La maison qui vole (Eds Rivières, avec Anna Novika Sobierajski).

 

Alors j’ai pris mon envol
Et la petite cabane que j’avais construite
En ma tête
M’a suivie
Il fallait bien que mes sœurs de papier
A l’étroit dans leur petite boîte
Hexagonale déjà
M’accompagnent dans les nuages
Quand on n’a pas de poupée
On finit par jouer son rôle

Loin des briques au rouge
Dans  les arrière-cours en coton
Des factices palais royaux
Loin des poubelles du péché
Où jeter par petits papiers
Ses confessions de solitude
Loin des chimériques amis
Sous le lit sur la route
Ou dans le cimetière
Bien au-dessus d’un homme de marbre
Obstrué dans ses essors
Pétrifié par ses mensonges
Et loin du froid glacial
Comme le bruit des bottes
Et les lunettes de la guerre noire

La petite maison s’est un instant suspendue
Toutes racines pendantes
Au dessus de la ville immobile
Elle a plongé pour la dernière fois
Ses lucarnes
Vers la souffrance passée
L’immobilité présente
Les frissons de l’espoir
Qui bien vite se courbe
Et coiffe sa couronne d’épines
Vers la grisaille à venir enfin
Le culte des blessures
Les privations du moindre fruit
L’attente interminable
Dans les ruelles où l’on filme à présent
Quelque célébrité locale
Les pieds sur les étoiles de la dérision

La petite cabane en suspens
S’est avalé sa rasade de vodka
Aux poils roux du bison des steppes
Et grâce à l’accord de mes sœurs de papier
A dit adieu aux blanches communiantes
Déchirées
Et à la petite fille
Scotchée
A filé droit vers l’astre chaleureux
Qui vous inonde de lumière
Là où l’on dit que le chocolat même
Coule à foison dans les vallées du rêve

La petite maison se lave
Elle a largué ses amarres
Rompu ses célestes attaches
S’est attardée sur la place du marché
De Noël
Et ses concours de crèches
En papier mâché
Entre deux insurrections
A trouvé vu du ciel
Minuscule
L’infranchissable mur
De la honte et de l’oppression
Est passée au dessus des camps
De la haine
Des deux bords

A franchi le Rhin
Et a vu naître le Rhône
A fait la nique aux banquiers de la neutralité
S’est payé le luxe de traverser les Alpes
A braqué ses faisceaux lumineux
Vers les éternités côtières
Et poussée par les vents
De la légèreté
S’est posée sur une île singulière
Au goût de calamar et de sardine grillée
Tout au bord de l’étang
Où semblait l’attendre de jeunes  regards
Avides de savoir

Là où les marins se promènent en manches courtes
Là où les échafaudages esquissent des ponts de liberté
Là où le cacao coule à flots dans les tasses

Mais où l’on pense encor à sa jeunesse
Avec sa saveur de hareng frais
De carpe arrosée de larmes
De pieds aux cailloux douloureux
Dans son unique paire de chaussures
Aux changeantes couleurs

La poésie souffre souvent des pieds
Le poème aussi ressemble à un voyage
Et le poète au peintre qui peaufine

La maison est ouverte
A qui en consolide
Par sa seule présence
La gravité
Enracinée Déracinée
A  jamais

Désenrac inée