et que de l’épais manteau neigeux ne reste que quelque squelette grisâtre, longiligne et boueux. Voire quelque tache ça et là, comme celles que l’on voit sur le cuir des vaches qui viennent brouter tout autour.
C’est d’ailleurs préférable car, passé les premiers moments de surprise, passé les premières joies de l’enfance, la neige devient vite monotone, source d’ennui, de celui que l’on dit mortel. On comprend que, pour les écrivains, elle ravive l’angoisse de la page blanche et qu’ils lui préfèrent les couleurs de l’automne, la douceur du printemps et même les ardeurs de l’été où l’on peut tremper sa peau nue dans le poème de la mer. Sous la neige, on ne se ressemble plus tellement on est emmitouflé sous d’épaisses couches de vêtements protecteurs : comme le paysage nos corps changent de formes ; c’est tout juste si quelque trait du visage, rougi par les assauts du froid, daigne se faire reconnaître. C’est simple : on demeurerait sans bouger, on passerait aisément pour un de ces bonshommes rebondis, à l’esthétique douteuse, quoique si réjouissante. La carotte en moins toutefois. Certes le tapis neigeux peut servir de moule, mais pour quelle forme informe en définitive ?
Néanmoins ne boudons pas notre plaisir durant cet épisode. Que n’ai-je dit combien il fut intense.
Ni comment, après un tel sujet, ne point finir sur une chute ?
Même toute blanche, la neige peut paraître une si intense épreuve…